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Un endroit de rêve pour vos vacances

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Paul Bairoch, Mythes et paradoxes de l’histoire économique

Paul Bairoch: La vingtaine de livres et les cent vingt articles scientifiques qu’il publie en l’espace de quarante ans couvrent aussi bien le démarrage industriel de l’Occident, le sous-développement du Tiers Monde, les inégalités de développement, l’histoire des villes, que la population active, le commerce extérieur, l’énergie ou la productivité agricole. Paul Bairoch naît à Anvers le 24 juillet 1930. Après une charge de cours dans cette même université et un passage au GATT à Genève, Paul Bairoch est nommé, en 1969, professeur à la Sir George Williams University (Montréal). En 1971, il accepte le poste de directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, puis, une année plus tard, celui de professeur d’histoire économique à l’Université de Genève, où il restera jusqu’à sa retraite en 1995. Il occupe en outre la chaire d’Etat réservée à des savants étrangers au Collège de France (Paris).

Dans son ouvrage Mythes et paradoxes de l’histoire économique, Paul Bairoch nous dévoile le fait que l’histoire économique est remplie de mythes et de paradoxes (dans une moindre mesure). Il définit le terme de « mythe » comme « la fausse perception d’un phénomène de l’histoire économique ». L’auteur dénonce tout particulièrement les mythes de deux groupes d’économistes dont les avis divergent fortement. Le premier est celui des libéraux qui font les louanges du libre-échange qui aurait permis l’essor de l’Occident au XIX siècle. Le second est celui des keynésiens et des marxistes qui propagent des mythes concernant l’exploitation du futur tiers-monde par les pays occidentaux qui aurait permis un enrichissement considérable de l’Occident durant la colonisation (surtout au XIX siècle). Les avis de ces deux types d’économistes convergent donc en un point : les pays occidentaux se sont développés rapidement au XIX siècle. Et cela est également un mythe. Paul Bairoch relève d’autres mythes, tournants inaperçus et paradoxes de l’histoire économique du XIX et du XX siècles concernant l’Occident, le tiers-monde et les échanges entre ces deux mondes.

L’auteur s’engage donc dans une croisade contre les idées fausses qui circulent dans le cercle des chercheurs qui étudient l’histoire économique des deux derniers siècles. Ceci est un enjeu crucial pour la recherche contemporaine, puisque les économistes se servent de l’histoire pour élaborer leurs théories. Toutes les idées fausses doivent donc être évincées pour que les théories macroéconomiques soient efficaces. D’ailleurs, selon Paul Bairoch, l’idée fausse principale, c’est qu’il y aurait des lois économiques absolues. L’économiste ne peut donc pas se fonder principalement sur les expériences de l’histoire.

L’auteur dévoile d’abord les mythes qui concernent le monde développé en montrant que l’idée qu’on se fait du krach de 1929 est fausse, que l’âge d’or du libre échange en Europe ne dure pas aussi longtemps que l’on l’imagine, si le libre échange est pratiqué dans le reste du monde au XIX siècle et que l’impact du protectionnisme n’est pas toujours négatif. Suivent ensuite les grands mythes sur le rôle du tiers monde dans le développement occidental avec les arguments de Bairoch qui montrent que les matières premières ne sont pas indispensable à l’industrialisation occidentale pendant la période colonialiste, que les débouchés coloniaux ne jouent pas un rôle décisif dans le développement des industries occidentales et que le colonialisme ne joue pas un rôle important dans le déclenchement de la révolution industrielle. Il fait aussi un bilan du colonialisme. La troisième partie concerne les mythes sur le tiers monde : celui des écarts de revenus importants avant le développement économique moderne, celui de la détérioration séculaire des termes de l’échange, celui des relations entre l’essor des exportations des produits tropicaux et les importations de produits alimentaires, ainsi que celui selon lequel la croissance démographique serait favorable à l’économie. Dans la dernière partie, l’auteur nous présente six mythes d’ordre secondaires, des tournants historiques généralement passés inaperçus et ses conclusions.

I- Les grands mythes concernant le monde développé

L’auteur commence par les mythes qui concernent le krach de 1929 et la grande dépression. Selon le premier de ces trois mythes, les années 1920 sont des années de protectionnisme croissant. Pourtant, il suffit de regarder la moyenne pondérée des droits de douanes sur les produits manufacturés en 1913 et en 1929 pour se rendre compte que ce constat est faux- en effet, cette moyenne est égale à ces deux dates. Évidemment, ce chiffre cache des tendances divergentes mais il suffit pour prouver que l’idée reçue étudiée est fausse. Les années 1920 sont caractérisées par une libéralisation des échanges même s’il ne s’agit pas d’une période de libre échange. Le volume du commerce international rattrape celui de l’avant-guerre en 1924 et il augmente de 6% par an dans les cinq années qui suivent. L’auteur pense que le mythe du protectionnisme des années 1920 est dû au fait que les Etats-Unis adopte une politique commerciale protectionniste à la fin des années vingt. Mais ceci n’est pas le cas de tous les pays occidentaux.

Le deuxième mythe concernant la grande dépression auquel Bairoch s’attaque est celui de son ampleur. Même s’il est vrai que la croissance économique baisse fortement, il n’y a pas de dépression dans les pays développés dans les années 1930. Cette baisse est à nuancer à son tour car , même si les années 1925-1929 sont des années de très forte croissance, la croissance des années 1913-1929 (hormis les quatre années de guerre) est à peine supérieure de moitié à celle des années 1929-1939. Cependant, il est vrai que le taux de chômage est très important dans la plupart des pays occidentaux, surtout dans le secteur industriel. Une différenciation nous permet de voir que, finalement, la crise touche différemment les pays. En effet, certains pays occidentaux connaissent même une croissance plus forte  dans les années 1930 que dans les années 1920. Ces Etats représentent même la moitié de la population de l’Occident. La grande dépression touche également dans une ampleur variable différents secteurs. Ainsi, l’industrie la subit le plus, alors que, par exemple, la production agricole européenne progresse au cours de cette période.

Le dernier des mythes qui concerne la grande dépression est celui selon lequel les économies fascistes la surmontent mieux que les économies libérales. Certes, le taux de croissance est très fort et le taux de chômage s’affaiblit d’une façon importante dans les années trente en Allemagne, mais les performances économiques de ce pays sont médiocres en 1929, il lui est donc facile de rebondir. De plus, ces chiffres ne se traduisent pas par l’augmentation du niveau de vie que l’on pourrait imaginer. En effet, ils sont dus au réarmement de l’Allemagne et ils sont accompagnés d’une augmentation du nombre d’accidents de travail et d’une diminution du salaire horaire. En outre, l’autre grande économie fasciste, l’Italie, ne se développe pas très rapidement.

Par la suite, Paul Bairoch s’oppose au mythe selon lequel le libre-échange connaît un âge d’or en Europe dans les années 1815-1914. Les économistes du début du XIX siècle adoptent une position très libérale dans le domaine du commerce équitable. Mais ce n’est pas pour autant que le protectionnisme, sous la forme mercantile ou sous une nouvelle forme, disparaît, bien au contraire. En effet, différents pays prennent conscience de l’avancée de l’industrie du Royaume-Uni et du processus de développement économique. La distanciation des concurrents par le Royaume-Uni fait que les industries nationales ne sont pas compétitives face à lui et qu’une éventuelle diminution des tarifs douaniers serait très néfaste pour elles.

C’est à cause des avantages qu’il a dans le domaine de l’industrie que le Royaume-Uni s’oriente progressivement vers le libéralisme. Il ne le fait pas dès le début du XIX toutefois, ce n’est qu’en 1842 que le processus commence. En 1846, on observe un autre tournant décisif- le Royaume-Uni abroge les corn laws. Face à cette offensive du Royaume-Uni, le continent est obligé d’adopter une nouvelle forme de mercantilisme, le protectionnisme, dans les années 1840. Le Royaume-Uni devient de plus en plus libre-échangiste au cours des années 1846-1860 et il influence de plus en plus les théoriciens du continent qui y voient une des origines du développement de ce pays. Le commerce extérieur des pays européens augmente fortement à la fin des années 1840 et pendant les années 1850 mais les diminutions des droits de douane ne sont que très peu significatives avant 1860.

C’est en 1860 que le libre-échange effectue sa véritable percée avec le traité de commerce franco-britannique suivi d’autres accords similaires. Mais les États européens sont rapidement déçus par le libre-échange car celui-ci n’apporte pas la croissance économique escomptée et est à l’origine d’une balance commerciale très déficitaire dans la plupart des pays du continent (à l’égard du Royaume-Uni principalement). Les intérêts industriels et agrairiens sont lésés. Ceci explique le retour progressif au protectionnisme au cours des années 1879-1892 sur le continent. L’adoption du tarif Méline par la France en 1892 clos définitivement la période libérale. Les années 1892-1914 sont celles d’un protectionnisme croissant en Europe occidentale et celles d’un libéralisme persistant au Royaume-Uni.  On se rend donc compte que la période du libre-échange en Europe ne dure qu’entre 1860 et 1892 (et encore, il ne prospère qu’entre 1860 et 1879) et non entre 1815 et 1914:

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L’auteur est ensuite amené à se demander si le reste du monde pratique le libre-échange au cours de la période étudiée. Il commence par considérer le cas de la Chine, du Japon et de l’Empire ottoman au fil du temps (avant le XIX siècle). Il insiste sur le fait que la Chine et le Japon n’ont pas toujours été protectionniste jusqu’aux traités dits inégaux. L’Empire ottoman quant à lui, devient de plus en plus libéral. Il signe un traité de commerce libéral en 1536 et impose des « capitulations » en 1673 et 1740 qui fixent les droits de douane à 3%.

Selon une idée reçue très répandue, les Etats-Unis auraient une politique commerciale libérale au XIX siècle. Pourtant, les droits de douane de ce pays ne cessent d’augmenter au cours de ce siècle. L’auteur parle de ce pays comme du « bastion du protectionnisme » dans les années 1791-1860. Le premier tarif américain est relativement faible, alors qu’il est le plus élevé parmi les pays occidentaux en 1816. On peut parler de phase protectionniste à partir de cette date jusqu’en 1846. Ensuite, vient la phase de protectionnisme modéré jusqu’en 1861. Enfin, la phase qui suit et qui clos notre période est celle du protectionnisme strict.

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En ce qui concerne les dominions britannique (le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande), l’indépendance qui leur est progressivement accordée est à l’origine d’une nouvelle donne. En effet, même si ces États sont tout d’abord dans la lignée de la vision libérale du Royaume-Uni, ils adoptent une politique protectionniste à partir des années 1867-1888 en fonction des pays. Le futur tiers monde quant à lui est un « océan de libéralisme » mais celui-ci lui est imposé par l’extérieur. Les pays colonisés par les puissances occidentales doivent accepter la quasi-absence des droits de douane, alors que les pays dépendants ou semi-dépendants doivent accepter les « traités inégaux » imposés par l’Occident.

L’auteur s’interroge par la suite sur les liens entre le commerce extérieur et le développement économique. Il remarque tout d’abord que le Royaume-Uni connaît une croissance économique et une augmentation du volume des échanges importante pendant la période où elle est libre-échangiste. Mais ce pays connaît une tendance similaire avant même l’adoption de cette politique commerciale. Le libre-échange joue peut-être un certain rôle dans son développement économique au XIX siècle mais il n’en est pas la seule cause. En outre, l’adoption de politiques  libérales en Europe continentale coïncide avec la Grande dépression. Finalement, Bairoch en arrive au constat que cette différence est due aux divergences qui concernent la structure économique du Royaume-Uni (plus de travailleurs dans le secteur secondaire) et du continent (plus de personnes employées dans le secteur primaire). Paradoxalement, lorsque le continent adopte une politique commerciale protectionniste au moment de la grande dépression, le volume de ses échanges commerciaux croît considérablement. Ceci est d’autant plus étonnant que les pays européens qui voient leur commerce extérieur le plus prospérer sont ceux qui sont les plus protectionnistes. La période protectionniste coïncide aussi avec la reprise de la croissance économique du continent. Le Royaume-Uni qui n’abandonne pas le libre-échange connaît un déclin important de la croissance au cours de la même période.

Comme il a déjà été précisé, les Etats-Unis ont une politique très protectionniste au XIX siècle. Au cours de cette période, ce pays connaît une croissance économique élevée. Sa politique commerciale y contribue certainement, même si elle n’en est pas la seule cause. La croissance états-unienne est particulièrement soutenue à la fin du XIX siècle, au moment du protectionnisme renforcé. Le libéralisme forcé du tiers monde conduit à sa désindustrialisation progressive. Les colonies britanniques sont les plus touchées par ce phénomène : l’avance technique du Royaume-Uni sur ses colonies fait qu’il est beaucoup plus rentable pour un habitant de l’Inde d’acheter un produit manufacturé britannique qu’un produit indien malgré les coûts de transport. Ces considérations nous montrent qu’au XIX siècle, malgré le mythe des bienfaits du libre-échange, le protectionnisme coïncide fortement avec la croissance économique et le libéralisme avec la stagnation.

II.      Les Grands mythes sur le rôle du tiers monde dans le développement occidental

L’auteur s’attaque tout d’abord au mythe de l’industrialisation de l’Occident grâce aux matières premières importées du tiers monde au XIX siècle. Le commerce international des combustibles commence véritablement avec le développement des machines à vapeur qui rend le charbon indispensable. Celui-ci n’est cependant pas importé par les Occidentaux au tiers monde : le Royaume-Uni exporte même du charbon vers le tiers monde. La commercialisation du pétrole est beaucoup plus tardive et elle est au départ une source d’énergie d’ordre secondaire. Il ne devient très convoité qu’après que son prix ne chute en dessous de celui de la houille. C’est dans les années 1960 que l’Occident commence à importer une grande quantité de pétrole en provenance des pays du Moyen-Orient principalement.

En ce qui concerne les produits miniers, la situation est similaire. Sur l’ensemble du XIX siècle, l’Occident produit 99% de sa consommation de minerais. Ce n’est que dans les années 1960 que le tiers monde devient le fournisseur en minerais de l’Occident. En ce qui concerne les minerais non métalliques, les pays occidentaux ne font pas appel aux importations. Pour les autres matières premières, les pays occidentaux sont dépendants du tiers monde mais ces produits sont marginaux. En fin de compte, on constate que l’autosuffisance des pays développés est de 95% en ce qui concerne les matières premières à la veille de la Grande Guerre.

Même si l’on remarque que les importations de matières premières de l’Occident depuis le tiers monde ne sont que très marginales pour les pays occidentaux, il n’en est pas de même pour le tiers monde. Presque l’intégralité de la production de matières premières du futur tiers monde est destinée aux exportations vers l’Occident. Et c’est sans doute cela qui est à l’origine du mythe réfuté par Bairoch.

Selon un autre mythe, les débouchés coloniaux jouent un rôle décisif dans le développement des industries occidentales. Pourtant, l’auteur précise d’amblée que les Empire coloniaux expédient moins d’un dixième de leurs exportations vers leurs colonies entre 1800 et 1938. A cette époque, moins de 10% de la production nationale des pays occidentaux sont exportés. D’où le constat que les colonies n’importent même pas 1% de la production occidentale. Ce chiffre cache bien sûr des disparités. En effet, 40% des exportations britanniques sont destinées à être vendus dans le tiers monde. Ceci est sans doute une des origines du mythe.

La majorité des exportations de l’Occident vers le tiers monde est constitué de produits manufacturés, alors qu’ils ne jouent qu’un rôle secondaire dans le total des exportations des pays occidentaux. Les débouchés qu’offre le tiers monde ne stimulent pas les industries occidentales. Pire encore : le fait que les marchés du tiers monde soient « faciles » nuit à l’innovation  industriel dans les pays développés. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que la part des exportations de l’Occident vers le tiers monde dans l’ensemble des exportations de l’Occident devient relativement importante. De nos jours, le tiers monde représente toujours un débouché mineur pour l’industrie des pays occidentaux même s’il est proportionnellement plus important qu’à l’époque coloniale. L’auteur décèle un paradoxe qui met tout à fait à plat le mythe auquel il s’oppose- « les puissances coloniales connaissent une croissance économique plus faible que les autres pays développés ». Les colonies sont plus un poids économique qu’un débouché pour les puissances européennes. Ainsi, on remarque une corrélation entre la décolonisation et la reprise économique et entre la colonisation et la stagnation.

Selon un autre mythe, le colonialisme joue un rôle important dans le déclenchement de la révolution industrielle (surtout pour le Royaume-Uni). Pourtant, à l’époque où le Royaume-Uni connaît sa révolution industrielle, son Empire colonial est très limitée. Ce n’est que vers la fin du XVIII siècle, alors que la révolution industrielle du Royaume-Uni est terminée, qu’il devient important. En outre, les colonies britanniques sont très peu orientées vers l’extérieur jusqu’à la fin du XVIII siècle. Au XIX siècle, la situation change. Les colonies deviennent des marchés relativement importants pour l’industrie britannique. Une grande partie des cotonnades britanniques est vendue dans les colonies du pays, ce qui est sans doute à l’origine du mythe. Mais finalement, ce n’est pas le colonialisme qui est à l’origine de la révolution industrielle ; c’est plutôt la révolution industrielle qui est à l’origine de l’expansionnisme colonial croissant.

Bairoch fait ensuite un bilan du colonialisme. Celui-ci est un désastre pour le tiers monde, bien qu’il ne soit pas très profitable aux colonisateurs (car l’économie n’est pas « un jeu à somme nulle »). Il est à l’origine d’une désindustrialisation très importante du tiers monde (surtout au XIX siècle), bien qu’il ne favorise pas vraiment l’industrialisation de l’Occident. Les chiffres concernant la désindustrialisation des colonies que nous avons ne sont pas très exacts mais ils suffisent pour qu’on puisse se rendre compte de l’ampleur du phénomène. Le taux de désindustrialisation de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine (ce continent n’est pas colonisé au XIX siècle mais il sombre dans le néo-colonialisme dès son indépendance) varie entre 33 et 100% selon les domaines et les régions. D’une façon globale, on remarque que la production industrielle par habitant du tiers monde est trois fois supérieure en 1830 qu’en 1900. L’industrialisation de l’ensemble du tiers monde ne commence qu’au moment de l’indépendance des Etats qui le composent.

Il est vrai cependant que le colonialisme favorise les exportations de produits agricoles depuis les colonies. Le commerce de ces produits commence très tôt mais il ne se développe qu’avec le colonialisme. Celui-ci a, certes, des points positifs pour les colonisés mais les Européens s’emparent rapidement des plantations de sorte que ce sont eux qui en bénéficient le plus. Par ailleurs, l’explosion démographique qui freine actuellement le développement du tiers monde date de l’époque du colonialisme (des années 1930).

Il est indiscutable que le colonialisme est à l’origine des écarts de revenus qui séparent actuellement les pays occidentaux du tiers monde. En effet, le revenu par habitant est presque le même au tiers monde et en Occident à la fin du XVIII siècle, alors que l’écart est très important à la fin de la colonisation. La perte de l’indépendance des Etats du tiers monde, la traite des noirs et la destruction de certaines civilisations sont d’autres exemples d’effets négatifs du colonialisme. L’auteur finit cette partie avec une touche d’espérance cependant puisqu’il dit que l’Occident n’a  pas eu besoin du tiers monde, ce qui signifie que l’on peut se développer sans exploiter l’autre.

III.     Les grands mythes concernant le tiers monde

Paul Bairoch se demande tout d’abord si les écarts de revenus entre les futurs pays riches et les futurs pays pauvres sont déjà importants avant le développement économique moderne. Bairoch constate qu’il n’y a quasiment pas d’écart entre les revenus des pays riches actuels et des pays pauvres actuels avant le développement économique moderne. En fait, on peut plutôt parler d’écarts entre microrégions mais les microrégions riches sont aussi bien présentes dans ce que l’on appelle le « Nord » actuellement et dans ce que l’on appelle le « Sud » , de mêmes pour les microrégions pauvres. D’ailleurs, des témoignages d’Occidentaux de l’époque attestent l’existence d’une certaine opulence du futur tiers monde.

L’auteur se pose la question de savoir si l’on assiste à une détérioration des termes de l’échange du tiers monde entre 1876 et 1938 tel qu’on l’admet communément. Un texte de la Société des nations qui rapporte qu’il y a une baisse de plus de 40% de l’indice des prix des produits primaires par rapport à l’indice des prix des produits manufacturés au cours de cette période serait à l’origine de ce mythe. Mais ces chiffres connaissent deux types de distorsions. Tout d’abord, ils ne concernent que les indices de prix britanniques. De plus, ils prennent en compte les coûts de transports qui sont nettement supérieurs pour les produits agricoles. Par ailleurs, la dépression des années trente conduit à des évaluations des prix atypiques. On en arrive finalement au constat que les termes de l’échange des produits primaires par rapport aux produits manufacturés s’améliorent de 10-25% entre la fin des années 1870 et la fin des années 1920. Pourtant, cette amélioration des termes de l’échange nets n’améliore pas le sort des agriculteurs des pays développés.

Bairoch essaie de voir ensuite si l’essor des exportations de produits tropicaux explique l’augmentation des importations de denrées alimentaires pour les pays du tiers monde. Les importations de céréales du tiers monde augmentent très fortement dans la deuxième moitié du XX siècle. Cet aliment fournit les trois cinquièmes de la ration alimentaire de chacun dans le tiers monde. Au cours de la même période, on voit le volume des exportations de produits tropicaux augmenter de manière presque corrélative. Mais cette augmentation n’explique qu’une partie des importations de céréales. La preuve : la région qui connaît la plus forte augmentations de ses importations céréalières (le Moyen-Orient) voit à peine augmenter la quantité de ses exportations de produits tropicaux. En outre, le tiers monde devient un importateur net de denrées alimentaires à partir des années 1980. C’est la croissance démographique importante du tiers monde accompagnée d’une diminution du prix des céréales occidentales en dessous du prix des céréales du tiers monde  qui est à l’origine de cette demande croissante de céréales en provenance de l’Occident.

Après tous ces mythes sur le tiers monde dans le commerce international, l’auteur traite la question du mythe selon lequel la croissance démographique du tiers monde serait favorable à sa croissance économique. Selon le mythe, la forte croissance démographique aurait joué un rôle dans le développement occidental, ce qui pousse les gouvernements du tiers monde à accepter cette croissance d’autant plus qu’un autre mythe affirme que « le développement est le meilleur des contraceptifs ». Or, la croissance démographique constitue un frein important au développement économique. Les études empiriques le montrent puisque ce sont les pays dont la croissance démographique est la plus faible qui prospèrent le plus économiquement au cours de l’histoire.

IV  Mythes secondaires et quelques tournants historiques inaperçus

Selon Paul Bairoch, l’histoire du XIX siècle nous fournit la preuve que c’est la croissance économique qui engendre un accroissement du commerce extérieur et non inversement comme certains le croient. Il remarque que les variations de volume du commerce extérieur suivent toujours les variations du PNB et ce avec un décalage de quelques années. Le commerce extérieur comme moteur de la croissance économique dans le tiers monde au XIX siècle échoue d’après l’auteur. L’essor des exportations de produits primaires conduit plutôt au sous-développement. Par la suite, l’auteur analyse le mythe de la crise qui aurait précédé la Première Guerre mondiale. L’auteur remarque qu’à moyen terme la croissance des années 1900-1913 est plus importante que celle des années 1890-1900. Il précise également que les trois années qui précèdent la guerre d’une croissance économique égale à 5%. La production industrielle et le commerce international croissent également au cours de cette période.

Comme tous les pays exportateurs de produits primaires sont aujourd’hui des pays pauvres et comme la plupart des pays développés exportent des biens manufacturés, le mythe veut que le fait d’exporter des produits primaires conduise au sous-développement. Pourtant, s’il y avait un lien éventuel à établir, ce serait plutôt le lien de causalité inverse : la structure des exportations peut être une conséquence du sous-développement. Cependant, on peut remarquer qu’il y a, à une certaine époque, des pays développés qui exportent des produits primaires. Il faut remplir une condition pour que « être riche » et « exporter des produits primaires » ne soit pas incompatible- améliorer constamment la productivité. Cette condition peut s’avérer ne pas être suffisante cependant, puisque, même si l’exportation de produit primaires n’aboutit pas toujours au sous-développement, la meilleure voie vers le développement, c’est l’industrialisation.

La croissance économique de l’Europe n’est pas plus forte au XIX siècle qu’au vingtième siècle comme beaucoup le croient. Le mythe du XIX siècle comme période de croissance exceptionnelle se répand à cause de l’emploi de notions comme « révolution industrielle » et « décollage économique » qui fait immédiatement penser à une croissance très forte. En fait, la croissance économique est lente au moment du décollage, ce n’est que par la suite qu’elle explose.

Selon une idée reçue, le monde aurait été très peu urbanisé dans les sociétés traditionnelles. La première étude à ce sujet avance un chiffre de 3% comme taux d’urbanisation en 1800. En vérité, le chiffre réel est de 10% en Europe et de 12% (au XVIII siècle) au Japon. Certes, ces chiffres n’ont rien à voir avec les 68% du monde développé en 1990 mais le mythe nous faisait  voir une autre image du monde traditionnel que celle que l’on peut s’imaginer en connaissant le chiffre réel.

L’Occident n’est pas le seul grand colonisateur dans l’histoire du monde comme on pourrait le croire. Même si l’on définit le colonialisme par les cotés les plus sombre de celui-ci, il s’avère que l’Occident est le dernier et non le seul colonisateur de tous les temps. Ainsi,  les critères de vouloir imposer sa civilisation, d’appliquer des règlements pour exploiter économiquement les colonies et de discriminer les habitants des colonies sont remplis par L’Empire égyptien, L’Empire perse ou encore l’Empire chinois au moment de leur hégémonie.

Un autre mythe précise que l’Europe serait, si ce n’est le seul, du moins le plus important des esclavagistes de tous les temps. Pourtant, le nombre d’esclaves africains déportés par les Européens ne s’élève « qu »’à 11 000 000, alors que les musulmans déportent en tout 25 000 000 d’esclaves noirs.

Paul Bairoch passe ensuite aux tournants passés inaperçus. Il commence par évoquer l’inversion du taux comparatif de croissance de la productivité dans l’industrie et dans l’agriculture. Jusqu’au début du XX siècle (et depuis le début de l’histoire de l’humanité), l’accroissement de la productivité industrielle est supérieur à la hausse de la productivité agricole. Elle ne s’inverse que dans les années 1930 aux USA et dans les années 1950 en Europe. Cette inversion est due à l’accélération spectaculaire de la croissance de la productivité agricole.

Il évoque aussi l’évolution des exportations et des importations de denrées alimentaires du tiers monde. Ainsi, il remarque que le tiers monde exporte trois fois plus de denrées alimentaires qu’il n’en importe et que cet écart s’amoindrit progressivement après la Seconde Guerre mondiale pour disparaître finalement au début des années 1980. La très forte dépendance du tiers monde en ce qui concerne les céréales importées n’est plus équilibrée par les besoins du monde développés en produits d’exportations traditionnels. Ceci peut s’expliquer par le fait que le coût de production des denrées alimentaires devient plus faible en Occident que dans le tiers monde.

Le tournant suivant est celui du passage du prix du pétrole en dessous de celui du charbon. En Europe, le pétrole devient moins cher que le charbon dans les années 1950. La part du pétrole dans l’énergie utilisée commence alors à croître substantiellement et celle du charbon se met à diminuer. L’Occident devient progressivement dépendant du Moyen-Orient en ce qui concerne le pétrole.

Conclusions

L’auteur nous montre tout d’abord qu’une même politique commerciale peut avoir des conséquences diverses. Il revient sur le raisonnement qu’il tient dans son développement en nous montrant que, d’une façon générale, le protectionnisme est favorable à la croissance économique, alors que le libre-échange coïncide souvent avec une situation économique néfaste. Pourtant, il nie qu’il puisse y avoir une règle à ce sujet- une politique commerciale libérale peut tout aussi bien conduire à la croissance économique (pour cela, il cite l’exemple du monde occidentale dans les années 1950 et 1960). Le modèle libéral s’applique dans certains cas et le modèle protectionniste dans d’autres.

Ensuite, Bairoch montre que la stratégie du développement des « Quatre Dragons » ne peut pas s’appliquer à tous les pays du tiers monde. En effet, si tous les pays de cette sphère se mettaient à exporter autant de produits manufacturés que les quatre pays qui se sont développés grâce au commerce international, L’Occident ne pourrait acheter ces produits qu’à condition de ne plus fabriquer lui-même de biens industriels.

Bairoch fait un bilan du commerce extérieur de l’Occident au XIX siècle en insistant clairement sur le fait que cette période donne des arguments en faveur des thèses protectionnistes.

Paul Bairoch revient ensuite sur le bilan du colonialisme en rappelant son rôle dans le sous-développement du tiers-monde.  L’auteur achève son ouvrage en montrant qu’il est absurde de faire un parallèle entre le krach boursier de 1929 et celui de 1987 en raison des différences structurelles qui explique que l’histoire dramatique de 1929 ne se reproduit pas en 1987. L’histoire ne se répète pas nécessairement et jamais exactement. Il n’y a donc pas de lois économiques valables à travers le temps.

 

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