Les dégats de la crise du coronavirus à l’industrie française

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Interview donnée à l’agence RIA-Novosti le 2 avril

-LA CRISE DU CORONAVIRUS POURRAIT FAIRE DES DEGATS TRES IMPORTANTS SUR L’ECONOMIE FRANÇAISE. COMMENT MESUREZ-VOUS CET IMPACT?

L’impact de l’épidémie du coronavirus sera important. Le confinement de la population française a mis à l’arrêt une grande partie de la production. Une autre partie de la production a été touchée par le ralentissement de la production dans les pays avec lesquels nous avons beaucoup d’échanges économiques. Enfin, il faut comprendre que la fin du confinement ne signifiera pas immédiatement un retour à la normale. La fin du confinement sera progressive, et il en sera de même pour le retour à un rythme normal d’activité.
Cet impact peut être estimé. Nous savons ainsi que, d’ores et déjà, il y a plus de 4 millions de salariés en chômage partiel. Aussi, l’INSEE a fait des estimations qui ont été publiées le 26 mars. D’après ces estimations, sur l’ensemble de l’année 2020, la perte de production pourrait atteindre -6,5% du PIB pour une durée de confinement de 6 semaines et -8% pour 8 semaines. Mais, ces estimations sont probablement encore trop optimistes. Si l’on inclut les pertes de production qui viennent de ce que l’efficacité du télétravail est moindre que celle du travail « direct », du fait que l’agro-alimentaire va manquer de main d’œuvre, que le retour à l’activité ne pourra être que progressif, que plus la durées du confinement sera longue et plus les pertes par semaine seront importante, on peut estimer que les pertes sur l’année 2020 pourrait aller de -7,6% pour six semaines à -10,3 pour huit semaines.
Un tel choc, qui est sans équivalent pour l’économie française depuis 1945, aura des conséquences désastreuses sur l’emploi. La hausse du chômage pourrait atteindre entre 500 000 et 1 million de personnes, suivant la nature des mesures prises pour éviter une catastrophe dans les PME et TPE. Le risque est donc réel, compte tenu des mesures modifiant l’accès aux assurances chômages qui sont entrées en vigueur au 1er janvier 2020, que l’économie française entame un cycle de récession-dépression.

-QUELS SERONT LES SECTEURS PLUS TOUCHES PAR LA CRISE?

Très clairement, les secteurs les plus touchés seront l’industrie et la construction. L’INSEE évalue la perte d’activité à -52% pour l’industrie et -89% pour la construction. Ici encore, ces chiffres – qui sont déjà très inquiétants – sont probablement en deçà de la réalité. Les pertes de production dans l’agriculture et les services sont sous-estimées. Certains services, ceux qui sont liés au tourisme, à l’hôtellerie et à la restauration vont être durablement touchés. Ajoutons que l’impact de ce choc sera différent selon que l’on pense aux grandes entreprises ou au PME (Petites et Moyennes Entreprises) et aux TPE (Très Petites Entreprises). Les pertes de revenu pour les TPE et les PME sont dramatiques. Or, on a tendance à oublier que les PME et les TPE sont les premiers employeurs de France.

-LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS A ENGAGE DES MESURES FORTES POUR SOUTENIR LES ENTREPRISES. LES MESURES PRISES PAR LES AUTORITES SONT-ELLES SUFFISANTES?

Le gouvernement s’est engagé à garantir le salaire des salariés via le chômage partiel, et cela veut dire que les ASSEDIC vont devoir sortir environs 1,3 milliards par semaine, a garantir les emprunts et à aider globalement les entreprises. Il veut injecter 45 milliards d’euros dans l’économie en dépenses directes, et 300 milliards en garanties financières. Mais, ces chiffres restent au-dessous des besoins. Il ne fait pas de doute qu’ils seront excédés, et largement, et ce d’autant plus que le confinement durera longtemps. Les dépenses directes pourraient atteindre 60 milliards, voire plus. Les garanties financières environ 450 milliards. Par ailleurs, le gouvernement va perdre des recettes (la TVA, l’impôt sur le revenu) du fait de la forte baisse d’activité. Il prévoit, aujourd’hui, que le déficit budgétaire pourrait atteindre 3,9% et non 2,2% du PIB. Mais, en réalité, le déficit budgétaire total devrait être plus proche de -8% à -10% du PIB.

-DANS COMBIEN DE TEMPS LA FRANCE POURRA-T-ELLE SE RELEVER L’ECONOMIE APRES LE CONFINEMENT?

Ici, deux questions sont importantes. La question de la récupération de l’offre prend une double dimension, interne et externe. D’un point de vue interne, et en supposant que la levée du confinement se fasse à la même date sur l’ensemble du territoire métropolitain, la principale question résidera dans la capacité des PME et TPE à reprendre leur activité, après être restées entre 6 semaines à 8 semaines sans rentrées d’argent. D’un point de vue externe, une grande partie des pays qui exportent vers la France connaissent les mêmes problèmes que nous. Le dé-confinement ne sera certainement pas à la même date suivant ces pays. La désynchronisation du retour à l’activité économique risque de fortement perturber certaines chaînes de production. L’exemple qui vient immédiatement à l’idée, et il est loin d’être le seul, est celui de l’industrie automobile. Compte tenu de ce que les pays de l’Europe centrale et danubienne sont, pour l’heure, relativement moins touchés que la France, l’Italie et l’Espagne, on peut penser qu’ils émergeront des procédures – plus ou moins strictes – de dé-confinement après nous. Il est donc clair que dans de nombreuses branches, la production ne pourra pas revenir à son niveau d’avant le confinement avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois.
La question de la demande a, elle aussi, un volet interne et un volet externe. Pour ce qui est du volet interne, la question de la psychologie des consommateurs pèsera lourd. Or, cette psychologie n’est pas la même suivant les différents milieux sociaux, les conditions de confinement, le niveau d’éducation. Si l’on peut raisonnablement anticiper une bouffée de consommation dans l’immédiat post dé-confinement, comme on le vit dans l’après-guerre, il est loin d’être sûr qu’elle soit durable. Certaines des consommations, les voyages, les vacances, ne pourront plus avoir lieu de la même manière et devront, au moins en partie, être reportées sur l’année 2021. Les consommations de biens durables seront soumises à un arbitrage avec la constitution d’une encaisse de précaution. Ici, la responsabilité du gouvernement sera importante. S’il annonce des mesures laissant présager que les ménages pourraient avoir à payer une partie du cout du confinement, et s’il prépare un possible retour de l’épidémie avec la même incompétence qu’il a fait face en février et début mars à l’arrivée du Covid-19, on peut craindre que le volume de cette épargne de précaution soit très important. Pour ce qui est du volet externe, il faut savoir que la France réalise environ 29% de son PIB à l’exportation. Or, quelle sera la demande étrangère ? Si on peut penser que la demande de produits de luxe sera relativement peu affectée, il n’en va pas de même pour le matériel de transport par exemple. Cette baisse, ou cette reprise très lente, de la demande extérieure va pénaliser le rétablissement de certaines des branches de l’économie française. La consommation ne retrouvera pas automatiquement son volume, ni sa composition, de l’avant-confinement. Cela pourrait, là aussi, retarder considérablement le « retour à la normale » de l’économie.
Il faudra donc au minimum 2 mois, et peut-être, 6 pour que l’économie française retrouve, si elle doit le retrouver, son niveau normal d’activité. Car, il existe un risque réel, qui pourrait être aggravé si le gouvernement met en œuvre une politique macro-économique inadaptée, que l’économie s’enferme dans un équilibre dépressif, se situant de manière stable à un niveau inférieur de 1% à 2% à celui atteint en 2019. Les chiffres que l’on peut estimer à l’heure actuelle risquent donc d’être majorés.

A VOTRE AVIS QUELLES MESURES PRIORITAIRES DEVRAIENT ETRE PRISES APRES LA FIN DE CONFINEMENT?

Il est important que le gouvernement réserve une partie de la consommation des administrations publiques aux PME et TPE, pour leur assurer les conditions d’un bon redémarrage. A l’image de ce qui se fait aux Etats-Unis, environ 30% des commandes publiques devraient être réservées aux PME et TPE travaillant en France. Le gouvernement doit ensuite s’assurer qu’aucune grande entreprise ne fera faillite. Bruno Le Maire, le Ministre de l’Economie, a évoqué la possibilité de nationalisations. Elles doivent être réalisées à chaque fois que la survie de l’entreprise sera en question et que le risque de pertes d’emplois importantes sera présent. Il devra, enfin, assurer une garantie de revenu aux ménages, le temps que l’économie soit repartie.
Au-delà, cette épidémie a fait comprendre aux dirigeants politiques qu’il n’est plus possible de dépendre au point où nous en étions, des importations étrangères. Pour l’ensemble des produits stratégiques, dans le domaine de la santé mais aussi ailleurs, 50% de la consommation nationale devrait être satisfaite par une production nationale. Cela permettrait, si les relations commerciales sont de nouveau interrompues, de pouvoir rapidement augmenter la production des producteurs nationaux. Cela implique un suivi étroit des capacités de productions, mais aussi un système de subvention et de prix afin de garantir cette réserve de production stratégique.
A moyen terme, l’arbitrage pour les divers gouvernements sera entre la rapidité d’un « retour à la normale » de l’économie et un endettement supplémentaire. Les conditions de sortie du confinement seront certainement plus difficiles que ce qui est prévu aujourd’hui, et les subventions, aux ménages comme aux entreprises, devront être massives. Dans cette situation, si la question des dettes n’est pas réglée d’ici la fin de l’année, elle pèsera lourdement sur les conditions économiques de l’année 2021 et des suivantes. Le risque étant que le choc exogène de l’épidémie soit alors suivi par un choc récessif endogène d’origine budgétaire. En effet, le montant des dettes est aujourd’hui tel qu’il est exclu, sauf à provoquer une nouvelle dépression avec ses conséquences politiques, de faire payer ces dettes par les ménages. L’idée avancée par Mme Christine Lagarde et le FMI en 2013 d’un prélèvement autoritaire de 10% de l’épargne aurait, lui aussi, des effets dépressifs importants, car les ménages voudraient reconstituer leur épargne au plus vite et limiteraient fortement leur consommation.

EST-CE QU’ON PEUT COMPARER LA CRISE ACTUELLE A CELLES DE 2008 ET MEME DE 1929 ?

Cette crise est bien plus grave que celle de 2008. De plus, la crise de 2008 était au départ financière, puis elle a touché le secteur de la production. La crise actuelle démarre dans l’arrêt ou dans la mise en sommeil d’une partie de la production en raison du confinement. Les chiffres de baisse de la production sont plus du niveau de la crise de 1929. Mais, ce qui est nouveau, est la rapidité avec laquelle la production se retrouve quasiment à l’arrêt. C’est donc une crise inédite. Elle va profondément modifier l’attitude de la population et, espérons le, des gouvernants.

Jacques Sapir