Le coût économique de la crise du coronavirus (au 10 avril)

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Parus dans Les Crises

Les estimations du choc économique provoqué par le coronavirus, et pas les politiques de confinement qui ont été adoptées pour lutter contre l’épidémie, ont été pendant un temps largement sous-estimées. Depuis le début du mois d’avril, une série d’études, certaines publiées et d’autres non, ont apporté des précisions sur l’ampleur potentielle du choc. Il n’est cependant pas clair si le confinement des populations durera 6, 8 ou 12 semaines. Or, ces estimations sont très sensibles à la durée estimée des périodes de confinement. Ce texte vise à faire le point sur ces estimations en tenant compte des dernières données et informations.

I. Un choc généralisé

Il est aujourd’hui clair que les estimations qui avaient été faites par l’OCDE au début du mois de mars étaient bien trop optimistes[1]. Ces estimations supposaient que le choc serait de l’ordre de -1,1% pour l’Allemagne (passant d’une croissance attendue à +0,8% à une croissance révisée à -0,3%), de – 1,2% pour la France et de -0,4% pour l’Italie. Une étude publiée le 2 avril 2020, par le service de recherche de la banque italienne UniCredit donne une autre vision des choses[2].

Tableau 1

UniCredit: taux de croissance du PIB pour 2020 et 2021

2020 2021 2021 in % of 2019
Monde -6,00% 8,60% 102,1%
Etats-Unis -10,80% 11,80% 99,7%
Zone Euro -13,00% 10,00% 95,7%
dont
Allemagne -10,00% 10,00% 99,0%
France -13,80% 11,60% 96,2%
Italie -15,00% 9,00% 92,7%
Espagne -15,50% 9,50% 92,5%
Royaume-Uni -10,50% 9,80% 98,3%
Norvège -5,50% 6,50% 100,6%
Suisse -10,20% 9,70% 98,5%

Donnée de la Table 1, in Silvestre C., (ed), The mother of all recessions has arrived, Milano, The UniCredit Economic Chartbook, Q2-2020, 2 avril, 2020, p. 4.

Ces données, il faut le préciser, sont sans doute calculées pour une durée de 12 semaines du confinement. Or, il n’est pas dit que ce dernier durera aussi longtemps. On notera deux choses importantes dans ces estimations. La première est que, à l’exception de la Norvège, mais aussi des pays d’Asie, pratiquement aucun des pays mentionnés n’aura retrouvé à la fin de 2021 son PIB de 2019. La seconde est que la situation d’un pays exportateur de matières premières, comme la Norvège, semble s’en tirer mieux que d’autres.

On notera que les estimation faites par l’Institut de Prévision de l’Economie Nationale (IPEN-ASR) sur la Russie (2 mois de confinement ?) confirment ce phénomène même s’il est moins marqué[3].

Tableau 2

Impact du confinement sur la Russie – données trimestrielles

2020T1 2020T2 2020T3 2020T4 2021T1 2021T2 2021T3 2021T4
PIB 1,9 -15 -5 1,5 1,8 3 3,2 2,5
Revenu réel de la population 1,2 -15 -5 0 0,8 2 1,3 1,5

Il convient de préciser que ces calculs indiquent que le PIB de la Russie serait, à la fin de 2021 à 98,4% de son niveau de 2019, soit à un niveau égal au Royaume-Uni, un peu inférieur à l’Allemagne, et largement supérieur à la France, l’Italie ou l’Espagne. Ces calculs ont été réalisés à partir d’une désagrégation par branches de l’économie russe.

II. Données françaises

Les estimations sur la France ont été faites par l’INSEE, la Banque de France et l’OFCE. L’INSEE et la Banque de France utilisent un modèle basé sur la désagrégation du PIB par secteur d’activité.

Tableau 3

Evaluation de l’INSEE et de la Banque de France

Secteurs Poids dans le PIB

Pertes d’activité(en %)

INSEE

Pertes d’activité Banque de France Impact sur le PIB annuelINSEE
Agriculture et industrie agro-alimentaire 4% -4% -6% 0,0%-
Industrie manufacturière 12% -52% -46% -5,0%
Construction 6% -89% -75% -6,0%
Services 56% -36% -37% -20,0%
Services non-marchands 22% -14% -9% -3,0%
Total 100% -35% -32% -35,0%

Source: INSEE https://www.insee.fr/fr/information/4471804 Banque de France, Point sur la Conjoncture Française à fin mars 2020, Paris, Banque de France, April 8th, https://www.banque-france.fr/sites/default/files/media/2020/04/08/200407-point_de_conjoncture_banque_de_france_v2a_modele2.pdf

Ces évaluations, confirmées pour celles de l’INSEE par une nouvelle note du 9 avril[4], aboutissent à des résultats plus pessimistes que les évaluations qui ont été réalisées par l’OFCE. Il faut ici souligner que si les méthodologies de l’INSEE et de la Banque de France sont relativement proches, il n’en va pas de même pour celle de l’OFCE qui, pour sa part, privilégie un choc de demande sur le choc d’offre. Or, le choc d’offre nous semble essentiel dans le confinement. Cependant, aucune de ces études n’incluent les pertes additionnelles qui pourraient résulter d’un dé-confinement relativement lent.

Tableau 4

Synthèse des données sur la France

Durée du confinement INSEE Banque de France OFCE UniCredit
One month -3,0% 3,0% -2,6% 4,6%
Two month -6,0% 6,0% 9,2%

INSEE, https://www.insee.fr/fr/information/4471804, OFCE, « Evaluation au 30 mars 2020 de l’impact économique de la pandémie de COVID-19 et des mesures de confinement en France », Paris, Policy Brief n°65, March 30th 2020, Banque de France, Point sur la Conjoncture Française à fin mars 2020, Paris, Banque de France, April 8th, UniCredit, données adaptées de la table 1.

Nous maintenons, quant à nous, les estimations réalisées au CEMI. Nous avons dans le tableau qui suit intégré la possibilité de pertes substantielles du PIB du fait d’une période allongée de dé-confinement, pertes qui sont estimées à 2% du PIB après un confinement de 8 semaines.

Tableau 5

Comparaison des données avec pertes potentielles pour la période de dé-confinement

INSEE UniCredit CEMIhypothèse 1 CEMIHypothèse 2
Confinement de 6 semaines -6,5% 6,9% -8,2% -7,6%
Confinement de 8 semaines -8,0% -9,2% -10,3% -9,7%

Les hypothèses formulées au CEMI s’appuient sur la désagrégation du PIB par secteur dans les travaux de l’INSEE. Elles incluent les pertes de productivité pour les activités maintenues dans le confinement. L’hypothèse 2 diffère en cela que les pertes de production sont plus importantes avec la durée.

On considère que cet aspect a été intégré dans les hypothèses formulées par les chercheurs de UniCredit.

III. Conséquences financières

Bien évidemment, les pertes en pourcentage du PIB entraîneront une baisse des recettes fiscales et parafiscales, tandis que les mesures conservatoires prises par le gouvernement vont augmenter les dépenses.

Cela va entraîner l’apparition d’un important déficit budgétaire pour l’année 2020, nettement supérieur à ce que prévoit actuellement le gouvernement. On présente ici les chiffres corrigés de ces prévisions, en tenant compte de la déclaration faite par le Ministre de l’économie le 9 avril et montant les dépenses liées au coronavirus à 100 milliards pour un confinement de probablement 6 semaines. Nous avons appliqué une règle linéaire pour les calculer sur 8 semaines.

Tableau 6

Conséquences financières

INSEE1 CEMIhypothèse 1 CEMIhypothèse 2
Pertes en recettes sur 6 semaines (milliards d’euros)** -81,6 -102,9 -95,4
Pertes en recettes sur 8 semaines (milliards d’euros)** -100,4 -129,3 -121,7
Dépenses supplémentaires (6 semaines) 100[5] 100 100
Dépenses supplémentaires (8 semaines) 130 130 130
Déficit supplémentaire (6 semaines) en milliards d’euros -181,6 -202,9 -195,4
Déficit supplémentaire (8 semaines) en milliards d’euros -230,4 -259,3 -251,7
Déficit prévu en milliard d’euros -54,5 -54,5 -54,5
Déficit total (6 semaines) en milliards d’uros -236,1 -257,4 -249,9
Déficit total (8 semaines) en milliards d’uros -284,9 -313,8 -306,2
Déficit en % du PIB (6 semaines) * -10,3% -11,4% -11,0%
Déficit en % du PIB (8 semaines) * -12,4% -13,9% -13,5%
  1. Déduit des données de l’INSEE

* Pourcentage calculé sur la base du réajustement du PIB.

** Pertes de l’ensemble des postes de recettes.

UniCredit a aussi réalisé des calculs budgétaires.

Tableau 7

Les conséquences financières de l’épidémie

(UniCredit )

2020 2021 Dette en % du PIB, 2021
Etats-Unis -13,00% -10,00% 133,00%
Eurozone -11,00% -4,00% 102,00%
Dont
Allemagne -12,90% -2,90% 72,60%
France -12,20% -4,50% 112,70%
Italie -12,30% -4,90% 155,50%
Espagne -12,50% -4,50% 119,70%

Table 1, Silvestre C., (ed), The mother of all recessions has arrived, Milano, The UniCredit Economic Chartbook, Q2-2020, April 2nd, 2020, p. 4.

On constate que les besoins de financement, au niveau de la zone Euro (qui n’est pas l’UE), devraient se monter au minimum à 1135 milliards d’euros (sur la base d’un PIB de la zone Euro de 10 316 milliards d’euros après la crise du coronavirus) si l’on en croit les experts d’UniCredit pour 2020. Il n’est pas impossible que le besoin de financement se monte en réalité à 1300 milliards. Pour 2021, et sous réserve que la croissance soit bien de 10%, le besoin de financement se monterait encore à 454 milliards, pour un total de 1590 à 1755 milliards.

Ces chiffres montrent à quel point l’accord de la nuit du 9 au 10 avril de l’ecofin, qui prévoit au travers du MES une somme de 500 milliards, est aujourd’hui dérisoire.

Notes

[1] OECD, Interim Economic Assessment, Coronavirus : The World Economy at Risk, OECD, Paris, March 2nd, 2020.

[2] Silvestre C., (ed), The mother of all recessions has arrived, Milano, The UniCredit Economic Chartbook, Q2-2020, April 2nd, 2020.

[3] Communication privée du vice-directeur de l’IPEN-ASR, M. Alexandre Schirov

[4] https://www.insee.fr/fr/statistiques/4478214?sommaire=4473296

[5] Chiffre donné par M. Bruno le Maire, 9 avril, https://www.lesechos.fr/economie-france/budget-fiscalite/exclusif-coronavirus-gerald-darmanin-et-bruno-le-maire-e-plan-durgence-revise-a-100-milliards-deuros-1193765

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