Qu'est-ce qu'une bonne décision publique? 2017 - Site de Claude Rochet

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Bonne décision publique

Qu’est-ce qu’une bonne décision publique? 2017

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Au moment ou le président Macron déclare “Les Français détestent les réformes, il faut les leur expliquer” sur le mode de la brève de comptoir, “les femmes ne savent pas lire une carte routière”, je publie cette nouvelle édition de mon livre Qu’est-ce qu’une bonne décision publique? publiée il y a plusieurs années dans une édition confidentielle qu’affectionnent les universitaires qui, c’est à le croire, mettent un point d’honneur à ne pas être lus par plus de 25 personnes. J’en ai publié plusieurs extraits sur ce site et beaucoup d’amis m’ont demandé d’en faire une édition clarifée et actualisée, ce qui est désormais fait. Le livre est disponible pour une somme symbolique en version Kindle et en version papier sur amazon. Il vous permettra de tout savoir sur “la réforme de l’Etat” et du reste, sans jamais avoir osé le demander de peur de passer pour un arriéré aux yeux de M. Macron, et de poser la question “Pour quoi réformer? Pour qui? et pourquoi?”

CR

 

Introduction à l’édition 2017

Le thème du Bien commun est sans doute mon plus ancien thème de recherche. Cela me vient tout d’abord de mon éducation (« penses d’abord aux autres »), de mon implication dans les mouvements de jeunesse et d’éducation populaire dans les mieux ouvriers et chrétiens où régnait ce sens de la décence commune cher à Orwell que Jean-Claude Michéa nous fait redécouvrir. Ma seconde inspiration vient de mon expérience empirique en entreprise, où il est clair qu’une organisation qui résout ses conflits en se référant au sens du bien commun est plus performante qu’une qui traite ses salariés comme des variables d’ajustement jetables. Mais tout ce qui est de l’ordre de la décence commune ne l’est pas de l’ordre de l’idéologie dominante qui reste imprégnée de ce détournement de l’œuvre d’Adam Smith par le Premier ministre anglais William Pitt le jeune, qui valida l’idée que l’égoïsme était le moteur de la croissance et l’individualisme absolue la base de la démocratie. J’ai fait raison de ce hold-up et de cette ânerie dans mes précédents ouvrages Gouverner par le Bien commun et l’Innovation une affaire d’Etat, édition de ma thèse de doctorat.

Il reste qu’aujourd’hui cette idéologie de la modernité, qui veut que tout passe par la destruction des mécanismes de solidarité, est solidement accrochée au pouvoir malgré son bilan désastreux en termes de développement économique, politique et social, et n’est pas prête de le quitter, faute d’une pensée de remplacement. Le XX° siècle a tenté le marxisme et le remède fut pire que le mal, ces deux pensées, on le verra, puisant leur source aux mêmes fondamentaux philosophiques que sont le positivisme, l’hégélianisme et la philosophie de l’histoire.

Le propos de cet ouvrage est de montrer que ces questions ne sont pas nouvelles et remontent à la fondation des premières sociétés humaines, des premières sociétés politiques qui posèrent la question de la vie bonne et de la bonne société. Ce retour à la philosophie politique classique appelé par Léo Strauss comme condition de la survie de l’Occident et de la tradition libérale – au sens politique du terme – est à conjuguer avec la sophistication des appareils d’Etat contemporains et avec le progrès technologique qui ne saurait, contrairement à ses prétentions, se dispenser de poser la question de la finalité et du bien commun. Ce n’est pas parce que c’est technologique et que c’est nouveau que c’est bien. Retenons la formule de Jacques Testard « si c’est possible et qu’il y a un marché, cela se fera ». Et justement non, tout ne doit pas être fait parce que c’est possible : les délires actuels sur le transhumanisme et le bricolage du génome humain sont là pour nous alerter.

Pour construire une pensée de remplacement au néolibéralisme, deux grandes questions sont à résoudre :

Premièrement, le néolibéralisme et sa cohorte de préconisations, libre-échange, soumission des Etats aux banques, affaiblissement de l’Etat… sont-elles les conditions incontournables de la croissance et du développement, ce qui réduirait naturellement les questions éthiques sur la nature du Bien à des cerises sur le gâteau ? La réponse à cette question est claire, je l’ai exposée en traduisant l’œuvre de Erik Reinert Comment les pays riches sont devenus riches et pourquoi les pays pauvres restent pauvres. L’Etat a toujours été au cœur du développement économique, notamment dans les pays qui prônent son désengagement pour les autres comme les Etats-Unis qui ont repris la tradition anglaise des XVI au XIX° siècle. Dans L’Etat stratège de la renaissance à la III° révolution industrielle j’ai montré comment les stratégies qui avaient fait le décollage de l’Europe sont toujours valables aujourd’hui.

Le seconde question est celle de l’Etat et de sa « réforme ». Pour la pensée mainstream, « réforme » se réduit à la réduction du rôle de l’Etat au profit du secteur privé, et à l’adoption de modes de gestion basés sur la concurrence pour la gestion de ce qui doit rester des services publics. Faut-il réformer ? pourquoi ? telle est la question de ce livre, qui la pose non pas en termes techniques mais au niveau de la bonne décision publique, en termes politiques. Nous sommes enfermés actuellement dans une fausse alternative : ou maintenir un Etat couteux et de plus en plus inefficace, ou plus d’Etat du tout, ou presque. Les deux options se nourrissent l’une l’autre, ce que je montre en développant le concept d’euthanasie bureaucratique : bureaucratiser l’Etat est la meilleure solution pour convaincre l’opinion de la nécessité de son affaiblissement, et depuis quarante ans en France l’alternance gauche (plus de bureaucratie) et droite (plus de libéralisme) s’y sont employées avant de fusionner toutes deux dans la même logique incarnée par la présidence Macron.

L’idéologie de « la réforme » a été portée par le courant de la nouvelle gestion publique (en anglais New Public Management, NPM). Sous prétexte que la gestion publique est obsolète techniquement (ce qui est généralement vrai), on en profite pour faire passer à la trappe le principe même de spécificité de la gestion publique et de politique publique. La politique est réduite à la gestion et la bonne politique procéderait de la bonne gestion.

Dans Politiques publiques, de la stratégie aux résultats j’ai exposé comment nos comptes peuvent être exacts (bien faire les choses) et nos politiques mauvaises (faire les mauvaises choses). Bien plus, les réformes appliquées par le NPM se sont révélées couteuses, inefficaces quand elles ne débouchaient pas sur des catastrophes avec, par exemple, la pratique de l’affermage des systèmes d’information publics à des sociétés privées. Le NPM est en voie d’abandon dans presque tous les pays, majoritairement anglo-saxons, qui l’avait mis en œuvre. Il reste en vogue en France où les élites se complaisent à adopter avec dix ans de recul les politiques qui ont déjà échoué ailleurs.

L’enjeu est donc d’aligner la gestion sur la politique et non l’inverse : Bien faire les bonnes choses. En présentant de multiples exemples et analyses, je montrais que la question technique de la gestion, du management, était une question résolue, même si ces outils et techniques ne sont pas enseignées dans les écoles de formation des fonctionnaires. Dans le contexte de la III° révolution industrielle, ou tout peut se connecter avec tout, l’art pratique de la gestion devient celui de la modélisation des systèmes complexes, et particulièrement dans la gestion publique dont la mission n’est que très secondairement de produire des biens et services mais des externalités, soit des effets indirects et souvent non-intentionnels, ce qui requiert de pouvoir identifier des réseaux de chaînes causes-effets. La question du but, de la finalité qui structure tout système complexe, est donc d’autant plus importante aujourd’hui et requiert de mettre la politique aux commandes.

*

L’ambition de Qu’est-ce qu’une bonne décision publique ? est précisément de montrer que la réponse à la question n’est pas à chercher dans la technique mais dans la philosophie, et plus précisément dans la philosophie politique. Pour l’idéologie mainstream, le monde est régi par un ordre naturel, la question du bien se réduit donc à la compréhension de cet ordre naturel, la question de la vertu politique ne se pose pas ou alors n’est que cosmétique ou gesticulatoire, comme les incantations aux « valeurs de la République » d’un Manuel Valls, qui n’ont strictement rien à voir, nous le verrons, avec ce qu’est la République au sens philosophique, historique et politique du terme.

Cette idéologie se combine paradoxalement dans sa version néolibérale avec un constructivisme effréné, auquel s’est opposé un libéral conséquent, Friedrich Hayek, dont l’apport ne doit pas être réduit à son compagnonnage ambigu avec le régime Pinochet au Chili. Pour les « constructivistes » – l’expression est de Hayek[1] – cet ordre naturel peut être construit par un activisme politique, et c’est le point fondamental partagé par les marxistes et néolibéraux : on peut construire la société par l’action d’un gouvernement qui aurait compris le sens de l’histoire. Pour les communistes il s’agissait de construire l’homme nouveau tel que le marxisme, considéré comme une science exacte, le proclamait. Pour les néolibéraux, la fin de l’histoire annoncée par le livre de Francis Fukuyama après l’effondrement du système soviétique en 1989, voit l’ordre naturel destiné à se répandre sur le monde comme la démocratie libérale de marché. Dans un cas, c’est le rôle de la classe ouvrière qui accouche de la fin de l’histoire, dans l’autre c’est l’harmonie du marché. Mais dans les deux cas, on suppose, selon le principe du positivisme, que l’ordre des choses peut être parfaitement connu par la raison humaine et que toute politique doit être de réaliser cet ordre des choses. La question du bien ne se pose plus, elle est réduite au comment.

La faillite de ces deux approches et de leur positivisme sous-jacent s’étale aujourd’hui sous nos yeux. Leur point commun – paradoxal – est la négation de l’individu. Pour le collectivisme marxiste, l’individu est sacrifié à l’accomplissent de la destinée historique de la collectivité. Il n’existe que pour ça. Pour l’individualisme libéral, l’individu est tout. Dans la logique de la liberté négative d’Isaiah Berlin, la liberté est individuelle ne doit rien aux libertés collectives. L’individualisme libéral, ne connaît que des individus porteurs de droits, en rupture avec la tradition de l’humanisme civique de la Renaissance. La seule lutte qui compte, c’est d’aligner des individus abstraits, l’individu uniforme de la mondialisation, sur un standard restreint de libertés formelles et individuelles en oubliant que ces libertés n’existent que sous certaines conditions fournies par les institutions. L’idéologie des « droits de l’homme » – le droit-de-l’hommisme – n’a rien à voir avec les droits de l’homme issus de la doctrine classique du droit naturel qui équilibre liberté personnelle et liberté collective. La conception de l’individualisme uniquement fondée sur les droits en revient à la négation du politique et du rôle de l’Etat, pour s’en remettre à une supposée loi de la nature, et en pratique se retourne contre le projet politique d’émancipation de l’individu, abandonné à lui-même et aux vicissitudes du sort.

De plus, le droit-de-l’hommisme est devenu l’arme de soft power de l’Occident face aux pays émergents, en prétendant les isoler et les stigmatiser en prenant une défense très sélective de « droits de l’homme » qui ne concernent que quelques individus, jamais un groupe social. Les gouvernements occidentaux ont versé de chaudes larmes sur le pussy riots russes mais n’ont pas eu un mot pour le peuple russe dont le niveau de vie a baissé de 40% durant la décennie Eltsine qui a appliqué les recettes de privatisation prônées par la Banque mondiale et le FMI, mettant le pays sous la coupe du « Club de sept brigands », pas plus qu’ils ne montrent de compassion pour le peuple grec réduit à la misère par les plans d’austérité de la troïka.

Les approches dominantes se réduisent donc à un rationalisme doctrinaire, inefficace, sauf à faire régresser les sociétés, et enrobé de moraline, selon l’expression de Nietzsche décrivant l’hypocrisie de la morale bourgeoise, alibi du nihilisme résultant de la perte de volonté.

Mais dénoncer et déplorer ne suffisent pas. Le contraire d’une politique fausse ne produit pas forcément une politique juste. Il faut une pensée, une théorie de remplacement, ce à quoi entend, modestement, contribuer cet ouvrage.

*

La présente édition est une reprise de l’édition confidentielle précédente. Elle est issue de mon mémoire d’habitation à diriger des recherches soutenu en 2007. J’ai conservé la forme universitaire en la rendant la moins rebutante possible. Je n’ai pas eu grand-chose à changer car les problèmes exposés sont toujours exactement les mêmes, l’incapacité à les traiter n’ayant fait qu’exacerber les choses.

En introduction je rappelle la faillite de l’approche purement gestionnaire et la nécessité d’inscrire le management public dans le domaine des sciences morales.

La première partie redéfinit la ligne de démarcation entre les approches, qui ne doit plus passer, selon moi, entre l’étatisme et le libéralisme qui sont les deux faces du même processus d’euthanasie bureaucratique, mais entre l’approche technocratique et positiviste et l’approche républicaine – au sens classique du terme, au vrai sens, pas celui de Manuel Valls – qui ne cède pas au mythe de l’ordre parfait mais prend en compte la complexité dynamique d’une société où la vertu civique et le débat politique reprennent leur place centrale.

La seconde partie expose la dynamique du changement et le programme de recherche à mettre en place pour produire cette nouvelle approche de la gestion publique. Depuis la première édition de cet ouvrage, ce programme a été nourri par plusieurs thèse et réalisations pilotes qui ont fait l’objet de publications par ailleurs. Elles pourraient utilement être le support d’une formation initiale et continue des fonctionnaires.

 

[1] Il ne faut pas confondre ce constructivisme avec le même mot utilisé en épistémologie et en systémique, ou constructivisme se rapporte à la construction de modèles de représentation de la réalité.

 

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