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Un endroit de rêve pour vos vacances

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Bonne décision publique 44 visites

L’homme est-il une machine à calculer?

Extrait de Politiques publiques, de la stratégie aux résultats

Dans un article de 1994 qui allait être jusqu’à une période récente la synthèse du courant dominant, The Nature of Man[i], Michael Jensen, Professeur de finances à Harvard et apôtre de l’idée selon laquelle les dirigeants doivent être payés en fonction de la progression des cours de bourse de leur firme, donnait sa conception de l’homme : une machine à évaluer des options et à faire des choix. Cet article se veut la synthèse de 200 ans de sciences sociales et la référence pour l’organisation de la firme et des institutions. L’être humain, quel que soit son occupation (entrepreneur, politicien, professeur, ouvrier…) a envie de réaliser ses projets (honneur, argent, pouvoir, amour…) et sait entreprendre pour enlever les contraintes qui s’opposent à ses projets. Le but des institutions, conclut Jensen, est d’établir des règles du jeu pour que cette créativité puisse s’épanouir.

Pour la petite histoire, les désillusions venant quant à cette conception de l’homme comme un « maximiseur d’utilités », Jensen fut emmené par sa fille à un séminaire d’une semi-secte, Landmark Education, dont le concept de base est « l’intégrité », prise au sens de la « complétude » des choses[ii]. Depuis, Jensen s’est converti dans la pratique de l’intégrité dans la finance qui consiste à tenir ses engagements, donner de vraies informations et être payé en fonction des engagements tenus et à réparer les conséquences de ses mensonges et de ses erreurs[iii]. Jensen avait été le plus actif des théoriciens de la rationalité des marchés et avait toujours soutenu que les incitations financières étaient ce qui marchait le mieux. En 2009, il s’est transformé en pèlerin de « l’intégrité » : exit la rationalité des marchés !

1. a)      Rationalité parfaite ou limitée ?

La « mythe de la rationalité des marchés », pour emprunter le titre du livre de Justin Fox, est effectivement aussi ancien que l’histoire du rationalisme qui a façonné le monde moderne. Il naît avec Descartes qui rend l’homme «maître et possesseur de la nature », et se développe avec le positivisme d’Auguste Comte et l’économie politique de Jean-Baptiste Say : tout est dit dans la nature, il suffit de la comprendre par l’action rationnelle et de se conformer à ses lois. Puis viendra l’économie mathématique avec Léon Walras qui démontrera tout cela avec des équations, le summum étant atteint avec le développement de la modélisation mathématique après la II° guerre mondiale et les travaux de Gérard Debreu et de Kenneth Arrow. Le langage courant parle généralement du « libéralisme anglo-saxon » car effectivement ce sont les anglo-saxons qui ont le plus adhéré à ces idées. Mais on remarquera qu’elles sont filles du positivisme français ! Ironie de l’histoire…

Pour que les marchés soient rationnels, il faut que l’homme le soit aussi, qu’il soit capable de calculer et d’anticiper. Mais Herbert Simon[iv] a montré que la rationalité de l’homme est limitée et qu’il ne peut se comporter comme un calculateur rationnel. Le rôle donné aux institutions et au problème de la création de valeur par les politiques publiques va donc différer considérablement selon le point de vue auquel on se place.

On peut résumer, très sommairement, ces positions dans le tableau suivant :

Ecole de pensée

Vision de l’homme et de la sociétéRôle des institutions

Libertariens et libertaires

L’homme sait ce qui est bon pour lui, la « vertu d’égoïsme » (Ayn Rand), individualisme comme vision héroïque

Toute institution est attentatoire à la liberté : on ne peut évaluer que des procédures en ce qu’elles nuisent le moins possible à la liberté.

Libéraux néo-classiques

 

L’homme et les marchés sont des calculateurs rationnels, qui visent à optimiser leur utilité.

Le libre jeu du marché mène à l’équilibre général selon les principes de l’optimum de Pareto.

Le bien commun est la somme des biens individuels, individualisme méthodologique.

Les marchés ont des imperfections qui peuvent être palliées par les institutions, mais les marchés gardent un rôle premier.

Il y a des règles universelles pour parvenir à l’optimum qui permettent de définir un  cadre institutionnel de référence.

Ecole évolutionniste (néo-schumpétériens, républicains, école de Cambridge)

 

Le développement de l’homme est fonction de la société qu’il construit, il façonne des institutions qui le façonnent (d’où le principe d’évolution).

Il n’est pas guidé (uniquement) par l’intérêt, mais par un ensemble de facteurs de développement collectifs et personnels.

Le bien commun est supérieur à la somme des biens individuels et est la condition de leur développement.

Les institutions définissent le cadre qui permet l’activité de l’entrepreneur et la synergie entre les activités économiques.

La qualité de la vie civique contribue à la capacité d’évolution des institutions.

Pas de recette universelle : l’histoire, la culture et le contexte comptent pour définir les « bonnes institutions ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le but n’est pas ici de présenter ces théories : mais pour évaluer le rôle des institutions, pour comprendre ce que chacun entend par « faire les bonnes choses », pour définir la notion de « valeur » d’une politique publique, il faut savoir de quel point de vue on parle. C’est ici l’occasion pour l’auteur d’être cohérent avec son discours et de lui permettre de dire de quelle école il se réclame : le lecteur a bien compris qu’il s’inscrit dans le courant évolutionniste.

A noter que ces écoles n’ont pas grand-chose à voir avec les notions de gauche et de droite dont raffolent les Français : les libertariens se recrutent autant à l’extrême- gauche qu’à droite et à l’extrême droite. Le courant néo-classique est dominant et a inspiré toutes les réformes administratives dans les pays développés depuis les années 1980 qui furent le fait autant de gouvernements de droite que de gauche. Sur toutes ces questions, la droite et la social-démocratie classique partagent la même position. Il en est de même pour les schumpétériens dont on peut retrouver les principes dans des régimes autoritaires avec des politiques de développement réussi comme la Tunisie ou la Chine, beaucoup plus à gauche en Amérique latine car en opposition avec le libre-échange et les politiques imposées par le « consensus de Washington », au-dessus de la droite et de la gauche chez les républicains (au sens classique du terme) qui insistent sur la primauté des valeurs et de la société politique sur l’économie. Aux États-Unis, on pourra intégrer dans ce courant la renaissance du keynésianisme qui s’intéresse aux institutions, porté par des économistes comme James K. Galbraith, le fils du regretté John Kenneth Galbraith, et Paul Krugman et qui se disent « libéraux », ce qui veut dire à peu près l’inverse du terme « libéral » en français qui se situe plutôt à droite, du côté du néo-conservatisme[1].

Depuis que les sociétés politiques existent, le débat sur ce qu’est la « bonne société » existe aussi et les bases en ont été posées par Socrate puis prolongées par les philosophes politiques de la Renaissance. Je n’ai d’autre but ici que de permettre qu’il continue dans le contexte de la III° révolution industrielle !

1. b)      Que sait-on aujourd’hui sur cette question difficile de « la nature de l’homme » ?

Sous l’impact de la crise financière de 2008, le mythe de l’homme comme machine à calculer en fonction de son intérêt personnel s’effondre avec l’ensemble de l’édifice de l’économie néoclassique. Un des présupposés de base est que l’individu est capable d’une rationalité parfaite pourvu qu’il dispose de toutes les informations. Tant les travaux en sciences cognitives, en psychologie expérimentale qu’en sociologie des organisations et en économie instituthttp://ssrn.com/abstract=932255ionnelle ont au contraire montré que la rationalité humaine est limitée : il est impossible de traiter de manière optimale toutes les informations. L’économiste libéral hétérodoxe Friedrich Von Hayek fut un des premiers à introduire le concept de « rationalité limitée » (dont la paternité reste à Herbert Simon) et c’est pour cette raison qu’il souligna le rôle du marché, non pas du point de vue d’une supposée « rationalité des marchés » mais comme moyen d’échange d’information entre les individus. Sans marché, il n’y a pas de mécanisme de feedback qui permet à l’individu d’améliorer son information et de parfaire ses décisions par interaction avec son environnement. La conséquence de la rationalité limitée est le « dilemme du prisonnier » : en situation d’information imparfaite, les individus ne peuvent présupposer de la volonté de coopération de l’autre et en conséquence prendront des décisions sous-optimales qui sont des équilibres de Nash[2].

Les travaux de psychologie expérimentale de Daniel Kahneman – pour lesquels il a obtenu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel[3] – ont permis de définir l’effet de contexte (framing effect) comme la perception subjective par un décideur de la relation entre ses décisions, leurs risques et leurs impacts. Ce contexte est partiellement déterminé par la formulation du problème posé et par le contexte culturel (croyances, normes, institutions informelles…) et personnel (le caractère) du décideur. L’effet de contexte fait varier les préférences qui président à la décision. Il se combine à l’effet de dotation (endowment effect) qui montre le poids des facteurs irrationnels dans la décision[4]. Cette approche remet en cause les théories du choix rationnel, de l’optimum de Pareto et du public choice qui sont à la base du modèle dominant. Dès lors, nous ne pouvons plus prétendre que ce qui est efficace est juste, que ce qui procède d’un choix supposé rationnel de l’acteur est efficace. Nous sommes renvoyés à une nécessaire controverse sur les finalités de l’action.

Adam Smith n’avait donc pas tort : l’individu cherche à satisfaire sa recherche de bien-être et concourt en cela au bien-être général. Mais on a fait dire à Adam Smith beaucoup de bêtises : jamais il ne fait l’éloge de l’égoïsme (le mot apparaît une seule fois dans « La richesse des nations » dans la fameuse parabole du boulanger (5 lignes sur 950 pages !) et sa parabole de la « main invisible » (qui est utilisée surtout dans la Théorie des Sentiments Moraux) traduit le fait que l’homme est guidé par le souci de l’harmonie de la société et de la justice, ce que Smith appelle la « sympathie » et qui rappelle la conception cicéronienne des « bons offices mutuels ». L’individu est donc altruiste et soucieux du bien commun. Le biais de la pensée de Smith est de s’inscrire dans l’influence janséniste des économistes libéraux du XVIII° siècle comme le montrent bien Jean-Claude Perrot et Jean Yves Grenier[v] qui est la négation, dans la lignée de Hobbes, de la capacité de l’homme au comportement vertueux : il faut donc compter sur son intérêt matériel et son goût pour le « doux commerce » pour réguler son comportement.

On en revient donc toujours à Machiavel : l’homme aspire à la vertu, mais n’est pas par lui-même capable d’y accéder, d’où le rôle des institutions qui vont jouer tantôt par le biais d’incitations, tantôt par des prohibitions. Et ce principe peut fonctionner à l’envers : le nazisme a montré comment des incitations inversant les valeurs et transformant le mal en bien peut amener des individus à devenir des criminels en jouant sur les institutions, les effets de contexte et de dotation[5].

 

[1] L’usage est de traduire « liberal » en français par « de gauche ». C’est la convention adoptée par le traducteur de Paul Krugman, de James Galbraith et de Joseph Stiglitz : Paul Chemla. Elle n’est pas satisfaisante car les gauches européennes, sur tout en France, ont été les principaux promoteurs du modèle néolibéral et de l’économie financière depuis 1983. Une ligne de partage pertinente est celle qui sépare les tenants de l’individualisme contre ceux d’une société fondée sur le principe républicain du « bien commun », qui ne recoupe pas du tout les classiques divisions entre droite et gauche. D’une manière générale, le passage de l’anglais au français dans cette discipline recèle quantité de piège : le terme anglais government désigne l’administration dans son ensemble, tandis que l’américain « administration » désigne le gouvernement. Ces traductions ne sont pas pour rien dans la confusion qui s’est introduite entre gestion administrative et rôle de l’Etat politique.

[2] Equilibre de Nash : ensemble de stratégies tel qu’aucun joueur n’a intérêt à dévier unilatéralement pour améliorer sa position. Chacune de ces stratégies est sous optimale tout en assurant l’équilibre du système d’ensemble. Un équilibre de Nash peut être considéré comme la négation de l’optimum de Pareto tel que conçu par l’économie néoclassique. Un optimum de Pareto est un équilibre de Nash obtenu sous les conditions de concurrence pure et parfaite. Les équilibres de Nash ne sont donc pas pareto-optimaux.

[3] Rappelons que le Prix Nobel d’économie n’existe pas.

[4] Pour une synthèse des recherches sur l’effet de dotation (endowment effect), voir The Economist « It’s mine, I tell you », June 19th 2008

[5] Deux ouvrages essentiels sur ce sujet : [amazon_link id=”2847344233″ target=”_blank” ]Christopher Browning[/amazon_link] sur le 101° bataillon de police allemande constitué d’opposants au nazisme et qui deviennent néanmoins des tueurs. La conclusion de Browning illustre l’effet de contexte « « Dans toute société moderne, la complexité de la vie, la bureaucratisation et la spécialisation qui en résultent atténuent le sens de la responsabilité personnelle de ceux qui sont chargés de mettre en oeuvre la politique des gouvernements. Au sein de tout collectif, le groupe des pairs exerce de formidables pressions sur le comportement de l’individu, et lui impose des normes éthiques. Alors, si les hommes du 101° bataillon de réserve de la police ont pu devenir des tueurs, quel groupe humain ne le pourrait pas? » « Des hommes ordinaires : Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne » Taillandier, 2007. Egalement Christian Ingrao « Chasseurs noirs : la brigade Dirlewanger », Perrin, 2009,  où des opposants sont également transformés en criminels en jouant sur la sociologie du groupe.

 


[i] Jensen, Michael C. and Meckling, William H., The Nature of Man. Michael C. Jensen, FOUNDATIONS OF ORGANIZATIONAL STRATEGY, Harvard University Press, 1998; Journal of Applied Corporate Finance, 1994. Available at SSRN: http://ssrn.com/abstract=5471 or doi:10.2139/ssrn.5471

[i]Erhard, Werner, Jensen, Michael C. and Zaffron, Steve, A New Model of Integrity: An Actionable Pathway to Trust, Productivity and Value (PDF File of Keynote Slides) (March 16, 2009). Barbados Group Working Paper No. 07-01; Harvard NOM Working Paper No. 07-01; 1st IESE Conference on “Humanizing the Firm and the Management Profession” Presentation. Available at SSRN: http://ssrn.com/abstract=932255

[ii] Fox, Justin, 2009

[iv]  Simon, 1991

[v] Grenier, Jean-Yves « Histoire de la pensée économique et politique de la France d’Ancien Régime », Hachette 2009

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