L’économie symbiotique, pour sortir de l’impasse. Note de lecture

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L’ouvrage d’Isabelle Delannoy « L’économie symbiotique » est un livre à lire auquel il faudra souvent revenir tant il répond aux grandes questions du moment : la compatibilité du développement économique et technologique avec les enjeux de gestion durable des ressources et de préservation de l’environnement et des grands équilibres naturels.

Si l’on s’en tient aux discours dominants, l’homme est responsable de tous les malheurs de la terre et fait partie du problème, jamais de la solution. Qu’il s’agisse des discours qui en appellent à des changements de politiques dont on sait la faible probabilité : « en finir avec le néolibéralisme » « une autre mondialisation humaniste »… qui ont pour avantage de satisfaire l’ego des politiciens, journalistes et leaders d’opinion tout en ne créant aucune obligation concrète pour renvoyer, dans la lignée du « principe responsabilité » de Hans Jonas, vers un « acteur collectif ». Tout cela se termine par un rejet de la technologie comme mal intrinsèque lorsque, comme Jacques Ellul, on pose comme postulat que les ruses de la technologie triompheront toujours sur l’intelligence humaine. Cet anti-humanisme trouve son stéréo inverse dans le néopétainisme de Pierre Rabhi[1]et le mouvement des colibris pour qui il n’est d’autre action que celle de l’individu à sa microéchelle. Une sorte de jansénisme écologique où l’homme coupable tente de racheter le fait d’être homme par une ascèse moralisante.

Bref, y a-t-il une voie qui nous permettrait d’envisager l’homme acteur de son destin collectif, comme être social, et de faire de la technologie l’outil, non de notre aliénation, mais de son émancipation, de concevoir des systèmes de vie apportant le bien-être, la prospérité matérielle et la préservation de l’environnement ? Ma génération a été élevée dans le discours : si vous voulez l’un, vous ne pouvez pas avoir l’autre. Les atteintes à l’environnement sont nécessaires pour parvenir à une certaine prospérité matérielle, sans pollution pas d’emplois, etc. La perspective tracée par Isabelle Delannoy est tout autre : dans l’économie régénérative — ou symbiotique — une activité économique utilise les ressources d’une autre activité et produit les intrants pour une autre activité. Par cette architecture, l’efficacité et l’efficience peuvent être maximisées et les déchets non-réutilisables réduits au minimum.

Trois écosystèmes sont en interaction : l’écosystème technologique, l’écosystème du vivant et l’écosystème social. Par écosystème, on entend que chaque système a sa dynamique propre indépendamment d’un concepteur et d’un pilote extérieur. Chaque écosystème consomme des services rendus par d’autres écosystèmes, s’inscrit dans les grands équilibres planétaires, physiques et physiologiques. Cela suppose une certaine proximité des groupes humains. Quand la ville de Séné dans la banlieue de Rennes décide d’aller acheter son granit en Chine pour « faire des  économies », elle détruit son écosystème industriel, social et humain local et produit quantité d’externalités négatives (conditions de travail dégradées en Chine, coût du transport et pollution, chôme, sous-emploi, coûts sociaux…). On rejoint ici les théories sur l’économie circulaire et les circuits courts de production. Mais cela veut-il dire que, comme le dit la chanson « un oranger sur le sol irlandais on ne le verra jamais », les Irlandais devront se priver d’oranges ? C’est là que les technologies de la III° révolution industrielle viennent dynamiser l’économie symbiotique : il est possible de créer, par exemple en récupérant la chaleur des datacenters, de créer des serres, par les progrès de la génétique, créer des variétés adaptées au climat. En 2016, la Suède a mis en service le premier datacenter à énergie positive intégré à une exploitation forestière qu’il climatise et chauffe selon les saisons et utilise l’énergie produite par les déchets d’exploitation du bois.

Le grand intérêt du livre d’Isabelle Delannoy est d’avoir rassemblé une quantité d’études de cas issues d’initiatives locales qui fleurissent de par le monde. Elle en a tiré six principes qui caractérisent, selon elle, une économie symbiotique :

  1. La libre organisation: Les acteurs (habitants et membres de l’entreprise) peuvent s’organiser librement pour coopérer et créer des richesses. Cette coopération est rendue possible par un tiers organisateur — institutions privées et publiques, entreprises) — qui crée les règles et aménage les espaces. De dirigeant en quête d’efficacité, l’autorité devient organisateur efficient et le citoyen et salarié de revendicateur frustré un acteur efficace.
  2. Des propriétés autorégulatrices: Ces territoires forment des écosystèmes autorégulateurs. Pour qu’ils soient créatifs, il faut que tous les acteurs puissent participer aux activités, sans y être obligés, d’où l’importance de l’ancrage dans les systèmes de connaissance indigènes (savoirs traditionnels, culture, règles de vie et de délibération) pour éviter que les projets soient accaparés par la frange la plus instruite, ce qui est le biais le plus courant des « démarches participatives » qui ne regroupe que des bobos, doivent un parfait exemple de « théorie de la classe de loisir » qu’a exposé Thorstein Veblen.
  3. Une variété suffisante: La capacité innovante de cet écosystème repose sur une variété suffisante d’acteurs et de pratiques. Nouvelles technologies et nouvelles pratiques favorisant l’apprentissage endogène.
  4. Une arborescence de systèmes plutôt que des grands systèmes. Ces écosystèmes sont des territoires de flux d’activité. Ils doivent être assez grands pour favoriser la variété, mais au-delà d’un point critique ils créent plus de désordre que d’ordre et consomment inutilement de l’énergie. Il faut donc définir ce qui interagit à l’intérieur du système (l’organisation, le quartier, la ville…) et ce qui interagit avec l’extérieur du système (l’entreprise et ses partenaires, le quartier dans la ville, la ville dans son territoire, le territoire dans la région’..). Tout système doit avoir une frontière qui structure ses échanges avec les autres systèmes.
  5. Des systèmes multifonctionnels qui intègrent plusieurs fonctions comme les arbres artificiels de Singapour qui produisent à la fois de l’ombre, de l’énergie solaire qui traite l’eau de pluie et qui fournissent des espaces verts suspendus. L’économie d’énergie et la réduction de la pollution viennent avant tout de la réduction du besoin de consommation. Dès lors que tout extrant d’une fonction est un intrant pour une autre, la production de déchets ultimes se réduit drastiquement ainsi que le gaspillage d’énergie et la pollution.
  6. Fonctionner en coûts complets : tout coût est en fait un investissement qui va procurer des revenus. Si le territoire améliore son autoconsommation il réduit la fuite de richesse et augmente ses revenus. Les coûts investissements doivent prendre en compte le bilan externalités positives versus négatives

Il n’existe à ce jour aucune économie symbiotique, mais un foisonnement d’expériences et d’initiatives. Nous avons là une science en devenir qui doit se construire en croisant recherche et expérimentation.

C’est là sans doute que le livre d’Isabelle Delannoy trouve ses limites, tant son projet est ambitieux. Il ne s’agit pas du livre fondateur d’une science comme le livre de Michael Batty paru en 2015 sur les nouvelles sciences de la ville[2], ce sera sans doute pour le prochain. Isabelle Delannoy est ingénieur agronome et son écriture reste marquée par l’empirisme de l’ingénieur. Il y a certes de solides références scientifiques, mais elles n’arrivent qu’à la fin de l’ouvrage pour nous expliquer comment l’économie symbiotique se démarque des courants de la décroissance, mais le travail reste à faire.

Nicolas Georgescu-Roegen[3]a fondé sa théorie de la décroissance en identifiant trois principes à l’œuvre dans la croissance économique : 1) l’irréversibilité de la consommation d’énergie (en terme trivial : on ne peut pas faire des œufs à partir d’une omelette) par application du second principe de la thermodynamique de Carnot, 2) l’activité humaine est une création d’ordre qui fait décroître l’entropie localement, mais la fait croître globalement, et 3) cette activité est guidée par des préférences qui guident nos choix. Les travaux de psychologie expérimentale de Daniel Kahneman ont permis de définir l’effet de contexte (framing effect) comme la perception subjective par un acteur de la relation entre ses décisions, leurs risques et leurs impacts. Ce contexte est partiellement déterminé par la formulation du problème posé et par le contexte culturel (croyances, normes, institutions informelles…) et le caractère du décideur. L’effet de contexte se combine à l’effet de dotation (endowment effect) qui montre le poids des facteurs irrationnels dans la décision[4]. Cette approche remet en cause les théories du choix rationnel, de l’optimum de Pareto et du public choice qui sont à la base du modèle dominant. Dès lors, nous ne pouvons plus prétendre que ce qui est efficace est juste, que ce qui procède d’un choix supposé rationnel de l’acteur est efficace. Nous sommes renvoyés à une nécessaire controverse sur les finalités de l’action. Ces préférences vont dériver vers le somptuaire et l’inutile comme l’a montré Thorstein Veblen[5], ce dont Georgescu-Roegen concluait que notre modèle économique, sous l’influence du marketing, n’était pas soutenable, créant de moins en moins d’ordre localement et de plus en plus d’entropie globalement, par surconsommation des ressources.

Mais ce que n’avait pas vu Georgescu-Roegen — et ce ne voient pas les disciples de la décroissance — c’est que l’évolution de l’économie se fait par cycle et que le paradigme techno-économique, pour reprendre l’expression de Carlota Perez[6], de la production de masse est entrée dans sa zone de rendement décroissant, mais que la mobilisation de nouveaux modèles rendus possibles par l’économie numérique qui permet de créer des liens entre activités et de sortir d’une économie en silo où les activités ne communiquent pas.

Et c’est là une autre critique que l’on peut faire à ce livre qui laisse à penser que l’économie symbiotique est une approche radicalement nouvelle. Elle l’est, c’est clair, mais elle est le fruit d’une évolution, d’une convergence rendue possible entre écosystèmes tant par le développement de la théorie et de la pratique de la modélisation des systèmes complexes que par le constat de l’impasse du mode de développement dominant face aux enjeux environnementaux qui se conjuguent avec la croissance urbaine et l’explosion démographique de l’Afrique[7]. L’économie symbiotique s’inscrit dans la dynamique des révolutions industrielles, qui sont des révolutions qui n’éclatent pas comme un 14 juillet, mais résultent de la convergence, de la symbiose précisément, de quantités d’innovations sectorielles pour créer une rupture radicale (on évitera l’horrible néologisme de « disruption » par trop employé dans ce livre). L’économie symbiotique a, sous des formes embryonnaires, existé par le passé, le livre semble parfois l’oublier. La révolution industrielle du Moyen-âge, avortée par la Grande Peste de 1358, mettait en synergie les activités économiques et les écosystèmes humains, technologiques (avec le développement des mines, des moulins et des techniques agricoles) tout en étant en symbiose avec les écosystèmes naturels dans un monde massivement dominé par l’agriculture dont le dynamisme se voyait stimulé par des innovations technologiques respectueuses du vivant[8]. La gastronomie est un archétype d’économie symbiotique : elle est née dans les régions pauvres où l’on ne pouvait pas se permettre de jeter. Elle est l’art d’accommoder les restes dans une alliance subtile d’activités qui va de la culture, de l’élevage, de la connaissance de la nature, réalisée par cet architecte de l’intégration système qu’est le cuisinier. Le concepteur des villes et des territoires symbiotiques aura nécessairement des talents de grand cuisinier.

Le livre d’Isabelle Delannoy ouvre donc la voie à la conception d’une théorie alternative du développement dont nous avons besoin si l’on veut sortir des palinodies sur « la sortie du néolibéralisme » ou des voies de garage comme aller jouer au colibri. Il nous faut pour cela un solide appareil théorique et scientifique qui aille se confronter et se conforter avec et dans une pratique expérimentale de terrain.

Ce livre en appelle un deuxième qui se fondera sur une exigence scientifique rigoureuse pour nous fournir une vraie science du développement. Que vient faire dans ce livre une référence à Michel Serres qui est à la science ce qu’est François Hollande à la politique: un champion olympique de la platitude consensuelle ? Non, Descartes n’est pas le père de la philosophie des sciences avec Francis Bacon. C’est Blaise Pascal, dont l’alliance entre esprit de finesse et esprit de géométrie est plus que jamais d’actualité. Descartes, père de la conception de « l’homme maître et possesseur de la nature » est à l’opposé à l’origine de toutes les dérives du rationalisme moderne, et qui, comme l’a montré Alexandre Koyré, n’était nullement nécessaire au développement des Lumières[9]. Et n’oublions pas leur contemporain Giambattista Vico, père fondateur avant l’heure de la systémique dont Ludwig Von Bertalanffy fera une théorie générale dès 1938, inspirant Norbert Wiener, le père de la cybernétique d’après-guerre.

Nous en avons besoin pour échapper à l’antihumanisme qu’est la pseudo « écologie politique » qui n’est pas, dans sa haine de l’homme, sans rappeler les théories nazies de la nature comme l’analysent Johan Chapoutot[10]et Timothy Snider[11], et à l’escroquerie des énergies renouvelables et leur prolifération d’industries polluantes comme les éoliennes et au danger qu’elles font courir à notre indépendance énergétique. Il y  d’autres voies pour sortir de l’impasse actuelle que la régression industrielle, technologique et civilisationnelle.

Notes:                                

[1]Voir « le système Pierre Rabhi », Le Monde diplomatique, aout 2018

[2]Michael Batty « The New Science of Cities »

[3]Nicolas Georgescu-Roegen « The Enthropy Law and the Economic process”

[4]Pour une synthèse des recherches sur l’effet de dotation (endowment effect), voir The Economist« It’s mine, I tell you », June 19th 2008

[5]Il est intéressant de noter que le titre exact en norvégien de La théorie de la classe de loisir est « la théorie des gens qui ne font rien ».

[6]2002. Technological Revolutions and Financial Capital: The Dynamics of Bubbles and Golden Ages, Edward Elgar, Cheltenham, UK

[7]Voir mon livre « les villes intelligentes  : réalité ou fiction », 2018, ISTE WILEY, Londres.

[8]Voir Jean Gimpel « La révolution industrielle du Moyen-âge », et Guy Bois Bois, Guy, La grande dépression médiévale: XIVe-XVe siècles: le précédent d’une crise systémique (Paris: Presses Universitaires de France, 2000)

[9]Alexandre Koyré « Du monde clos à l’univers infini », Tel Gallimard

[10] Johan Chapoutot La loi du sang. Penser et agir en nazi (Gallimard, 2014) 

[11]Tim Snyder, “Black Earth : The Holocaust as History and Warning”, 2015 

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