Réflexions économiques

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Mon ami Jean-Luc Ginder, que je ne vois que trop rarement, accaparé qu’il est par sa fonction de dirigeant de l’organisme de promotion du commerce extérieur de la Suisse, m’a demandé de faire la préface d’un petit livre stimulant Réflexions économiques.
J’ai été particulièrement touché par cette demande puisque Jean-Luc Ginder est un économiste libéral et que je ne le suis pas. Il renoue ainsi avec une tradition qui a fait le succès intellectuel de l’Europe – et son succés économique et politique – celle de la controverse qui est la seule pratique scientifique qui vaille. Elle a disparu de France pour laisser la place aux commissaires politique du Monde et autres chasseurs de « fake news ».

 

 

Préface à Réflexions économiques, de Jean-Luc Ginder

On doit à l’économiste et historien de l’économie norvégien Erik Reinert d’avoir réhabilité la plus ancienne tradition de la pensée économiste : l’art du pamphlet.  Ce fut la norme du débat jusqu’à la victoire de l’économie théorique, un processus qui commence au XIX° siècle avec Ricardo et qui culmine aujourd’hui en se revendiquant science expérimentale, une science dure pouvant produire des conclusions certaines, ne supportant aucune opposition, comme le soutient le récent livre de Cahuc et Zylberberg.

Le débat animé par les pamphlets reposait sur des réalités, sur des observations, des comparaisons entre ce qui fonctionnait et ce qui ne fonctionnait pas. Pour écrire son Comment les pays riches sont devenus riches et pourquoi les pays pauvres restent pauvres, Erik Reinert a rassemblé plusieurs milliers de pamphlets à l’université de Harvard, qui s’en débarrassait car les étudiants ne travaillaient plus que sur de pesants manuels théoriques. Dans le livre le plus vendu de l’histoire de la pensée économique Les Grands Economistes, son auteur, Robert Heilbronner, se lamentait de la mort de cette économie fondée sur les faits et leur analyse. C’est cette économie qui a fondé la prospérité de l’Europe et du monde industrialisé, qui survit au travers de la méthode des cas développée par l’Université de Harvard.

C’est à cet art du pamphlet que se risque ici Jean-Luc Ginder. Il n’est pas un économiste, pas un théoricien, c’est avant tout un praticien qui réfléchit en honnête homme à partir de sa pratique professionnelle. Il n’entend pas nous donner des leçons mais nous fournir les éléments d’une observation attentive des faits et nous donner des éléments d’interprétation d’où en inférer des remèdes. Son regard est d’autant plus intéressant que, haut fonctionnaire d’une organisation suisse de soutien au développement industriel et français de nationalité, il a un regard croisé sur deux dynamiques bien différentes de développement ; et c’est bien ainsi que procédaient les pamphlétaires de l’économie basée sur les faits : regarder comparer, tenter d’interpréter et proposer.

Jean-Luc Ginder pousse l’art du pamphlet à son comble en me demandant de préfacer son ouvrage, sachant que je serai en désaccord avec bon nombre de ses propositions. Mais il faut distinguer dans le pamphlet l’exposé et la critique des faits et les inférences que l’on en tire. Un pamphlet appelle un autre pamphlet en réponse et c’est de ces grands échanges que sont nés la pensée économique. Le débat fondateur, en pleine crise économique du début du XVII° siècle entre Edward Misselden et Gérard de Malynes, a permis d’ouvrir le débat sur les sources de la richesse : est-elle statique ? Le phénomène des rendements croissants existe-t-il ? La richesse n’est-elle que matérielle ou la connaissance joue-t-elle un rôle (lumineuse intuition en ce début du XVII° que celle d’une économie de la connaissance dans laquelle nous vivons aujourd’hui). Il ne s’agissait pas d’être d’accord, mais cette confrontation de Malynes – Misselden a fondé un débat sur une question clé de la science économique qui nous préoccupe toujours.

Nous allons donc nous risquer à une confrontation Rochet – Ginder, qui sera brève pour ne pas doubler le volume de cet ouvrage dont le contenu synthétique et la clarté d’écriture ne sont pas les moindres qualités, mais qui permettra, je l’espère, de structurer la réflexion sur quelques-uns des points les plus critiques soulevés par l’auteur.

Jean-Luc Ginder aime la France et le dit, ce qui n’est pas si courant dans un pays ou le masochisme national fait figure de rhétorique obligée du discours public et de tout membre de « l’élite ». Il soulève 17 axes de réflexion sur les points qu’il considère les plus prioritaires. Ils nécessiteraient un pamphlet en réponse : je m’en tiendrai à six points évoqués de manière récurrente dans ce pamphlet :

La France est une histoire. C’est un rappel important au moment où l’idéologie dominante propose de la détricoter au nom du sacro-saint mot d’ordre « d’adaptation à la mondialisation ». Un pays détruit en 1945, une population mal nourrie où la tuberculose fait encore ses ravages, une dette de 240% du PIB, une agriculture qui représente encore 45% de l’activité économique, et trente ans plus tard, le plein emploi, la 4° puissance mondiale, un rayonnement universitaire international, un des meilleurs systèmes scolaires au monde, la sécurité sociale pour tous… Lorsque l’on crée l’ANPE en 1971 ce n’est pas pour gérer le chômage, mais les rigidités du marché du travail dues au plein emploi !

Mais d’où vient cette idéologie qui prétend que la France serait trop petite pour poursuivre sa voie et devrait se dissoudre dans le magma européen sinon mondial ? Comment font la Suisse, la Norvège, Singapour qui, petits pays par leur population, sont de grandes puissances industrielles ouvertes sur le monde et profondément attachées à leur identité ? J’ai appelé cette idéologie « l’adaptionnisme » : il faudrait « s’adapter ». On a quand même le droit, sinon le devoir, de se demander à quoi et si c’est une évolution souhaitable ou non !

Jean-Luc Ginder souligne l’importance de cet héritage et « ces liens si fragiles », mais ô combien forts, analysés et chantés par les Gaston Roupnel, Marc Bloch, Fernand Braudel, dont dépendent nos espoirs. La France est un pays particulier au-delà de ses frontières et des erreurs de son histoire. Un ambassadeur américain à Paris nous disait un jour « la France est une hyperpuissance culturelle », et donc un concurrent sérieux pour les Etats-Unis. La France est notre plus bel héritage : Prenons-en le plus grand soin.

La nation est-elle compatible avec l’industrialisation ? Vous soulignez à juste titre, cher Jean-Luc, la divergence qui s’accroît entre les pays les plus industrialisés d’Europe et les autres. Dans un récent et brillant essai Coralie Delaume et David Cayla, La fin de l’Union européenne, analysent le phénomène de polarisation du développement créé par l’industrialisation en régime de libre-échange, qui fait référence à l’industrialisation de l’Angleterre au XVIII° siècle puis au rattrapage par l’Allemagne au XIX°, puis de la France. Nos pamphlétaires d’antan avaient perçu ce que confirme aujourd’hui l’évidence : l’industrialisation appelle l’industrialisation laissant les régions périphériques dans un moindre développement, voire un sous-développement quand les activités périphériques sont aspirées par le pôle central, entraînant la désertification des pays. Le développement industriel obéit au principe des rendements croissants, et donc du développement inégal, ce qui ne fait pas partie du logiciel des dirigeants européen pour lesquels toutes les activités se valent. Cela implique normalement une politique de protection des industries dans l’enfance, si bien analysée par Friedrich List en 1841, qui fut la politique des nations européennes et qui l’est aujourd’hui de l’Asie. Mais vous proposez une autre voie – qui a sa logique- celle de la fusion des politiques nationales dans une politique fédérale européenne unique. Tentant si l’on se réfère à l’exemple américain où l’Etat fédéral peut transférer des ressources des Etats développées vers ceux qui sont en crise, et avec une population qui parle la même langue et partage la même culture. On peut le regretter, mais il n’existe pas de peuple européen. En créer un de manière impériale ? Hmm…. Cela a souvent été tenté. Vous connaissez aussi bien que moi le résultat.

Chômage, salaires et richesse : Est-ce compatible ? Vous soulignez à juste titre le tragique de la désindustrialisation qui frappe la France. Vous soulignez le cercle vicieux de la déflation : baisse de la consommation, de la demande domestique, de l’investissement et de la dépense publique, et d’en appeler à profiter de la reprise de l’euro. L’euro est une monnaie forte, mais qu’est-ce que cela veut dire : que ce sont les économies qui produisent dans les segments à plus forte valeur ajoutée qui s’en tirent. Les analystes de Xerfi soulignent le lien indissoluble qui s’est tissé entre euro fort et domination de l’économie allemande. Pour Olivier Passet, l’Europe est devenue une plate-forme de production allemande, les autres nations devenant des sous-traitants de premier et de second rang. L’Allemagne ne cherche plus en Europe un marché de débouchés, mais des ressources de production à bas coût en recentrant ses débouchés sur les pays extra-européens. L’Allemagne, grâce à la monnaie forte est devenue un pays dual où ce qui n’est pas hautement compétitif sur le plan de la qualité – et qui se vend à prix élevé, comme l’exportation suisse – est relégué dans une économie à bas salaires. Plus l’économie allemande est performante, plus l’euro est fort, plus elle renvoie ses concurrents incapables de la suivre vers la haute qualité vers une économie de sous-traitance et de petits jobs. Mais cette dualité s’étend aussi en Allemagne : il n’y a certes plus de chômage et la dette publique est en baisse, mais le taux de pauvreté a pris 54% en dix ans, le nombre de retraités sous le seuil de pauvreté a pris 30% en 10 ans, le taux de travailleurs pauvres a doublé en dix ans et le nombre de personnes cumulant 2 emplois a pris 80% en 12 ans. Il y a des gagnants et des perdants à l’euro fort. Il n’y aura donc pas de décision commune européenne sur ce point.

L’Etat, un boulet ou un moteur ? L’historien David Landes disait de l’Etat qu’on pouvait le comparer à un enfant : il pouvait être odieux et devenir un véritable boulet, ou être capable de grandir et de faire s’épanouir son entourage. Vous avez raison de souligner que l’Etat français est volumineux et que l’on peut avec pertinence se demander à quoi il sert. Vous prenez avec raison l’exemple du sous-investissement de la France dans les robots dont l’analyste et polémiste Jean-Luc Gréau ne cesse de souligner le retard. Vous soulignez qu’il taxe mal et à contretemps. Tournons-nous une fois encore vers l’histoire : l’Etat anglais qui a mené le pays d’un Etat pastoral à une puissance industrielle mondiale a été un Etat puissant, un Etat fiscalo-militaire selon l’expression de Patrick O’Brien : il taxait fort, mais jamais la production, toujours la consommation en veillant à la tourner vers les productions à rendement croissant, aux dépens du somptuaire et de la rente. Le rôle de l’Etat n’est pas de produire, sauf exceptions temporaires, et d’assurer la gestion des biens publics par nature par des entreprises publiques, il est de créer des symboles, des institutions formelles et informelles des incitations aux activités à rendements croissants aux dépens de la rente, et vous avez raison de souligne le peu d’incitations faites aux jeunes de se lancer dans l’entrepreneuriat. Et Dieu sait que nos jeunes français sont entrepreneurs : ils partent en masse vers le Canada, les Etats-Unis et demain vers la Russie. Nos jeunes qui sortent de business schools ne pensent pas au business : ils pensent à la finance et au gain rapide. Et là, c’est un gros problème.

L’anarchie des valeurs est-elle tenable ? Votre comparaison de notre époque avec la fin de l’Empire romain est tout à fait pertinente. Une nation est remplacée par une autre le jour où elle cesse de se rêver comme nation, où elle sous-traite sa défense à des professionnels, où elle perd le sens du Bien commun. Venise cessa d’être Venise pour n’être plus qu’une destination touristique quand elle cessa de se rêver comme puissance. Machiavel a fort bien dit tout cela et il devrait être le livre de chevet de tout dirigeant. Mais dans votre inventaire vous oubliez la Chine, la Russie et l’Afrique ! Et je ne crois pas du tout qu’ils soient, comme vous le dîtes « devenus occidentaux » ! Les Chinois sont chinois et ne voient dans l’Occident que de la technologie qui leur a été volée, des terres arables, des forêts et des châteaux et rêvent de faire de nous leur Riviera. N’allez pas chanter aux Russes les vertus de la « démocratie occidentale » : ils y ont goûté pendant la décennie Eltsine et ont vu leur niveau de vie régresser de 40%. Ces pays redécouvrent leurs valeurs et leur culture ou la liberté individuelle est indissociable de l’appartenance au collectif et à une histoire. Nous avons perdu tout cela au profit d’un individualisme exacerbé où la démocratie n’est plus qu’un concours de beauté qui organise la superficialité des choses tandis que la réalité du business et du pouvoir se passe ailleurs. C’est la « logique de discipline » comme l’a magistralement analysé mon collègue américain Alasdair Roberts dans son ouvrage éponyme. « Nous sommes fatigués de vivre » écrivait Nietzsche sur les bords du lac de Sils, pressentant, dans Ainsi parlait Zarathoustra,le naufrage inéluctable de l’occident.

Faut-il réformer l’Etat ? J’ai gardé cette question pour la fin puisque c’est celle sur laquelle tout un chacun a un avis définitif et radical. Le discours commun part du présupposé que l’Etat est nuisible, réduit l’Etat politique à une bureaucratie coûteuse et inefficace dont il n’est d’autre issue que de confier ses tâches au privé qui serait pas nature plus efficient. Commençons par ce dernier point. Pour Jeremy Bentham, père de l’utilitarisme anglais et du programme laisser-fairiste, « le laisser-faire n’est pas un moyen de faire les choses, c’est la chose à faire », or, notait-il, faire le laisser-faire implique un activisme administratif débordant. Et il résulta de l’abolition de la loi sur les pauvres en 1834 une croissance de la bureaucratie. La SNCF fut autrefois une entreprise nationale qui faisait rouler les trains à l’heure et en toute sécurité. Aujourd’hui, un train qui arrive à l’heure est le produit d’un concours de circonstances. L’éclatement d’un service public en de multiples agences, la division entre le transport et la gestion des voies, l’externalisation massive de tâches au prétexte qu’elles ne seraient pas dans le core business, a créé une complexité que le système ainsi créé ne maîtrise pas. On privatise les barrages, ce qui rend nécessaire la création d’une agence pour le génie civil, l’hydraulique, la production électrique et une autre pour tenter de coordonner cette inutile complexité.

Toutes les réformes administratives entreprises depuis les années 1980 dans les pays les plus libéraux ont abouti à un accroissement de la complexité de l’Administration, à la perte de contrôle de la dépense publique cachée dans une multitude d’organismes supposés privés, mais publics de facto. Dans sa stimulante étude Bureaucratie, David Graeber montre l’universalité de ce phénomène «Toute réforme pour réduire l’ingérence de l’Etat aura pour effet ultime d’accroître le nombre de réglementations et le volume total de paperasse« . Toute réforme de l’administration – un problème sur lequel j’ai travaillé dix ans et comme haut fonctionnaire et comme chercheur – est impossible dans la logique actuelle où la fonction politique de l’Etat est niée. Pour l‘idéologie dominante, il suffirait de bien gérer pour faire une bonne politique, le quoi devrait procéder du comment. Cela est faux : la supposée bonne gestion ne nous dit rien sur la pertinence d’une politique. Vous avez une belle expérience en Suisse d’alignement de la gestion sur la stratégie : les chemins de fer. Une compagnie nationale gère les infrastructures et les grands investissements et coordonne l’activité de 40 compagnies privées. Un architecte au service du bien commun coordonnant tous les leviers de puissance qu’ils soient privés ou publics. Mariana Mazzucatto, dans son The Entrepreneurial State, nous révèle comment l’Etat américain assure la coordination entre la recherche publique et l’industrie, ce qui permet à Apple d’afficher seulement …. 2% de son chiffre d’affaires consacré à la R&D : Elle se fait dans les universités, sur fonds publics, de quoi provoquer une crise d’apoplexie à un commissaire européen !

Nous pourrions continuer cet échange, nous n’avons pas abordé les questions monétaires, le rôle des banques et bien d’autres sujets. Cela est de votre faute Jean-Luc Ginder, tellement vous avez su rassembler autant de grandes questions dans un aussi petit livre.

Claude Rochet

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