“Le néolibéralisme néglige la part d’incalculable de la vie humaine”

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Alain Supiot, au Collège de France en 2019

Alain Supiot, au College de France en 2019. © Hannah Assouline/opale.photo

Entretien

Alain Supiot : “Le néolibéralisme néglige la part d’incalculable de la vie humaine”

, propos recueillis par Jean-Marie Durand publié le 9 min
Alain Supiot a récemment publié deux livres importants, La Justice au travail (Seuil, Libelle) et Lettres à l’auteur des lettres persanes (édition du tricentenaire, Points), qui synthétisent des années de recherche sur les dérives contemporaines de la justice sociale, incarnées par ce qu’il appelle la « gouvernance par les nombres ». Saluant la part d’incalculable de la vie humaine et les savoirs de l’expérience, que les gouvernements contemporains ont délaissés au profit de la foi dans l’ordre spontané du marché et de la compétition, Supiot invite à relire Montesquieu et d’autres penseurs pour réactiver l’idée d’une justice mondiale reposant sur la coopération entre des peuples et des individus riches de leurs différences, interdépendants face à la montée des risques écologiques, technologiques, sociaux et sanitaires.
Vos recherches mettent en lumière combien l’État social, invention des pays démocratiques au XXe siècle, est attaqué depuis quarante ans par “la gouvernance par les nombres”, c’est-à-dire la foi dans l’ordre spontané du marché. Pouvez-nous nous rappeler les principes directeurs de cette gouvernance par les nombres ?
Alain Supiot : Cette gouvernance est le dernier avatar de la foi scientiste qui – dans ses deux variantes capitaliste et communiste – a dominé le monde depuis deux siècles. Identifiant raison et calcul, cette foi conduit à arraisonner les hommes et la nature comme des objets, rendus gérables et manipulables par la découverte des lois immanentes censées les régir. La connaissance de ces lois rendrait progressivement superflu le débat politique, le pouvoir devant être à terme entièrement confié à des techniciens, qui interviennent « à la manière d’un horloger qui met de l’huile dans les rouages d’une horloge ». Cette métaphore est employée par Friedrich Hayek, le plus brillant théoricien du néolibéralisme, pour décrire la mission de dirigeants au service de « l’ordre spontané du marché ». Mais elle aurait aussi bien pu être utilisée par Lénine, selon qui le règne du socialisme scientifique devait conduire à remplacer les hommes politiques par des ingénieurs. La différence est que la planification soviétique tablait sur des calculs d’utilité collective effectués par une instance « scientifique » centralisée (le Gosplan), tandis que le néolibéralisme table sur l’ajustement mutuel de particules contractuelles animées par le calcul de leur intérêt privé. Différence qualitative du point de vue normatif, car on passe ainsi du gouvernement à la gouvernance, c’est-à-dire à un ordre spontané, sur le bon fonctionnement duquel veillent des « maîtres des horloges ».
La gouvernance par les nombres contient l’idée que le débat politique va progressivement devenir superflu, le pouvoir devant être à terme entièrement confié à des techniciens” Alain Supiot

Plutôt que les nombres, à quel mot préfériez-vous rattacher une gouvernance juste et raisonnable, respectueuse de nos droits ?
Surtout pas « gouvernance » ! Mais bien plutôt gouvernement, un gouvernement qui renouerait avec le sens politique de la part d’incalculable de la vie humaine et avec les savoirs de l’expérience, dont seul un régime réellement démocratique permet de tenir compte dans leur infinie diversité.

Vous rappelez qu’en France, la justice sociale a été édifiée sur trois piliers, aujourd’hui attaqués : les services publics, la Sécurité sociale et le droit du travail. Mais le retournement néolibéral, depuis quarante ans, n’arriverait-il pas à la fin d’un cycle ?
Qui n’est pas capable de se limiter lui-même est condamné à rencontrer hors de lui sa limite catastrophique. Cela vaut pour les États ou les empires comme pour les individus. À l’évidence, c’est à cette limite que se heurte le néolibéralisme, dont la caractéristique est de prendre pour des réalités les trois fictions fondatrices du capitalisme, mises en lumière par Karl Polanyi (1886-1964) dans La Grande transformation (1944). Elles consistent à traiter la terre, le travail et la monnaie comme si c’étaient des marchandises. Or ces fictions ne sont tenables qu’étayées par des dispositifs juridiques (droit de l’environnement, droit social, droit monétaire) qui protègent le temps long de la vie humaine du temps court des marchés. Posés à l’échelle nationale, ces étais juridiques du capitalisme ont été méthodiquement sapés par la globalisation depuis quarante ans, d’où répétition et la montée en puissance des crises écologiques, sociales et financières qui secouent périodiquement le monde depuis la fin du XXe siècle.

“Qui n’est pas capable de se limiter lui-même est condamné à rencontrer hors de lui sa limite catastrophique. […] À l’évidence, c’est à cette limite que se heurte le néolibéralisme” Alain Supiot

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