La ville intelligente, l’Iconomie et l’évolution nécessaire du mananagement public

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Iconomie

La ville intelligente, l’Iconomie* et l’évolution nécessaire du management public

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Chapitre  paru dans l’ouvrage dont j’ai dirigé l’édition chez De Boeck “L’intelligence Iconomique”

* Iconomie: Economie informatisée de la III° révolution industrielle

Couvertureico

Ville intelligente, smart city, écosystème urbain, ville verte, produisent un discours consensuel où chacun y va de sa technologie pour nous rendre intelligent. L’adhésion à ce discours devient de l’ordre du rite. Le discours public, loin d’être épargné se doit de surenchérir et d’en faire toujours plus « pour sauver la planète ». Comme toutes les disciplines managériales, il est du lot du management public d’être envahi par des « buzzwords », du prêt-à-penser, des mots-valises que tout acteur public se doit de transporter en se dispensant d’en vérifier le contenu.

Mais tout comme la vague de l’Internet vit apparaître le e-citoyen usager – rapidement usagé – de la e-administration, pour donner finalement naissance aujourd’hui à une intelligence de l’Iconomie – il y a là des enjeux stratégiques qui ne peuvent se contenter de mots-valises qui consisterait à « mettre du rouge à lèvre à un bull-dog » pour reprendre l’expression de Rosabeth Moss-Kanter.

La ville durable s’inscrit à la confluence d’un double mouvement : le mouvement à long terme d’industrialisation et d’urbanisation commencé avec la II° révolution industrielle dans la seconde moitié du XIX° siècle qui touche aujourd’hui l’ensemble des pays émergents avec une croissance considérable du taux de population urbaine, et celui plus récent de la III° révolution industrielle – l’iconomie – où les technologies numériques devenus technologies génériques (General Purpose Technologies, GPT) permettent de repenser radicalement la conception et la gestion des villes.

Pourquoi et comment la ville durable est devenue l’enjeu du développement

Pour l’économie standard (l’économie néoclassique) et son prolongement dans la gestion publique (le New Public Management), le territoire est une valeur neutre. Il est au mieux un facteur d’attractivité en fonction d’attributs quantitatifs (les infrastructures, les coûts salariaux..) mais fondamentalement tous les territoires, comme toutes les activités économiques, se valent : la ville n’est qu’un artefact matériel dont la performance obéit à des règles standard d’insertion dans l’économie mondialisée . C’est là l’oubli que la ville est historiquement le cœur de la création de richesse, s’inscrit dans une histoire, une culture et une philosophie des institutions.

–      Ibn Khaldoun, premier sociologue de la vie urbaine

Ibn Khakdoun (1332 – 1406) est sans doute le premier à avoir caractérisé le développement  comme une succession de cycles où société rurale et société urbaine fonctionnent comme un système avec des cycles en cinq phases. Dans la première, le chef du groupe tribal, porteur de la force que lui procure l’asabiyya – la vertu de la cohésion sociale du groupe, que l’on peut rapprocher du républicanisme classique de la Renaissance européenne que l’on retrouvera dans la virtù de Machiavel – obtient l’allégeance d’autres groupes tribaux qui s’assemblent dans des villes. Dans la seconde phase, la ville se développe et développe l’économie. Cette synergie entre urbanisation et prospérité est l’intuition fondamentale de Ibn Khaldoun qui la situe durant la troisième phase : pouvoir fort et économie dynamique permettent la perception des impôts et favorisent le développement de l’urbanisme, des techniques, des arts et des lettres. Puis vient le déclin au cours de la quatrième phase, l’asabiyya s’affaiblit, on devient dépendant des biens matériels, les dépenses publiques ne sont plus liées au développement et les impôts augmentent aux dépens de l’activité économique. La cinquième phase voit la perte de légitimité du pouvoir, le déclin de la ville et l’émergence d’un nouveau pouvoir tribal porteur d’asabiyya. Remarquable précurseur de la sociologie moderne et de l’économie évolutionniste, Ibn Khaldoun établi la corrélation entre vertu politique, cohésion sociale, urbanisation et développement, selon des cycles d’une durée (qu’il évaluait à trois générations) que l’on retrouvera chez Schumpeter et ses successeurs (Lacoste, 1998).

–   La Renaissance, quand les villes étaient des écosystèmes durables.

Selon un proverbe allemand du XV° siècle « l’air de la ville rend libre ». Historiquement, la ville a été identifiée par les premiers analystes de l’économie comme le lieu où se créent les synergies entre activités à rendement croissant. La fresque d’Ambroggio Lorenzetti « les effets du bon gouvernement » (1338) à l’Hôtel de ville de Sienne établit une corrélation entre la prospérité des activités économiques et le régime politique, la démocratie directe républicaine illustrée par la rotation au pouvoir des neufs sages pour assurer le pouvoir du grand nombre des petits contre le petit nombre des grands. Bien commun, bien individuel et prospérité économique forment les éléments d’un système cohérent qui illustre en Europe les caractéristiques identifiées au Maghreb par Ibn Khaldoun.

Le Napolitain Serra (1613) compare ainsi Venise, ville sans terre ferme agricole, et Naples, qui en abonde. Venise a été une ville durable grâce à la synergie entre ses activités industrielles (notamment la construction navale), ses activités marchandes et sa puissance militaire. Elle commence à péricliter avec le déplacement de la polarité du monde développé de la Méditerranée vers l’Atlantique. A l’opposé, Naples, vice-royauté de la Couronne d’Espagne, dotée d’une grande richesse agricole et du numéraire venu du Nouveau-monde, n’a pas été capable de penser son développement industriel[1] et de sortir du féodalisme (Reinert, 2011).

L’interaction entre une ville et son environnement a été modélisée par Johan Heinrich Von Thünen au XVIIIème siècle : à la ville centre sont les plus fortes synergies entre les activités à rendement croissant – les activités industrielles – puis en six zones concentriques s’organisent les activités à rendement de plus en plus décroissant –les activités primaires et les services – et le coût du transport augmente définissant une frontière de ce que Fernand Braudel appellera une « économie-monde » (Schwartz, 2010).

Dans ces conceptions issues de la Renaissance, la ville est un écosystème stable basé sur la cohérence politique – la poursuite du Bien commun comme finalité politique, « la grandeur de la Cité, c’est le Bien commun » (Machiavel) – et les synergies entre activités économiques inscrites dans l’espace. La pensée politique et la dynamique des institutions émergent de la dynamique de la ville et de son lien avec le développement économique par la recherche des rendements croissants (Reinert E., 2011).

La ville était un système intelligent car apprenant des enseignements de l’histoire : on observait ce qui marchait et les plans de ville avaient une cohérence qui mettait en valeur le site et les interactions pertinentes entre activités économiques et politiques. Cet apprentissage reposait sur les rétroactions de l’effet sur la cause et son pas de temps était celui d’une génération, alors qu’il va devenir instantané dans l’Iconomie.

– Comment les villes sont devenues inintelligentes ?

Avec la seconde révolution industrielle de la fin du XIX° siècle, la croissance de la ville devient guidée principalement par la recherche de rendements d’échelles, aux dépens des solidarités sociales et de la vie civique, comme l’a analysé Emile Durkheim (1893).

Jane Jacobs

Le point critique dans la dynamique de ce système est la frontière entre la ville et ses périphéries. Par définition, un système est différencié de son environnement par une frontière (sans quoi il n’existerait pas et ne serait donc pas pilotable) qui définit ce qui est « dedans » et modélisable dans le cas d’un système conservatif, et ce qui est « dehors » qui est constitué de paramètres exogènes dont le nombre et la variabilité définissent la turbulence de l’environnement (Krob, 2009). Cette frontière caractérise l’écosystème urbain en ce qu’il est cohérent et stable, créant des richesses par des activités internes et n’important que ce qu’il est pertinent d’importer. D’autre part, l’extension de la ville est matériellement inscrite dans un espace géographique. Avant la seconde révolution industrielle et le développement des télécommunications, la distance structurait la ville et sa périphérie et sa mesure était la vitesse de propagation de l’information – un homme à cheval, en bateau puis en chemin de fer. La II° révolution industrielle permet un première « mort de la distance » qui n’est plus l’élément structurant de ces écosystèmes territoriaux et la fin des « zones à la Thünen ». La conséquence en a été la croissance urbaine en « taches d’huile » avec celle de la consommation d’énergie et le développement d’une urbanisation dysfonctionnelle dénoncée par Jane Jacobs (1984), entre les fonctions d’habitation, de travail et d’administration.

Les « mathématiques de la ville », développées sous l’impulsion de Geoffrey West et de Luis Bettencourt (2007) au Santa Fe Institute, permettent de comprendre ce phénomène : elles démontrent l’existence d’une relation statistique sublinéaire entre la taille de la ville et le coût de ses infrastructures qui n’augmente que de 0,75 quand la ville croît de 1, et d’une relation supra linéaire entre cette taille et les activités de 1 à 1,15 : cela concerne toutes les activités, la richesse, l’instruction mais aussi le crime, la drogue et la pollution. West montre qu’une ville peut croître à l’infini, ainsi que ses externalités négatives et positives, à la différence d’une entreprise qui ne pourra maintenir une cohérence interne au-delà d’une certaine taille et qui verra sa productivité par travailleur décroître avec leur nombre.

Les mathématiques de Geoffrey West viennent apporter un support scientifique aux intuitions empiriques de Jane Jacobs qui insistait sur la nécessaire dimension « village » à conserver dans une ville pour y permettre des interactions créatrices entre les habitants et leurs activités et faire fructifier le capital social. Pour Jacobs, la richesse n’est pas produite par l’accumulation d’actifs urbains (comme les grandes opérations de rénovation urbaine) mais par la capacité des habitants à s’engager dans la production de ces actifs et celle du système urbain à s’adapter aux changements des circonstances. L’erreur de la politique urbaine, souligne-t-elle, a été de rationaliser la ville et de la spécialiser sur quelques fonctions en important les autres, alors que la richesse est créée par l’interaction entre l’ensemble des activités urbaines, considérées en elles-mêmes comme non rentables, et de prôner la substitution aux importations extérieur/ville par des activités urbaines diversifiées.

La « mort de la distance » fait que les zones à la Thünen peuvent s’étendre au monde entier[2]. La ville proprement dite va se concentrer sur les activités à haute valeur ajoutée et propres, tandis que les activités polluantes et à conditions de travail dégradées seront rejetées dans lointaines périphéries délocalisées, notamment au nom de la doctrine formulée par le Secrétaire d’Etat américain Lawrence Summers[3]. Ainsi, même si une ville peut paraitre « verte » dans son périmètre administratif, l’évaluation de son écosystème doit intégrer les externalités des activités délocalisées. Par exemple, le bilan carbone d’une « ville verte » doit intégrer le CO2 importé : la ville peut être verte mais l’écosystème gris foncé.

La non durabilité est devenue un obstacle au développement

Ce modèle urbain est non-durable en ce qu’il ne peut gérer la réduction des atteintes à l’environnement (consommation de ressources fossiles et production de déchets), les atteintes à son propre capital social et humain et devient un obstacle au développement. Il n’est pas intelligent au sens où il consomme de plus en plus d’énergie et rejette de plus en plus de déchets et ne contient aucune dynamique qui lui permette d’enrayer cette dérive.

Il connaît au moins trois goulots d’étranglements : La consommation d’énergie, la pollution et les coûts sociaux (stress, santé, criminalité …) induits par une croissance urbaine dysfonctionnelle. Il faut y ajouter le coût de renouvellement des infrastructures qui devient considérable sans apporter un mieux au modèle actuel de la ville s’ils sont entrepris à modèle d’affaire constant, alors qu’ils peuvent être des opportunités d’innovation. Les considérer comme des coûts de gestion va entraîner le report des investissements nécessaires, alors que, a minima, si l’on intègre dans le calcul des coûts leur impact sur les externalités, l’opération est largement bénéficiaire.

Contre-intuitivement, l’enjeu du développement urbain durable se focalise plus sur les pays en développement car l’empreinte écologique croît avec le niveau de consommation (+57% à chaque doublement du niveau de consommation), et sur les petites villes (au-dessous de 1 million) qui croissent le plus vite.

L’association américaine des ingénieurs civils calcule que le manque d’investissement dans la gestion de l’eau se traduit par un surcoût pour le monde économique de 147 milliards de dollars et de 59 pour les ménages, qui supporteront à l’horizon 2020 un surcoût de 900$ pour le traitement de l’eau.

L’investissement requis est de 84 milliards $ qui se traduiraient par une réduction des coûts pour les entreprises, la protection de 700 000 emplois, 541 milliards en revenu des ménages, 460 en PIB et 6 en export. Le même calcul a été fait pour la rénovation du réseau électrique et du réseau de transport, les ports, les canaux, les aéroports. Dans tous les cas de figure le retour sur investissement en impact sur le PIB, les exportations, les emplois et le budget des ménages est appréciable.

Le modèle économique actuel de la décision publique est caractérisé par le report des investissements du fait des politiques suivies depuis les décennies 1980 de désengagement de la puissance publique. La question du modèle économique de la décision publique et sa capacité à intégrer l’ensemble des externalités liées à ces investissements dans ses décisions va donc être posé par la problématique de la ville intelligente.

Mais c’est du côté des pays émergents que les enjeux de la transition vers la ville intelligente sont les plus prégnants :

  • La croissance urbaine va y être très forte et l’impact environnemental d’autant plus élevé que le niveau de vie va s’accroître. D’une part, ce développement ne permettra plus aux pays développés pollueurs d’externaliser leurs activités polluantes vers des pays émergents et en développement. D’autre part, du seul point de vue de la consommation énergétique, si les pays émergents adoptent le même modèle que les pays développés, la situation ne sera pas soutenable, la consommation dépassant rapidement celle des pays développés dans les trente ans à venir.
  • L’expérience des pays développés montre que le coût pour corriger une ville conçue de manière dysfonctionnelle (par exemple, les villes américaines conçues pour l’automobile) est de loin supérieur aux coûts à investir en amont pour construire une ville durable. Ce phénomène est bien connu des architectes système : un système dont la scalabilité n’a pas été pensée voit son développement se faire par addition de couches successives qui produisent une « architecture spaghetti » qui devient illisible et dans laquelle il devient très compliqué et très couteux d’intervenir avec des résultats peu fiables. Le phénomène est d’autant plus prégnant aux Etats-Unis où les intervenants sur les infrastructures sont nombreux. C’est ce type de problème qui a stimulé le développement des méthodes d’architecture – dénommées par analogie “urbanisation” – des systèmes d’information où le problème de l’architecture spaghetti est d’autant plus prégnant qu’elle est immatérielle.

L’urbanisation des pays émergents est donc critique tant par son volume que par sa nature, puisque l’investissement dans la durabilité doit se faire en amont dès la conception. Le bilan du développement urbain en Chine qui a imité le modèle occidental avec des conséquences dramatiques en matière de consommation d’énergie, de pollution, de production des déchets et de qualité de la vie dégradée par des villes dysfonctionnelles, montre la nécessité d’une planification urbaine qui intègre ces contraintes dès l’amont.

  • Ces pays n’ont toutefois pas les ressources financières ni surtout technologiques pour développer ces approches intégratrices. Les entreprises occidentales vont donc être très sollicitées pour assurer des transferts de technologies en même temps que se développeront chez les émergents des stratégies ambitieuses de maîtrise des capacités technologiques. L’étude des documents d’orientation stratégique de la Chine, de pays d’Amérique latine, du Maroc révèle le souci de développer des approches intégratives plutôt que projets par projets, par des politiques publiques ambitieuses qui soulignent leur nécessaire dimension holistique en mettant l’accent sur la cohérence des politiques sectorielles et des initiatives centrales et locales.

Les capacités stratégiques à développer par l’Etat

Si l’on pose comme hypothèse que la ville durable est une ville intelligente capable d’apprentissage grâce aux boucles de rétroaction qu’elle génère avec son environnement, elle se comporte comme un écosystème, et est donc capable de faire évoluer par elle-même ses propres règles de fonctionnement. En science des systèmes et en économie institutionnelle c’est un système autorégulateur, ce qui suppose qu’il ait en son cœur, à l’image des systèmes naturels, un code génétique. Les recherches en architecture des systèmes complexes – le biomimétisme (Benyus, 2011) – montrent qu’à travers un long processus d’essais et d’erreurs (3,8 milliards d’années de R&D, selon l’expression de Janine Benyus) la nature est parvenue à concevoir des systèmes aussi résilients que complexes basés sur une énergie renouvelable : le soleil.

Dans l’iconomie, la puissance de calcul des ordinateurs, la masse des données qu’ils peuvent traiter, le développement de langages logiciels permettant de modéliser les villes comme systèmes de systèmes[4] (SoS) peuvent créer ce code, là où le management public classique devait se contenter de gérer quelques fonctions peu connectées les unes les autres (habitat, travail, infrastructures, énergie…) en étant contraint de procéder par rattrapage des effets négatifs induits par des erreurs de modélisation, alors même que la mondialisation crée continuellement de la complexité non maîtrisée.

L’histoire du développement économique nous enseigne que la dynamique endogène des systèmes urbains est capable de faire émerger au fil du temps des institutions auto-renforçantes (Greif, 2006), mais que cela n’écarte pas pour autant l’intervention exogène d’un acteur fixant les règles du jeu – les institutions – appropriées au développement, l’Etat. Cette dynamique est toujours présente dans l’Iconomie mais elle met en œuvre beaucoup de paramètres et beaucoup plus rapidement. Là où les rétroactions entre causes et effets, à la base de l’apprentissage, prenaient a minima une génération, elles peuvent être désormais de l’ordre de la milliseconde.

Il ne saurait donc être question de laisser se développer des systèmes urbains dont le cœur est basé sur les technologies numériques aux mains de grands acteurs capables d’avoir la maîtrise du système[5]. La vieille question de l’économie institutionnelle se pose avec d’autant plus d’acuité : « Qui va réguler les régulateurs ? ».

Ce qui met à l’ordre du jour de l’Etat stratège le développement de capacités d’architectes de systèmes de systèmes, que nous avons englobées dans le concept d’ULM – Urban Lifecycle Management (Rochet, 2014). Au lieu de penser la technologie comme exogène au développement en accumulant par addition les composants technologiques à la surface d’un tissu urbain dysfonctionnel, il s’agit de penser la technologie comme un levier endogène de transformation. Alors que les pays émergents, Chine en tête, pensent aujourd’hui la ville comme un système global intégré, les Occidentaux continuent à la penser comme une somme de systèmes pour lesquels ils ont une offre commerciale, quand bien même la politique urbaine de l’Occident est largement un échec. La stratégie urbaine chinoise reconnaît aujourd’hui l’erreur d’avoir imité l’Occident alors que Singapour est une réussite qui se conçoit comme un tout, une nation intelligente plus qu’une ville intelligente[6], et fait aujourd’hui référence pour le développement urbain.

Ces capacités devront donc permettre d’affronter deux enjeux : maîtriser les principes de l’innovation dans l’iconomie pour concevoir le code, et permettre sa durabilité en lui conférant ses propriétés « éco » systémiques par son propre fonctionnement assuré par la vie même de la ville :

  • La ville n’est pas intelligente parce qu’elle est numérique : la connexion de tout avec tout, la capacité intrusive du traitement de masse des données et la menace sur leur confidentialité des données peut vite faire dériver la ville vers le panoptique de Jérémie Bentham[7].
  • La conception d’écosystèmes complexes ne peut être assurée par des démarches de planification

    descendantes d’autorité publique qui définit des « master plans » dans lequel le père de l’architecture système contemporaine, Christopher Alexander (1977), voyait les germes d’un ordre totalitaire incapable d’évolution organique. Les nouvelles approches de l’innovation basées sur les systèmes complexes (Von Hippel, 1986) soulignent la nécessité d’intégrer l’utilisateur final, l’habitant, qui sera non seulement un utilisateur mais également un producteur d’information, que la littérature désigne désormais sous le terme de « prod-user ».

  • La numérique en lui-même pose des questions radicalement nouvelles et il est en même temps une solution et un problème. Prenons le cas des calculateurs et des entrepôts de données. Leur puissance est la condition de la performance de la ville intelligente. Mais cette puissance produit d’une part une énergie considérable et d’autre part la fabrication de ces machines consomme également de l’énergie et beaucoup d’eau. La recherche à l’ordre du jour est donc de définir des machines qui se comportent comme des « prosommateurs » : au lieu de consommer encore plus d’énergie pour refroidir ces machines, il s’agit d’utiliser leur puissance de calcul pour optimiser leur approvisionnement en différentes sources d’énergies et d’intégrer leur production d’énergie dans la conception de la ville. Des nombreux sites pilotes existent, mais le bilan est à ce jour loin d’être optimal[8].

  • Ce code génétique de la ville intelligente ainsi conçu devra être nourri par la dynamique des institutions auto-renforçantes basé sur la vie des habitants. Ainsi à Christchurch, Nouvelle-Zélande, ville détruite durant un tremblement de terre en 2011, on voit deux approches se confronter : celle du gouvernement qui a créé une agence unique de reconstruction au nom de l’efficience, et celle de la Maire de la ville qui voit au contraire dans l’initiative des habitants dans le design de la ville la meilleure garantie de sa résilience. La principale source de discussion étant la question de la densité : une ville plus dense favorisant les synergies et économisant l’énergie et une ville plus dispersée donnant à chacun plus d’espace.
  • Qu’il s’agisse de ville intelligente comme de territoire intelligent, l’art devient de considérer les dynamiques territoriales ancrées dans l’espace physique, telles qu’analysées par le GREMI de l’Université de Neuchâtel, qui restent à la base de tout système vivant, et les dynamiques de réseaux virtuels offertes au territoire et à la ville connectée comme source de l’innovation territoriale. Peuvent ainsi se créer des « dynamiques territoriales de connaissances » (Crevoisier, 2010) dont la conception et l’animation repose sur l’existence d’un acteur pivot. En l’absence d’une tradition ancrée de coopération, comme illustrée par les exemples emblématiques du choletais en France et de l’industrie horlogère suisse, l’acteur public est le mieux placé – pour autant qu’il comprenne ce rôle et développe les compétences appropriées – pour jouer le rôle de pivot et d’intégrateur pour lequel une firme, quelles que soient la culture et la pratique de la « coopétition » qu’elle ait développée, n’est pas la mieux placée pour incarner ce qui est le bien commun du système. Ce rôle consistera bien sûr à développer les infrastructures numériques à haut débit mais surtout à stimuler la création de réseaux de connaissance comme les KIBS (Knowledge Intensive Business Services), des réseaux sociaux localisés et délocalisés (qui peuvent faire l’objet d’une stratégie spécifique pour les pays disposant d’une diaspora), des services de crowd funding, etc, et des institutions formelles encourageant la coopération et l’innovation.

La capacité de l’Etat à concevoir des stratégies de développement, dont il s’est imprudemment départi avec la vogue de l’économie néolibérale qui l’a réduit à l’état de fonction support du supposé « marché autorégulateur », à laquelle l’Asie s’est bien gardée de croire et se mettant en position de tailler des croupières à l’Occident sur ces nouveaux terrains de jeu, est donc à l’ordre du jour. La ville intelligente ne peut pas être une collection de « smarties », un empilement de « smart services » : smart grids, smart buildings, smart mobility, smart IT…. mais un écosystème vivant dont l’intelligence provient du comportement des habitants faisant de la technologie un levier endogène de développement de la vie civique en devenant en même temps producteurs et utilisateurs de l’information, dans la logique du web 2.0.

Sa capacité à repenser le modèle d’affaire de l’administration publique, dès lors que l’on pense la ville comme un écosystème qu’il faut concevoir et dont il faut intégrer les fonctions, l’administration se doit aussi d’être capable de fonctionner comme un écosystème intelligent, ce qui est totalement incompatible avec l’organisation en silo, qui, malgré l’abondance des discours et des intentions, reste la norme. Les modèles d’affaires des industriels et fournisseurs de services de la ville intelligente devront, comme la ville, fonctionner en écosystème où la coopération sera la règle tout en préservant la nécessaire compétition entre les firmes, ce que la littérature managériale a baptisé du terme de « coopétition ». L’ère du bureaucrate wébérien axé sur la procédure et sur la tâche laissera donc la place aux systémiers en charge de penser l’intégration des sous-systèmes que constituent les fonctions urbaines, et considérant la dépense publique plus comme un investissement qu’un coût par l’intégration des externalités positives et négatives.

 

 

 

Références :

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Caron, François (2012) « La dynamique de l’innovation », Albin Michel, Paris

Dedijer, Stephan, 1984 « Au-delà de l’informatique, l’intelligence sociale », Stock, Paris

Crevoisier O. and Jeannerat H., (2010), “Les dynamiques territoriales de connaissance: relations multilocales et ancrage régional”, Revue d’économie industrielle (128)4, pp. 77-99.

Freeman, C. (1995a), ‘The national system of innovation in historical perspective’, in Cambridge Journal of Economics, vol. 19, no. 1.

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Lacoste, Y. 1996 « Ibn Khaldoun, naissance de l’histoire passé du tiers monde », La découverte

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Neirotti P., De Marco A, Corinna Cagliano A, Mangano G, Scorrano F, “Current trends in Smart City initiatives: Some stylised facts”  Cities, Volume 38, June 2014, Pages 25-36

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West, Geoffrey, Luís M. A. Bettencourt, José Lobo, Dirk Helbing, Christian Kühnert « Growth, innovation, scaling, and the pace of life in cities » Indiana University, 2007.

NOTES:

[1] Naples fera une tentative d’industrialisation avec la prise du pouvoir par les Républicains en 1799, mais qui durent capituler devant les canons de l’Amiral Nelson, qui, malgré le traité de paix signé avec Naples, fera exécuter sommairement les dirigeants républicains. Ceux-ci avaient depuis longtemps envoyé des messages à destination de la France dénonçant la propagande anglaise quant aux supposées recettes de leurs succès, pour détourner ses concurrents du véritable objectif : la puissance et l’industrialisation. Naples deviendra, sous domination anglaise, « l’atelier du monde » dont le commerce extérieur dépendait entièrement de la marine anglaise. En 1823, Naples tenta de lancer une politique d’industrialisation sous protection tarifaire et devint rapidement la ville la plus industrialisée d’Italie, mais la Grande-Bretagne entrepris des représailles qui forcèrent Naples à abandonner (Reinert S. 2011 : 179).

[2] La ville de Séné (Morbihan) a choisi d’importer du granit chinois pour son refaire son artère principale de préférence au granit breton.

[3] Formulée dans le mémo de Lawrence Summers, secrétaire d’Etat au Trésor de l’Administration Clinton, selon lequel il est plus rationnel de délocaliser les activités polluantes vers les pays non industrialisés. « Les pays sous-peuplés d’Afrique sont largement sous-pollués ; la qualité de l’air y est probablement d’un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico […] Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays les moins avancés […] et se préoccuper davantage d’un facteur aggravant les risques d’un cancer de la prostate dans un pays où les gens vivent assez vieux pour avoir cette maladie, que dans un autre pays où deux cents enfants sur mille meurent avant d’avoir l’âge de cinq ans. […] Le calcul du coût d’une pollution dangereuse pour la santé dépend des profits absorbés par l’accroissement de la morbidité et de la mortalité. De ce point de vue, une certaine dose de pollution devrait exister dans les pays où ce coût est le plus faible, autrement dit où les salaires sont les plus bas. Je pense que la logique économique qui veut que des masses de déchets toxiques soient déversées là où les salaires sont les plus faibles est imparable. »

[4] Selon la définition donnée par l’AFIS (Association Française d’Ingénierie Système) : « Un système de systèmes résulte du fonctionnement collaboratif de systèmes constituants qui peuvent fonctionner de façon autonome pour remplir leur propre mission opérationnelle.. On recherche par cette collaboration l’émergence de nouveaux comportements exploités pour améliorer les capacités de chaque système constituant ou en offrir de nouvelles, tout en garantissant l’indépendance opérationnelle et managériale des systèmes constituants. ». Ces systèmes peuvent avoir des lois de comportements très hétérogènes, à commencer par les systèmes conservatifs qui obéissent aux lois de la physique (comme les smart grids) et les systèmes humains dont le fonctionnement ne peut être modélisé par des lois physiques.

[5] Les GAFA (Google, Facebook, Apple, Amazon), toutes sociétés américaines, pèsent autant que le CAC40.

[6] Speech by Prime Minister Lee Hsien Loong at Founders Forum Smart Nation Singapore Reception on 20 April 2015

[7] En 1786, le philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832) pense une nouvelle forme architecturale qui mettrait fin au scandale de l’insalubrité et du croupissement dans les prisons : le panoptique, par sa conception garantissant une surveillance généralisée, permet d’organiser la condition du prisonnier en vue de sa profitabilité à la société. L’obsession utilitariste laissant de côté toute éthique confine à l’utopie totalitaire. Cette idée de progrès n’alla pas sans séduire quelques esprits de la Révolution française puisqu’un député en présenta la synthèse traduite par Étienne Dumont à l’Assemblée en 1791.

[8] Le premier centre de données à énergie positive devrait ouvrir en Suède en 2016.

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