Le prétexte de la science contre la liberté du scientifique: Qui est M. Marin Dacos?

La chute des grands hommes rend les médiocres et les petits importants. Quand le soleil décline à l’horizon, le moindre caillou fait une grande ombre et se croit quelque chose.

Victor Hugo

 

Le blog de Jacques Sapir, hébergé sur le site hypothèses.org a été fermé d’autorité par un M. Marin Dacos qui se présente comme le gardien d’une orthodoxie scientifique de ce média dont le statut est celui d’une plateforme de publication gérée par une unité mixte du CNRS de l’Université d’Aix Marseille. Le prétexte? Jacques Sapir ferait de la politique et non de la science. Cela pourrait être de premier abord bénin et apparaître comme ce que l’on appelle en droit administratif, une « mesure d’ordre intérieur », soit une mesure de gestion courante de respect d’une discipline évidente, mais il n’en est rien

Qui est M. Dacos? A-t-il compétence pour apprécier ce qui est de la science et ce qui n’en est pas? Monsieur Dacos n’est pas un scientifique. Un scientifique est avant tout un chercheur qui est reconnu comme tel juridiquement par un diplôme, le doctorat, et par une activité scientifique de recherche se traduisant par des publications et des travaux scientifiques évalués comme tels « par les pairs », la communauté des chercheurs d’une discipline. M. Dacos n’est rien de tout cela. Il n’a pas de doctorat, pas de publications de rang international qui en feraient un chercheur reconnu. Il est ingénieur de recherche au CNRS, ce qui est un poste administratif, sa spécialité est l’informatique et la publication électronique. Statutairement, « les ingénieurs de recherche participent à la mise en oeuvre des activités de recherche, de formation, de gestion, de diffusion des connaissances et de valorisation de l’information scientifique et technique incombant aux établissements où ils exercent. » Ils n’ont donc aucune autorité pour définir ce qui est de la science ou pas. Généralement, ces fonctions sont transitoires et sont occupés par des jeunes docteurs ou doctorants dans l’attente de la fin de leur thèse ou de leur intégration dans un corps d’enseignants chercheurs.

M. Dacos est un entrepreneur – grâce lui soit rendue – qui a créé et développé des outils de publication électronique pour la recherche, ce qui est très important pour le rayonnement de la recherche française, mais il n’est en aucun cas compétent pour porter un jugement d’ordre épistémologique (sur la rigueur de la méthode scientifique des membres) ou sur le contenu même des publications pour décider ce qui est du ressort de la science et qui ne l’est pas. 

M. Dacos n’avait donc aucune autorité ni pour décider si Jacques Sapir faisait ou non de la science, ni pour fermer ce blog au motif qu’il aurait enfreint un règlement. Open Edition et hypothèses.org, quand bien même M. Dacos en fut-il le créateur, n’est pas sa propriété privée et il n’a pas le pourvoi d’accueillir et d’exclure qui bon lui semble. Il excipe de la présence d’un conseil scientifique chargé de guider l’activité scientifique d’hypotheses.org, mais on ne voit pas qu’il ait été consulté pour prendre la décision en cause. Hiérarchiquement, M. Dacos dépend du président de l’Université d’Aix Marseille et du directeur de la recherche du Ministère auprès duquel il se prévaut d’une fonction de conseiller scientifique. Il s’agit donc d’une décision administrative qui, compte tenu de la personnalité de Jacques Sapir et de sa notoriété internationale, a le caractère d’une sanction disciplinaire qui aurait dû respecter le principe du contradictoire et les principes généraux des droits de la défense. Or, il apparaît que Jacques Sapir n’a pas fait l’objet d’une telle procédure qui lui aurait permis de connaître les griefs à son encontre et de présenter sa défense, ce qu’il a d’ailleurs fait après coup. La décision prise par M. Dacos est donc illégale pour incompétence de l’auteur de l’acte et non respect des droits de la défense. Elle est nulle de plein droit, et il est probable qu’une juridiction administrative saisie à cette fin en référé se prononcera de la sorte.

 

Quelle est le lien entre la science et la politique? Dans sa défense, Jacques Sapir montre que tous ses textes qualifiés de « politiques » sont le prolongement de ses activités de recherche. Il n’a effectivement jamais utilisé son blog pour des prises de position partisanes, mais été critique, à partir d’une analyse argumentée et référencée, envers le pouvoir et envers de nombreuses personnalités politiques. En sciences sociales, il est difficile de faire une ligne de démarcation stricte entre science (qui fournit les éléments d’un raisonnement) et les inférences que l’on fait à partir de l’analyse scientifique. N’est pas scientifique toute prise de position qui se situerait dans le domaine de l’opinion. Comme le dit l’inspecteur Harry dans un film épique « les opinions c’est comme les trous du c.., tout le monde en a« .

Ce qui est du domaine scientifique c’est la connaissance, ce qui est profondément différent de l’opinion, comme le résumait le philosophe Leo Strauss « La caverne, c’est le monde des opinions opposé à celui de la connaissance ». Là où l’opinion est bornée, obstinée, autoréférentielle, imperméable à la critique, la connaissance progresse dans la confrontation, dans l’échange. Dans ses émissions sur radio Spoutnik, Jacques Sapir prend soin d’inviter toujours un chercheur qui se situe dans l’optique inverse de la sienne, celle de l’économie mainstream.

La connaissance recherche nécessairement la contradiction pour progresser. Elle polémique non pour accabler mais pour progresser. Elle cherche le contradicteur pour débattre et ne cherche pas l’entre soi des gens satisfaits d’eux-mêmes, ces membres des sociétés d’admiration mutuelle que créent à satiété nos élites pour s’auto-conforter à l’abri du réel. Le chercheur produit de la connaissance, il sera donc amené fort légitimement et nécessairement à confronter cette connaissance à la réalité, et donc au débat politique, mais politique au sens noble: non pour soutenir Machin ou Truc dans le concours de beauté qu’est devenue la « démocratie représentative », mais pour  éclairer le débat public.

Et ce n’est pas que le privilège des sciences sociales, les sciences « molles » qui ne font pas appel à des mesures mathématiques de quantités physiques. Quand Alan Sokal et Jean Bricmont ont publié en 1995 les Impostures intellectuelles ils sont partis de la physique de la mécanique quantique – leur domaine de spécialité – pour démonter les prétentions d’intellocrates bobos qui voulaient appuyer leur relativisme obsessionnel sur la notion d’indétermination contenue dans la mécanique quantique. Comme les gens compétents pour comprendre quelque chose à la mécanique quantique ne courent pas les rues, il fallait que de vrais scientifiques interviennent dans le débat public pour les démasquer.

 

Voilà le raisonnement qu’aurait dû tenir M. Dacos s’il avait été un scientifique, qu’elle qu’eut été son opinion sur les conclusions de Jacques Sapir. Voilà la procédure qu’il aurait dû respecter s’il avait été un vrai fonctionnaire respectueux du droit, et du droit de la défense notamment. Mais M. Dacos n’est ni l’un ni l’autre. Il pense que faire de l’informatique et être proche d’un puissant lui donnent tous les droits, alors qu’en l’occurrence cela lui crée des devoirs. Il n’est que le serviteur de son maître, attendant que de sa soumission et de son zèle vienne quelque récompense. Il est le produit d’une lente mais sure dérive de l’université vers le clientélisme, la soumission à l’opinion dominante et au pouvoir.

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