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La compétitivité, une utopie en France?

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Par Claude Rochet

La compétitivité, une utopie en France ?

Article  paru dans le numéro spécial de la Revue des anciens élèves de l’ENA Février 2013

 

Il en est de la compétitivité comme de la grande cuisine : elle est née, généralement dans des régions pauvres, de l’art de marier les ingrédients et de leur bon dosage. Le génie français serait-il incapable d’appliquer à l’économie ce qu’il a créé pour la cuisine ? Les preuves du contraire abondent, mais il faut admettre que ce génie est aujourd’hui passablement en panne. On ne se concentre plus que sur un seul ingrédient, le coût du travail, qui concentre les passions doctrinales, alors que la compétitivité est l’art de marier nombre de facteurs. Contentons-nous d’en passer quelques-uns en revue aux niveaux macro, meso et micro économiques, dont le bon dosage nécessite des débats qui ont malheureusement disparu de l’arène publique.

Au niveau macro, le débat sur les vertus du libre-échange est engagé dans les pays anglo-saxons alors qu’il est étrangement banni en France. Paul Samuelson, un des pères de l’économie néoclassique et apôtre du libre-échange, s’interrogeait en 2004 sur les gains effectifs du libre-échange face à la Chine et déclarait peu avant sa mort que la science économique devait s’inspirer des enseignements de l’histoire économique. Cette discipline, qui a été portée à ses débuts par l’université française, les Fernand Braudel, Lucien Febvre, Jean Bouvier, François Caron, François Crouzet, l’a malheureusement désertée alors qu’elle renaît sous l’influence des néo schumpétériens issus du SPRU[1] qui mettent l’accent sur le mythe qu’a été le libre-échange au service de la puissance anglaise, qui, couronné par la théorie des avantages comparatifs de Ricardo, a amené ses compétiteurs à se cantonner dans des activités à rendement décroissant pour se garder celles à rendements croissant.

C’est l’effet « mauvais samaritain » analysé par l’économiste coréen Ha Joon Chang à Cambridge et le processus de « primitivisation » par désindustrialisation identifié par l’équipe de l’université de Tallin sous l’impulsion de Erik Reinert et de Carlota Perez. Le père de la protection des industries dans l’enfance, Friedrich List, était pour le libre-échange mais en soulignant qu’il ne pouvait créer de la richesse en accroissant le terrain de jeu qu’entre pays de même niveau de développement. Il y a donc matière à débat pour identifier quand et comment ouvrir les frontières à la concurrence internationale. Malheureusement, les débats sur le libre-échange sont ceux – désormais avec le mariage gay – où le point de Godwin est le plus rapidement atteint[2].

Au niveau meso, celui des jeux inter-entreprises et inter industries et des territoires, on en reste à la politique des filières et des spécialisations sectorielles. Or, les dernières recherches dans le domaine de l’innovation font apparaître l’existence de plusieurs configurations possibles – les jeux d’innovation[3] – qui se distribuent sur deux axes, la maturité du marché et la complexité du produit. Plusieurs enseignements en ressortent :

  • La compétition par les coûts dans les marchés matures, qui ne requiert que des innovations de procédés, concerne des activités de basse intensité technologique et ne compte que pour 22% du marché
  • Il existe un écart très fort, de 1 à 8, entre les efforts de R&D des entreprises des jeux à basse et haute intensité technologique.
  • Les jeux d’innovation ne correspondent pas aux classiques domaines d’activité stratégique : la banque de détail joue dans le même type de jeu que la grande distribution. Ces jeux sont en effet de niveau méso-économique et sont des configurations stables dans lesquelles peuvent évoluer les entreprises et une même entreprise peut jouer sur plusieurs jeu, qui ne requièrent pas les mêmes compétences ni les mêmes talents.
  • Le faible rôle des brevets dont le rôle est surtout important dans le jeu « course au brevet » qui concerne essentiellement la recherche médicale et les pharmaceutiques. Ailleurs, il joue un rôle de barrière pour retarder l’entrée de concurrents, mais à très peu d’importance dans le jeu basé sur l‘architecture de produits complexes : la compétitivité c’est l’architecture, pas le produit !
  • La part de l’innovation réalisée dans les activités à haute intensité technologique ne représente que 10% du marché : l’essentiel de l’innovation réside dans l’intégration de l’innovation technologique dans les 90% d’activités traditionnelles.

Il en résulte plusieurs enseignements pour les politiques publiques :

  1. Le mirage technologique nous amène à ne voir que par les quatre grandes filières (aéronautique, BTP, pharma, énergie) et à délaisser l’innovation par absorption des technologies de pointe dans les industries traditionnelles. On innove autant dans la micromécanique de l’arc jurassien, de Neuchâtel à Cluses, que dans les activités à haute intensité technologique, et ce pour un coût marginal moindre et avec des effets sur le tissu industriel et sur la consommation domestique plus forts.
  2. La compétitivité ne peut être seulement sectorielle : la transition énergétique vers le développement durable va requérir le développement d’un savoir-faire en matière de conception de villes durables, un enjeu qu’il faut saisir maintenant. La France a des entreprises de pointe dans toutes les fonctions de la ville : eau, énergie, BTP, ingénierie de l’environnement, transport urbain et interurbain… mais nos concurrents des pays émergents ont bien compris que, à partir de la résolution de leurs problèmes domestiques de développement urbain, c’est un savoir-faire en matière d’intégration de ces fonctions pour concevoir des écosystèmes urbains durables qui est la clé. Qui maîtrisera l’intégration, maîtrisera les fonctions. On ne peut à cet égard de la récente que se réjouir de l’étude publiée par la Direction du Trésor qui met l’accent sur la nécessité d’approches trans-filières.

Au niveau micro, celui de la firme, cela suppose de concevoir l’optimisation de la performance et de la compétitivité au sein du jeu d’innovation dans lequel on joue et au niveau de l’écosystème d’affaire. Il s’agit pour l’entreprise de faire évoluer son modèle d’affaires et ses règles de gestion pour se penser au niveau de l’entreprise étendue, qui intègre l’ensemble de ses partenaires. Cela suppose qu’émerge – les politiques publiques peuvent le favoriser – un bien commun de l’écosystème d’affaire au sein duquel les entreprises, tout en étant en compétition, ont soin de conserver et de développer les règles du jeu communes.

De même, l’administration doit se penser comme une administration étendue en gérant l’achat public comme un levier de politique industrielle et de soutien aux entreprises innovantes. Cela peut se faire au niveau de dispositifs éprouvés comme les SBA ou les SBIR aux Etats-Unis, mais impossibles à mettre en œuvre dans notre régime de libre-échange dérégulé actuel.

Se libérer du mirage de la haute technologie et des activités de pointe nous permettrait de valoriser les filières traditionnelles – celles du 90% de l’activité : Nos entreprises achètent entre 2 et 3000 robots industriels par an et les gardent vingt ans, contre respectivement entre 13 000 et 19 000 en Allemagne qui les renouvelle tous les dix ans. En proportion, l’Italie et les Etats-Unis font mieux que nous ! De même pour les systèmes d’information : nous sommes un pays de matheux et d’ingénieurs, nous aimons concevoir de beaux systèmes mais négligeons de les mettre en œuvre pour créer de la valeur par la transformation des métiers. Les dépenses de R&D en systèmes d’information nous situent à l’indice 191 contre 384 en Allemagne ! L’utopie de la compétitivité doit se rêver dans l’intégration de la technologie dans les métiers traditionnels.

On ne négligera pas pour autant le fait que l’heure d’ouvrier dans l’industrie automobile soit de 35 euros contre 32 en Allemagne pour des produits de meilleure qualité et mieux positionnés. Y remédier supposerait sans doute des interventions et des charges différenciées en fonction de l’intensité technologique et de l’exposition à la concurrence internationale. Cela restera de l’utopie puisque c’est interdit.

Mais une utopie française de la compétitivité passe certainement plus par la mise en œuvre d’un génie français pour agir sur l’ensemble de ces facteurs et les mettre en synergie que par le débat réducteur sur « l’excès de charges ».

Claude Rochet
Professeur des universités
Conseiller scientifique du Coordinateur ministériel à l’intelligence économique
Ministère de l’économie et des finances

[1] Science Policy Research Unit de l’Université du Sussex fondé par Chrisopher Freeman et Keith Pavitt

[2] La loi de Godwin énonce que « plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1 »

[3] R. Miller et al., Innovation Games: A New Approach to the Competitive Challenge, Long Range Planning (2008), doi:10.1016/j.lrp.2008.02.006

Cet article doit beaucoup à ceux de Jean-Luc Gréau dans Causeur


Présentation sur les jeux d’innovation faite dans le cycle MUTECOS

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