Il y a 55 ans, « Entre ici, Jean Moulin… »

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Dans la nuit la liberté nous écoute

par Aurélien Marq
 
Jean Moulin (1899-1943), héros de la resistance française © UNIVERSAL PHOTO/SIPA Numéro de reportage: 00431398_000001

« Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. » Voilà tout juste 55 ans, le 19 décembre 1964, la France se recueillait pour accompagner au Panthéon les cendres de l’un de ses héros, héros de la résistance face à un totalitarisme abject, héros de l’alliance de tous ces résistants qui créa la Résistance. Que dirait-il des dissensions qui aujourd’hui fracturent non seulement la France, mais ceux-là même qui ont identifié ce qui la menace ?

Dans ce terrible cortège, dans ce peuple « né de l’ombre et disparu avec elle », dans les combattants de cet ordre de la nuit qui préserva l’honneur de notre pays, il y avait alors des représentants de toutes ces sensibilités qui aujourd’hui devraient s’unir, mais ne le font pas.

Elles devraient s’unir pour faire face à un autre totalitarisme, un totalitarisme qui fut l’allié fervent de l’abomination qui supplicia Jean Moulin et tant de ses compagnons, un totalitarisme aux ambitions sans limite et sans pitié. Souvenons-nous !

En 1946, Hassan al-Banna, le fondateur des Frères Musulmans, accueillait en grande pompe Amin El Husseini, ancien Grand Mufti de Jérusalem et soutien très actif de l’horreur nazie. Et Hassan al-Banna déclarait : « La valeur du mufti est égale à celle d’une nation entière. Ce héros, oui, ce héros qui a défié un empire et combattu le sionisme avec l’aide de Hitler et de l’Allemagne. L’Allemagne et Hitler ne sont plus, mais Amin al-Husseini poursuivra le combat. »

Voilà aussi ce contre quoi s’était dressé Jean Moulin, voilà ce contre quoi nous devons nous dresser à nouveau !

Nos divisions futiles

Mais nous ne pourrons pas le faire avec succès si nous ne sommes que « des troupes éparses et anarchiques », un « désordre de courage » détourné de l’ennemi commun par des querelles proprement byzantines. En 1453, alors que les Turcs massés de l’autre côté des murailles s’apprêtaient à envahir la ville, les intellectuels de Byzance se disputaient au sujet du sexe des anges. Non que ce débat soit totalement dénué d’intérêt, et je conviens que le rapport théologique du christianisme à la sexualité mériterait d’être repensé. Mais était-ce vraiment le moment ? L’histoire nous apprend que non. Évitons donc de faire la même erreur.

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Il n’est point besoin aujourd’hui de beaucoup tendre l’oreille pour entendre le vol noir des corbeaux sur nos plaines. L’islam littéraliste théocratique et ses fidèles alliés communautaristes n’ont jamais été aussi actifs depuis des décennies, ni aussi ouvertement ambitieux. Ils n’ont jamais été aussi influents sur notre sol, et pourtant ceux qui les combattent se laissent diviser par ce qui apparaît tragiquement futile au regard de ce que tous affrontent.

Le burqini se banalise, et on s’écharpe pour des crèches de Noël. Des milliers de nos concitoyennes sont injuriées, harcelées, agressées lorsqu’elles veulent enlever le hijab, et on s’étrille sur la couleur de peau de Miss France. Certains font de « l’identité » un gros mot, d’autres leur étendard. Il y en a pour ne voir par principe de salut que dans la gauche, alors que d’autres ne parviennent pas à lui pardonner son long aveuglement. Certains s’acharnent à traiter le christianisme comme s’il avait encore les mêmes ambitions théocratiques que l’islam littéraliste, et en face des chrétiens s’épuisent à vouer aux gémonies les « bouffeurs de curé », alors même que l’Église se compromet avec le fanatisme ennemi. N’a-t-elle pas choisi, pour apporter la lumière de Bethléem sur le lieu du martyr du Père Hamel, l’un des principaux soutiens de l’idéologie au nom de laquelle il a été assassiné ? L’ancien ministre de la « justice » d’une dictature où la conversion au christianisme, comme toute apostasie, est punie de mort !

Il y en a qui ne jurent que par la France éternelle, d’autres donnent l’impression de placer la naissance de notre pays en 1789, voire en 1905. Certains ont du mal à voir que peu importe que l’on soit Français de souche ou Français de branche, pourvu que l’on soit Français de cœur. Certains veulent défendre la France, d’autres l’Occident, d’autres la République, d’autres encore des principes universels de liberté et d’humanité. Certains veulent préserver le meilleur de ce que nous sommes, d’autres protéger l’espoir de ce que nous pourrions être.

Tout ceci est-il équivalent, interchangeable ? Non ! Résolument, non ! Mais tout, ici, a deux points communs essentiels. Le premier est d’être voué à disparaître si le totalitarisme islamique l’emporte, comme aussi si la haine « décoloniale » parvient à accomplir son œuvre de destruction. Le second, tout aussi important, est de partager, malgré tout ce qui parfois nous sépare, quelques principes essentiels de respect de la dignité humaine, d’où découle notre capacité à nous affronter sur le plan des idées sans remettre en cause la pérennité de cette civilisation qui est la nôtre.

La Bible, les Grecs et l’Encyclopédie, pas de quoi rougir

Civilisation ! Voilà ce qui est en jeu. Il n’est plus seulement question de préférer une option politique à une autre, ni même un régime politique à un autre, ni même de savoir où doit se situer la souveraineté. Il est question d’abdiquer ou de résister devant un obscurantisme sous le joug duquel tout perdrait son sens. Il n’est plus temps de débattre du sexe des anges.

Notre civilisation, notre manière de penser, notre rapport au monde reposent sur le trépied de l’Antiquité, de la Chrétienté et des Lumières. Pour compléter la belle phrase d’Emmanuel Lévinas : l’Europe c’est la Bible, les Grecs et l’Encyclopédie. Et nous n’avons pas à en rougir ! Nous avons commis des crimes, mais nous avons accompli des merveilles. J’en cite une, qui tout à la fois nous ennoblit et nous oblige à jamais. Une chose que pendant des millénaires l’humanité pensait impossible au point de ne pas même oser la penser : l’abolition de l’esclavage. Nous sommes ceux dont la conscience a senti que cette abolition était nécessaire, qui en avons conçu l’idée philosophique et politique, et qui avons prouvé par l’exemple qu’elle était possible.

Dans cette civilisation, nous, Français, avons la particularité de notre laïcité, qui est plus un idéal d’émancipation qu’un cadre juridique. Il est insensé de prétendre opposer la laïcité et la foi, car la laïcité n’est rien de plus que le droit donné aux enfants de(s) Dieu(x) d’assumer enfin leurs responsabilités d’adultes, et la foi n’a de sens que si elle est une confiance librement donnée, ce qui n’est possible que si la religion s’incline devant la liberté de conscience. Il est insensé de prétendre opposer la laïcité et l’identité, car l’idéal de la laïcité fait partie intégrante de l’identité française, et l’identité française est ce qui a permis la concrétisation de cet idéal.

Vis-à-vis de ceux qui nous ont transmis notre culture et nos libertés, et plus encore vis-à-vis de ceux à qui nous devons les transmettre à notre tour, nous avons le triple devoir de défendre la France, de défendre la République, et de défendre la République française. La France, qui n’est pas un lieu mais une terre, un peuple de cœur plus encore que de sang, une histoire, une âme, une nation, « donnée invincible et mystérieuse ». La République, qui n’est pas tant un système politique que la primauté toujours donnée à l’intérêt général sur le simple arbitrage entre les intérêts particuliers, un principe universaliste et peut-être même universel. La République française, incarnation charnelle de ce principe en même temps qu’aboutissement de ce qui fait la France, héritière spirituelle tout à la fois de la démocratie de Périclès, de la république de Cicéron, du royaume de Saint Louis, du courage de Jeanne, de l’intelligence de Richelieu, de la Révolution, de l’Empire et de la Résistance.

L’islam littéraliste théocratique est en guerre contre nous

Nous croyons nous opposer, laïcards et croyants, gauche et droite, défenseurs de la liberté et chantres de la responsabilité, alors que bien souvent nous nous complétons, nous tous qui refusons le totalitarisme. Nous devons, nous pouvons réveiller entre nous « ce sentiment profond, organique, millénaire » qu’André Malraux, il y a 55 ans, invoquait en convoquant l’image de femmes debout dans un cimetière de Corrèze, « ce sentiment qui appelle la légende, sans lequel la Résistance n’eût jamais existé » et qui est « peut-être simplement l’accent invincible de la fraternité. »

Alors que notre pays est en guerre, que l’islam littéraliste théocratique nous frappe sur notre territoire, la majorité actuelle de LREM persiste dans ses ambiguïtés, tergiverse, et se laisse prendre au piège d’une illusion multiculturaliste qui n’est que la porte d’entrée du communautarisme, et donc à terme la guerre des communautés les unes contre les autres, guerre juridique si ce n’est armée. Il nous faut donc envisager une alternative politique, et la tâche est immense.

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A droite, LR a exclu celui qui a tenté de faire tomber les vieilles barrières, tandis que la plupart des ténors du parti se taisent pendant que leur porte-parole reçoit des menaces de mort pour s’être opposée à la banalisation du burqini – pour avoir choisi de faire prévaloir un véritable engagement politique sur la logique mercantile comme sur le clientélisme électoral. A droite encore, il en est qu’un sentiment bien compréhensible de dépossession pousse à se laisser tenter par une approche tribale et ethnique, reniant ce qui nous a été légué de la gloire immortelle d’Athènes, cette cité qui « a fait employer le nom de Grecs non plus comme celui de la race, mais comme celui de la culture » – et en oubliant cette phrase d’Isocrate ils se dépossèdent eux-mêmes d’une part lumineuse de ce qui fait leur culture, notre culture. Celle-ci peut et doit imposer aux nouveaux venus le respect de ses lois et de son art de vivre, elle peut et doit également réapprendre à accueillir vraiment, c’est-à-dire à accueillir avec discernement : sans s’enfermer mais sans s’ouvrir à tous les vents. Sans se scléroser mais sans s’enivrer d’exotisme ou de nouveauté au point d’oublier tout esprit critique. Car elle a et doit garder en son cœur la quête inlassable des vérités universelles.

A gauche, la collaboration des partis historiques avec les indigénistes est actée, avec tout ce qu’elle suppose d’antisémitisme et de racisme anti-Blancs. En même temps qu’elle courtise les islamistes, cette gauche régressive nourrit en son sein l’idéologie haineuse des nervis qui ont empêché par la force la représentation d’une pièce d’Eschyle à la Sorbonne, et celle des brutes qui ont menacé des enfants pour arrêter une crèche vivante à Toulouse. EELV s’est compromis avec la marche de la honte du 10 décembre, et les propos complotistes et antisémites de Jean-Luc Mélenchon après la victoire de Boris Johnson marquent la chute consommée de LFI.

N’y a-t-il pas une leçon à tirer, justement, des élections d’Outre-Manche ? Un exemple à suivre en tout cas : celui de Maajid Nawaz, qui voyant à quel point le Labour était gangrené par le communautarisme, l’antisémitisme, l’islamisme, a appelé à voter Boris Johnson.

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N’est-il pas temps de comprendre que la gauche qui se reconnaît dans les combats d’Elizabeth Badinter, Zohra Bitan et Fatiha Boudjahlat, la gauche qui veut penser avec le peuple au lieu de prétendre penser à sa place – en somme la gauche qui est encore Charlie ; et la droite dite « de gouvernement » ou « classique », mais qui refuse de sacrifier la civilisation à l’économie, donc la droite qui ne s’aligne pas sur LREM ; et enfin la part du RN qui rejette le racisme et qui ne veut pas se contenter de la position facile de l’éternel opposant ; n’est-il pas temps de comprendre qu’elles doivent toutes se retrouver, se parler, et partout où cela sera nécessaire se soutenir mutuellement ?

Attribuer peu d’importance aux opinions politiques lorsque la nation est en péril

Oui, il y a entre elles, entre nous, de véritables divergences. Oui, il y a des oppositions qui ne sont pas anodines. Mais ne peuvent-elles pas attendre ? Oserons-nous dire qu’elles sont plus infranchissables que celles qui, jadis, séparaient les résistants que Jean Moulin a réunis ?

Ils étaient royalistes et républicains, conservateurs et modernistes, patriotes ardents et internationalistes convaincus, amants de la terre natale et amoureux des horizons infinis, hommes et femmes, de toutes orientations sexuelles, de toutes couleurs de peau, chrétiens et anticléricaux, juifs, païens, agnostiques, francs-maçons, athées, et aussi des musulmans ayant choisi les murmures de la conscience plutôt que les hurlements des dogmes. Tous, unis par le refus de l’abomination et par le sang versé pour que ce refus triomphe.

Voilà la description hétéroclite, paradoxale et pourtant cohérente de ceux qui ont accepté de laisser de côté leurs divisions à la demande de Jean Moulin, ce préfet qui avait milité aux Jeunesses laïques et républicaines, et qui accepta comme secrétaire dans la Résistance Daniel Cordier, royaliste à l’Action française. Et c’est la même description, tout aussi étonnante mais tout aussi cohérente qui s’applique aujourd’hui à ceux qui résistent ou cherchent à résister aux ambitions hégémoniques et totalitaires de l’islam littéraliste théocratique. C’est la même description qui embrasse tous ceux que l’hydre immonde tente de faire taire par la calomnie, la censure, le jihad judiciaire, c’est la même description pour nous tous qui faisons ou avons fait l’objet de menaces – plus ou moins sérieuses, plus ou moins crédibles – venant de ceux qui agissent au nom de l’islam littéral.

Comme les résistants de jadis nous savons que notre ennemi commun peut parer nos coups si nous l’affrontons un par un, en désordre, mais pas si nous œuvrons de concert. Bien sûr, cette unité, ou au moins cette trêve entre nous, supposera sans doute parfois des concessions amères, et laissera dans son sillage des blessures d’egos. Bien sûr, elle sera difficile à obtenir. Mais avons-nous le droit de ne pas nous imposer à nous-mêmes cette exigence ? Si l’hydre triomphe, elle nous dévorera tous.

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« Qui donc sait encore ce qu’il fallut d’acharnement pour parler le même langage à des instituteurs radicaux ou réactionnaires, des officiers réactionnaires ou libéraux, des trotskistes ou communistes retour-de-Moscou, tous promis à la même délivrance ou à la même prison ; ce qu’il fallut de rigueur à un ami de la République espagnole, à un ancien préfet radical chassé par Vichy, pour exiger d’accueillir dans le combat commun tel rescapé de la Cagoule ! » rappelait André Malraux, disant l’incroyable travail de « ce laïc passionné (qui) avait rétabli sa liaison par radio avec Londres dans le grenier d’un presbytère. » Alors comme aujourd’hui, « attribuer peu d’importance aux opinions dites politiques lorsque la nation est en péril de mort (….) c’était certainement proclamer la survie de la France. »

Et pas seulement la survie de la France ou d’une certaine idée de la France : la survie d’une certaine idée de l’Homme, et l’espoir que triomphe une certaine idée de sa dignité et de sa liberté.

Aurélien Marq