La métropole est-elle un territoire intelligent ?

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La métropole est-elle un territoire intelligent ?

Au début des années 1990, l’urbanisation, qui était née avec la révolution industrielle, se déploie, dans un contexte de globalisation, d’internationalisation et de mondialisation [DUM 15] sous la forme d’un processus de métropolisation, ce que la sociologue Saskia Sassen a désigné comme ville globale, née d’une dynamique paradoxale, d’une part la dispersion par délocalisations et relocalisations des activités de productions de biens, et d’autre part par centralisation des fonctions de coordination, de prévision et de gestion mondialisées. Ainsi, plus l’économie s’internationalise et plus les fonctions de contrôle des grandes firmes s’agglomèrent dans un petit nombre de sites. Il n’y avait, au départ, identifiées par Saskia Sassen en 1991, que trois villes globales capables de commander l’économie mondiale : Tokyo, New York et Londres. L’université de Loughborough a mis en place des critères de classement des villes selon leur degré d’intégration à la mondialisation avec deux villes de tête, Londres et New York[1].

Ces métropoles croissent sous l’effet du principe de rendement croissant des grandes agglomérations qui offrent un plus grand marché de l’emploi et par leur capacité à offrir les infrastructures multimodales nécessitées par la mondialisation : aéroports internationaux, quartiers d’affaires, bandes passantes toujours plus élevées dans les réseaux numériques, ce qui favorise justement les métropoles, où de tels équipements sont rapidement amortissables et, donc, rentables. En outre, les métropoles offrent des avantages du type « économies d’agglomération » résultant de la concentration de certaines fonctions : conception-recherche, prestations intellectuelles, commerce interentreprises, gestion ou culture-loisirs. Toutefois, il n’y a pas d’avantage automatique pour les agglomérations les plus peuplées d’entraîner une supériorité en termes d’attractivité et d’innovation.  Celle-ci dépend aussi de la qualité de la gouvernance territoriale  et du climat plus ou moins favorable à l’entrepreneuriat au sein des territoires, ces critères qui fondent un territoire intelligent.

En outre, du fait de leur forte densité de population et d’activités, les grandes agglomérations souffrent également de ce que l’on appelle des déséconomies d’échelle, une fois passé leur point G*[2] : coût du foncier, pertes de temps dans les transports, pollution, criminalité, stress. La combinaison de ces facteurs favorables et défavorables à la métropolisation s’exerce en faveur de certaines métropoles et en défaveur d’autres, à l’instar de Paris qui a perdu nombre de centres de décision ces dernières années.

Et enfin, l’on constate en France, en Europe comme dans le monde, que nombre d’entreprises à clientèle internationale, loin de rechercher à tout prix une implantation dans une métropole, demeurent ou choisissent de s’implanter dans une ville moyenne, parfois même dans une petite ville. Tout territoire peut être valorisé, car il n’est pas qu’un espace géographique, mais un espace vivant détenteur de potentialités [MIC 13]. Et de fait les créations d’entreprises en France se font dans les territoires, dans les villes moyennes et non dans les métropoles[3].

Quant à l’innovation, s’il est vrai que des effets de synergie liés à la proximité entre universités, entreprises et centres de recherche peuvent être intéressants, ils ne sont nullement exclusifs. L’innovation tient davantage à l’esprit d’entrepreneuriat qu’à une localisation dans une grande ville, comme vu dans l’expérience du Choletais et de l’industrie horlogère suisse, ce qui explique les multiples innovations surgissant hors des métropoles.

Le Parlement français semble reproduire, note G.F. Dumont, la démarche administrative descendante à la soviétique en pensant qu’il suffit de décerner le titre de « métropole », créé comme des établissements publics administratifs, à des territoires et de redistribuer quelques compétences entre les collectivités territoriales, tout en opérant une recentralisation, pour les rendre dynamiques, ce qui est illusoire. Alors que la taille d’un territoire n’est nullement un élément incontournable d’attractivité et d’innovation, il serait plus important d’améliorer les conditions permettant d’accéder partout à une meilleure gouvernance territoriale.

Le résultat de la métropolisation est l’accélération de la gentrification urbaine : envolée des prix de l’immobilier au centre devenu le terrain de jeu des « classes créatives », une ceinture d’immigrés low cost et « d’inutiles » pour tous les petits boulots dont les gentrificateurs ont besoin, et l’expulsion des vieilles classes populaires à la périphérie qui va dépérir. La métropolisation à partir de l’idée de la Global City apporte partout la croissance des inégalités, de la pauvreté, de la détresse des inutiles et de la mort des territoires. Tout cela sous l’aspect cool des « classes créatives » : les Rougon Macquart sont désormais déguisés en hipsters [GUI 16].


[1]On trouve ce classement actualisé tous les quatre ans sur le site du GaWC (Globalization and World Cities), www.lboro.ac.uk/gawc/group.html.

[2]Voir chapitre suivant.

[3]Note de conjoncture de Trendeo pour 2017, www.trendeo.net/conjoncture-septembre-2017-reprise-se-poursuit-lindustrie/.

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