Comment la France a renoncé à garder le contrôle de son patrimoine économique

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FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Dans une enquête qui passe en revue de nombreux secteurs de l’économie française, Laurent Izard fait le récit d’un long renoncement. En «vendant la France à la découpe», les élites politiques ont selon lui privilégié une vision de court terme, à l’opposé des stratégies des États-Unis ou de la Chine par exemple.


Laurent Izard est normalien et agrégé de l’Université en économie et gestion. Diplômé en droit de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, professeur de chaire supérieure, il est l’auteur de nombreux manuels d’enseignement supérieur en économie et gestion. Il vient de publier La France vendue à la découpe (L’Artilleur, janvier 2019).


FIGAROVOX.- Pourquoi ce livre maintenant? Quelle a été la «goutte de trop»?

Laurent IZARD.- Plus qu’une «goutte de trop», c’est l’accumulation des cessions d’entreprises françaises qui m’a conduit à entreprendre cette étude sur laquelle je travaille depuis plus de trois ans. Car si les opérations financières majeures qui touchent nos grands groupes sont relativement médiatisées, il n’en est pas de même pour les multiples acquisitions d’entreprises françaises de toutes tailles qui nous conduisent peu à peu à perdre le contrôle de notre patrimoine économique. Les conséquences de ce processus sont négligées ou minorées car les intérêts de court terme prévalent systématiquement sur les préoccupations plus lointaines, pourtant essentielles. À la fin, c’est notre indépendance économique et politique qui est menacée: en perdant le contrôle de nos entreprises et plus généralement de nos sources de créations de richesses, nous abandonnons peu à peu la maîtrise de notre pouvoir de décision.

L’appétit des investisseurs internationaux est presque sans limites.

«La France vendue à la découpe» est le récit de la cession continue de toutes nos richesses: entreprises du CAC 40, agriculture, tourisme, œuvres d’art… Aucun domaine n’est épargné?

L’appétit des investisseurs internationaux est presque sans limites. Aucun domaine n’est véritablement épargné, car les motivations des entreprises prédatrices étrangères sont très variées: dans certains cas, il s’agit simplement de réaliser des placements financiers sécurisés, d’où l’intensification des participations des fonds d’investissement américains dans le capital de nos grands groupes. Dans d’autres cas, l’acquisition d’une entreprise française répond à une stratégie de croissance externe, de captation de marchés ou à une logique de complémentarité industrielle. Mais parfois, il s’agit simplement d’opérations de prestige destinées à améliorer l’image d’un groupe étranger. L’acquisition d’entreprises symboles du savoir-faire à la française, comme Baccarat, Lanvin, Courrèges, Canson ou de vignobles du Bordelais illustre bien cette préoccupation. On peut également mentionner la recherche de captation de hautes technologies qui explique, entre autres, l’acquisition d’Altis, d’Aldebaran Robotics, de Savoye ou encore de Linxens, leader mondial de la fabrication de circuits gravés flexibles et spécialiste des paiements sans contact, absorbé par l’entreprise d’État chinoise Tsinghua Unigroup avec l’approbation de Bercy. Finalement, les acquisitions étrangères concernent des secteurs aussi variés que la grande distribution (Marionnaud, Printemps, PriceMinister…), le tourisme (Le Club Med, Nouvelles Frontières, Fram et la plupart de nos grands hôtels…), le prêt-à-porter (Lacoste, Aubade…), l’immobilier de prestige, les banques et compagnies d’assurances, le sport (Rossignol, de nombreux clubs sportifs parmi les plus prestigieux), les terres agricoles, l’économie numérique (Meetic, Kelkoo…) mais également nos infrastructures économiques (aéroports, autoroutes, installations portuaires…).

Certains des exemples que vous citez ont défrayé la chronique: Lafarge, Alstom, le PSG, l’aéroport de Toulouse… Pourtant, de nombreux économistes nous rassurent, et rappellent que de toute manière nous n’avons pas le choix compte tenu des réalités. En quoi la cession des fleurons industriels de la France est-elle pour vous si inquiétante?

Tous les investissements étrangers ne créent pas nécessairement d’emplois.

Chassons pour commencer une contrevérité trop souvent répandue: tous les investissements étrangers ne créent pas nécessairement d’emplois, et toutes les acquisitions étrangères ne garantissent pas la pérennité de l’entreprise achetée. L’OPA du groupe canadien Alcan sur Péchiney en 2003 le montre bien: suite à cette OPA, notre fleuron industriel de l’aluminium a été rapidement démantelé et vendu branche par branche par ses acquéreurs successifs. Plus généralement, la France a perdu la moitié de ses emplois industriels depuis le début des années 1980 (6,9 millions de salariés en 1984 pour 3,4 millions fin 2017 en incluant les emplois intérimaires) en dépit – et en partie à cause – de la cession de ses fleurons industriels. De fait, on constate que les entreprises sous l’influence d’investisseurs internationaux sont davantage exposées à des risques de délocalisation ou de licenciements massifs. C’est sans état d’âme que des dirigeants étrangers ont récemment pris la décision de fermer les usines françaises de Molex, Continental, Whirlpool, Ford ou Tupperware par exemple.

D’autre part, les fusions entrainent souvent une détérioration du climat social, car outre les départs imposés, les salariés subissent de lourdes contraintes de productivité et de nouvelles méthodes de management, parfois brutales et exclusivement centrées sur les résultats. La cession de nos fleurons industriels et les prises de participations étrangères entrainent de plus une évaporation financière: les seules entreprises du CAC 40 ont en effet versé 57,4 milliards d’euros de dividendes à leurs actionnaires en 2018. Or, la moitié des actionnaires du CAC 40 sont étrangers… Enfin, nous perdons notre indépendance militaire et même politique, car l’État hésite à prendre des mesures qui pourraient contrarier les investisseurs étrangers et entrainer, par exemple, la fermeture de sites de production.

» LIRE AUSSI – General Electric envisage jusqu’à 470 suppressions de postes en France

La fusion d’Alstom avec Siemens est revenue dernièrement en une de l’actualité: jugez-vous que les risques de cette opération n’ont pas été suffisamment bien évalués?

Il convient tout d’abord de rappeler qu’en 2015, le pôle énergie d’Alstom est passé sous contrôle américain après avoir été acquis par General Electric dans un contexte de désengagement de l’État, d’opérations juridiquement douteuses et de mauvaise gestion stratégique. C’est une pièce maîtresse de la filière nucléaire française qui nous a échappé et nous sommes devenus dépendants des Américains pour l’entretien et la préservation de notre parc nucléaire. La France a ainsi perdu un élément majeur de son indépendance énergétique. L’autre pôle d’Alstom, consacré au ferroviaire, a fusionné fin 2017 avec Siemens Mobility pour créer une nouvelle entreprise qui a pris le nom de Siemens-Alstom, sous contrôle allemand bien entendu…

Nous sommes devenus dépendants des Américains pour l’entretien et la préservation de notre parc nucléaire.

L’accord prévoit en effet que Siemens doit devenir l’actionnaire principal de la nouvelle structure avec 50 % des parts et disposera de la majorité des sièges au conseil d’administration. Au bout de quatre ans, le groupe allemand pourra monter au-delà de 50 % du capital et absorber intégralement l’ex-division d’Alstom. Les salariés comprennent mal les raisons de ce cadeau fait à Siemens, qui prend le contrôle des brevets d’Alstom, de ses compétences, de sa trésorerie et de son carnet de commandes rempli sur plusieurs années, sans rien débourser. Non seulement les risques de cette opération n’ont pas été suffisamment évalués, mais c’est le principe même tout comme la procédure de cette fusion qui sont hautement discutables, à tel point qu’Alstom est en train de devenir le symbole de ce qu’il ne faut surtout pas reproduire à l’avenir. Mais le film n’est pas terminé. Fin janvier 2018, la controverse autour de la cession d’Asltom a pris une tournure judiciaire: l’État est visé par une plainte pénale déposée par l’association anticorruption Anticor, qui reproche au gouvernement d’avoir renoncé à son droit d’acheter les 20 % d’actions Alstom détenues par Bouygues. Et la Commission européenne envisage de remettre en cause l’accord, pourtant soutenu par les gouvernements français et allemands.

Dans ce livre, vous pointez le rôle des élites, notamment politiques, ralliées à la thèse de la «mondialisation heureuse» d’Alain Minc?

La crainte de la plupart de nos élites est que nous soyons écartés de la dynamique vertueuse de la mondialisation. Elles s’efforcent d’œuvrer pour une meilleure intégration de la France dans l’économie internationale d’où la multiplication des traités de coopération et de libre-échange signés par la France. Nos décideurs politiques accompagnent même parfois certaines opérations de fusions-acquisitions ou de coopérations interentreprises impliquant des investissements étrangers.

Mais si ces opérations présentent pour la plupart un réel intérêt à court terme, leurs effets négatifs macroéconomiques et géopolitiques à moyen et long terme sont systématiquement occultés. Bien sûr, il ne s’agit pas de nier les bénéfices de la globalisation pour la croissance mondiale. Mais dans le grand jeu de l’économie ouverte, il n’y a pas que des gagnants ; les 5,6 millions de Français à la recherche d’un emploi stable, les 8,9 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté dans notre pays et les 4 millions de mal logés peuvent en témoigner.

Quelle est en particulier la responsabilité de la Commission européenne?

La plupart des pays cherchent à garder le contrôle de leur patrimoine économique quitte à s’affranchir des règles.

La préservation du contrôle de leur propre patrimoine économique et culturel par les États-membres ne fait pas partie des missions de l’Union européenne. Par contre, l’Union européenne veille à la libre circulation des capitaux et au respect des règles de la concurrence ; elle dispose même d’une compétence exclusive quant à l’élaboration et au respect des règles de concurrence intracommunautaire. Or, une application trop rigoureuse de ces règles peut favoriser l’action dévastatrice des investisseurs étrangers.

On a pu le constater lors de la cession d’Alstom: dans cette affaire comme dans d’autres, la Commission européenne porte une lourde part de responsabilité car elle a refusé les aides publiques qui auraient permis de relancer le groupe français. Ironie du sort, la Commission européenne s’inquiète aujourd’hui, on l’a dit, des risques d’une possible position dominante du nouveau groupe franco-allemand sur le marché européen. Elle envisage donc de bloquer la fusion ou d’exiger des modifications substantielles de l’accord. Sa décision est attendue au plus tard le 18 février prochain. Mais de nombreux autres mariages, comme récemment celui d’Essilor et Luxottica ont été validés par Bruxelles.

Une autre voie est-elle possible? Les Allemands, par exemple, semblent adhérer bien plus largement que nous à l’idée d’un «patriotisme économique»…

En réalité, la plupart des pays cherchent à garder le contrôle de leur patrimoine économique quitte à s’affranchir des règles de l’Organisation Mondiale du Commerce ou de l’Union européenne. Aux États-Unis, un organisme public particulièrement efficace, le Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) analyse les acquisitions d’entreprises américaines par des compagnies étrangères et bloque fréquemment les projets de fusion. La Chine interdit par principe l’acquisition de ses entreprises par des investisseurs étrangers. Depuis 2009, l’Allemagne s’est dotée d’un outil de contrôle solide avec l’adoption de sa «loi sur le commerce extérieur». Le ministère allemand de l’Économie peut interdire, au regard de l’ordre public et de la sécurité, tous les investissements étrangers (hors Union européenne) dans tous les secteurs de l’économie, dès lors qu’il s’agit d’une prise de participation supérieure à 25 %. Et l’Australie vient d’interdire les acquisitions d’immeubles dans les grandes villes par des ressortissants étrangers non-résidents, interdiction assortie d’une peine d’emprisonnement de trois ans.

Mais en France, on répète à l’envi que de telles mesures sont impossibles…

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