Nature du nihilisme

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Bon et mauvais nihilisme

Ontologiquement, le nihilisme est un parcours dont l’objet est le néant.
La bouche du néant n’est pas forcément menaçante ni cruelle: elle engendre l’événement fondateur permettant l’émergence du nouveau”
“S’il est un mauvais nihilisme qui écrase l’homme en profondeur, le bon nihilisme, en son parcours, fait entendre le cri de la souffrance. Loin d’engloutir l’homme, il le délivre, à travers le plus exigeant des cris. En sa descente dans les abîmes, le nihilisme devient action, philosophie de la sagesse
Le nihilisme est l’expérience de l’absurde, décrite par Albert Camus dans “l’homme révolté”. Au fin fond de l’absurde, après avoir produit par la révolte le contraire du but recherché, et traversé toutes les arcanes de la volonté de puissance, Sisyphe retrouve, recrée le sens de son existence:Il faut imaginer Sisyphe heureux

  • A l’opposé, le mauvais nihilisme est celui qui va conjuguer toute puissance de l’homme et résignation devant le monde actuel. Le mauvais nihilisme pense l’homme comme une donnée et la nature comme un doute. Il ne se questionne plus. Il n’est plus préoccupé que par façonner le monde à son image. Il n’est plus un être en devenir: il est le “dernier homme”

Le nihilisme, maladie du désir et de la volonté

Le nihilisme naît du désenchantement devant la découverte de la nature essentiellement imparfaite de l’être humain. La philosophie cartésienne avait prétendu créer une “philosophie du sujet” où le sujet est donné et la nature un doute, d’où sa prétention à pouvoir comprendre de manière absolue et déterministe le monde.

Elle est en rupture avec l’enseignement chrétien délivré par Paul dans l’épître aux Romains “Ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais je le fais“. Le christianisme est un renvoi permanent de l’homme vers le discernement du bien et du mal, qu’aucune loi externe ne peut postuler.
Il est inutile de rêver d’un désir moral imperturbable et fonctionnant à la manière d’un instinct infaillible. Nous avons à comprendre que ce désir peut être annihilé (…) Ceci qui reste toujours vrai, semble particulièrement aggravé dans le contexte contemporain. Car d’innombrables forces sociales et culturelles se coalisent pour déliter le désir du dedans et tuer le désir de désirer. Le règne du “à quoi bon?” correspond au rêgne du nihilisme… Le nihilisme est une maladie de la volonté, celle qui porte la volonté (ou le désir) à ne pas se vouloir ou, selon la célèbre analyse de Nietzsche, à vouloir le rien, le néant, la mort, le vide.
Le jeu de la dérision est bien porté et commercialement prospère. La complaisance pour les affaiblissements du désir fait recette, soit sous les couleurs du portrait jubilant d’un individualisme béat dont on ne veut retenir par principes que les ébats sans conséquences, soit au contraire dans les descriptions élaborées et minutieuses des impuissances du vouloir” (Paul Valadier, Eloge de la conscience)

  • Le nihilisme, une victoire de la raison anthropocentique
    Avec l’époque moderne qui, selon l’expression de Hannah Arendt, transporte le levier d’Archimède au coeur de la raison humaine, on postule la capacité de l’homme à connaître intégralement le monde par l’exercice de la raison. “La croyance aux catégories de la raison est la cause du nihilisme, nous avons mesuré la valeur du monde à des catégories qui relèvent d’un monde purement fictif”(Nietzsche, Le gai savoir).
    Cette raison est totalement différente du rationnalisme critique développé par Karl Popper qui pose le monde comme existant indépendamment de notre volonté, et notre connaissance comme relative et contingente, donc incomplète, et qui suppose une remise en cause permanente au travers d’une démarche de résolution de problème qui fait appel à l’humilité du chercheur.
    Cette victoire du rationalisme anthropocentrique est une défaite de l’homme. Socrate a posé les bases de la philosophie politique sur un questionnement permanent du bien et du mal. Or, souligne Leo Strauss, la philosophie politique est aujourd’hui devenue une idéologie prétendant pouvoir déterminer de manière absolue ce qui est “bien”. (Leo Strauss, La cité et l’homme)
    Ma conclusion – disait Nietzsche dans les Fragments posthumes- est que l’homme effectif représente une valeur de beaucoup supérieure à celle de l’homme “désirable” selon un quelconque idéal jusque-là; que toutes les désidérabilités eu égard à l’homme ont été des chimères absurdes et dangereuses par lesquelles une espèce particulière d’homme a voulu imposer comme une loi à l’humanité ses propres conditions de conservation et de croissance; que toute “désidérabilité” d’une telle origine parvenue à la souveraineté a rabaissé jusqu’ici la valeur de l’homme, sa force, sa certitude de l’avenir(…); que la faculté de l’homme à poser des valeurs était jusque-là développée trop bassement pour pouvoir rendre justice à la valeur de l’homme, réelle et pas seulement désirable; que l’idéal jusqu’à maintenant a été la force calomniatrice du monde et de l’homme, le souffle empoisonné sur la réalité, la grande séductrice au profit du néant“.
  • Le nihilisme est-il de gauche ou de droite?

    Dans son ouvrage fondamental, Allan Bloom, conclut sur la “nietzschéisation de la gauche ou vice-versa”.
    “Le bourgeois a incarné le dernier homme nietzschéen dans la mythologie marxiste, et le prolétaire est devenu le surhomme. L’égalitarisme radical est devenu le remède à l’égalitarisme malsain du dernier homme. Dans la foulée de la philosphie hégélienne – dont Popper disait que c’est le relativisme plus l’absolutisme – l’intelligentsia de gauche a bâti un discours concocté pour expliquer au monde combien nous sommes mauvais (nous= la société) qui s’est transformé pôur expliquer au monde combien nous sommes interessants (nous= les intellectuels)”.

    Les “valeurs”, le cosmétique du nihilisme mondain?

    «J’ai l’impression que le discours sur les valeurs est aussi vide que le relativisme qu’il est sensé contrer; à moins qu’il ne fasse partie de ce relativisme. Comment prendre au sérieux le consensus sur l’importance des valeurs? Il est trop facile, trop vaste, il couvre la totalité du spectre idéologique; il est aussi trop dénué de contenu; chaque personne, chaque groupe ou institution met sous le couvert de ce mot vague tout programme, tout projet auxquels il peut servir de prétexte. Nous sommes entrés soudainement dans l’âge des valeurs.»

    Source :texte de la conférence prononcée par Allan Bloom, sur La culture générale et la politique, le vendredi 29 avril 1988 à l’occasion du colloque «Éducation: le temps des solutions», organisé par l’Agora au Centre d’Arts Orford, les 29, 30 avril et 1er mai 1988.


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