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Jacques Attali : d’hier, d’aujourd’hui et de demain

L’Opinion Indépendante – Jacques Attali : d’hier, d’aujourd’hui et de demain 

auteur: Christian Authier

Il faut lire ou écouter les élucubrations de Jacques Attali déversées sur tous les médias pour saisir un peu de l’absurdité des temps où nous sommes.

Il y a dans l’espace public en France des personnalités incontournables au confluent de la politique, de l’économie, du journalisme, du show-biz. Ils s’appellent Bernard-Henri Lévy, Alain Minc, Bernard Tapie ou Jacques Attali. Ils ont un avis sur tout et ne se privent pas de le faire savoir. Ils sont dans le paysage et occupent la scène. On ne sait plus trop quelle est leur fonction ou leur légitimité, mais il est difficile de leur échapper. Prenons Attali, manière d’oracle qui depuis plus de trente ans nous annonce le futur avec, à peu près, le même taux de réussite qu’Elisabeth Tessier ou Paco Rabanne.

Notre homme cultive un côté diseur de bonne aventure mâtiné d’un air de professeur Nimbus ou de Géo Trouvetout. Inlassablement, il dessine le monde de demain et nous délivre ses prédictions dans des ouvrages ou articles qu’il est toujours amusant de relire quelques années plus tard. Quand Attali brosse notre avenir, on songe irrésistiblement à la façon dont les films de science-fiction des années cinquante envisageaient la conquête spatiale. C’est drôle quelques minutes, dépaysant, vite démodé, souvent loufoque.

Attali partout

A l’instar de ceux cités précédemment, il a cumulé les «casquettes» et les rôles de composition. Economiste de formation, on l’a connu conseiller de François Mitterrand, puis président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), fondateur de l’association PlaNet Finance (qui finance, conseille et forme 10 000 institutions de microfinance), dramaturge, chroniqueur dans la presse (actuellement à L’Express), chef d’orchestre ou auteur prolixe. En effet, de 1973 à aujourd’hui, il a publié une cinquantaine d’ouvrages, aussi bien des essais (historiques, philosophiques, économiques, politiques, spirituels…), des biographies, des contes pour enfants que des romans.

Ces derniers jours, Attali dispensait généreusement ses vues, en particulier ses «Prospectives pour l’année 2013» («Fluidité, Fraternité, Francophonie et Fédéralisme européen»), déclinées à l’identique dans L’Express, sur son blog, sur le site Slate (dont il est l’un des fondateurs), sur France Inter… On doit en oublier. Le 24 décembre, c’est dans les colonnes de Paris Match qu’il dressait le bilan de l’année écoulée et les perspectives de celle à venir. Côté bilan, on apprenait que «La France est aujourd’hui, avec l’Algérie et l’Afghanistan, un des pays les plus pessimistes du monde» (ah, mince), mais que «Des progrès techniques considérables ont été accomplis dans les domaines de la santé et de l’informatique.» Cette trouvaille digne de Pierre Dac devrait encore se vérifier les années à venir. Quant à 2013, le visionnaire affirmait sa crainte d’assister à «une explosion du protectionnisme, une guerre des monnaies, une spirale autarcique, nationalisme, souverainiste, démondialisante.»

Société de connivence et de privilèges

Le 27 décembre, sur i-Télé, Monsieur Irma voyait encore plus loin : «Il y a beaucoup de perspectives qui donnent le sentiment que 2014 et 2015 seront de bonnes années». Chouette alors. Le même jour sur Europe 1, l’infatigable Attali diagnostiquait une France «en relative convalescence», mais ne se départissait pas de son nouvel optimisme : «Les choses vont dans la bonne direction». Cependant, ces brillantes capacités à analyser le présent et à annoncer le futur ne sont pas seulement utilisées par nos médias pour remplir leurs grilles ou leurs pages.

Parfois, nos gouvernants font appel aux compétences quasi illimitées de M. Attali comme François Mitterrand naguère ou plus récemment Nicolas Sarkozy qui lui confia en 2007 la présidence de la Commission pour la libération de la croissance française. Que trouva-t-on quelques mois plus tard dans le rapport de la commission décliné en huit objectifs, vingt «décisions fondamentales» et pas moins de trois cents mesures ? Un peu de tout comme dans ces supermarchés que la commission Attali rêvait de voir s’implanter là où ils veulent. Parmi les mesures-phares : la création d’une TVA sociale, l’abolition de l’âge limite de 65 ans pour la retraite, la suppression des départements, l’ouverture des magasins le dimanche, l’ouverture à la concurrence des professions réglementées (pharmaciens, taxis, vétérinaires, coiffeurs, notaires… ) et le développement de l’immigration.

Déréglementation, flexibilité, précarité : rien de nouveau sous le soleil de la mondialisation.

Plus cocasse, la commission préconisait d’en finir avec la «société de connivence et de privilèges». Venant notamment du plus pur représentant des élites mondialisées, cela ne manquait pas de sel. Il fallait oublier qu’Attali dut démissionner de la BERD après un audit accablant qui épinglait le coût de la construction du siège de la banque à Londres (quelque 560 millions de francs), des voyages en jet privé, des rémunérations – interdites par le règlement de la banque – pour des conférences (et reversées, selon Attali, à des organisations caritatives), des repas londoniens dans les restaurants à hauteur de 170 000 francs, des dépenses personnelles sur le compte de la BERD tardivement remboursées… Qui a dit «privilèges» ?

De quoi Attali est-il le nom ?

Malgré leurs «casseroles», les Attali et consorts semblent indestructibles. Ils «passent entre les gouttes» (Tapie goûta tout de même de la prison ferme). Après le rapport de la commission Attali, Le Monde révéla que son association PlaNet Finance employait  des stagiaires rémunérés à 400 euros, en contradiction avec la position prise par la commission préconisant que les étudiants en stage soient décemment rémunérés. Outre les accusations de plagiat visant «l’écrivain» Attali, «l’homme de réseaux» fut mis en examen en 2001 dans les ramifications de «l’Angolagate» (complexe affaire de trafics d’armes), pour «recel d’abus de biens sociaux et trafic d’influence» avant d’être relaxé le 27 octobre 2009 par le tribunal correctionnel de Paris «au bénéfice du doute».

Que des individus aussi fantasques que Tapie, BHL ou Attali aient été les conseillers (Cf. la guerre en Libye pour BHL) ou les ministres des princes qui nous gouvernent en dit beaucoup sur l’état de nos élites. A moins qu’ils ne soient que l’avant-garde des mutations à l’œuvre dans nos sociétés.

De ce point de vue, Jacques Attali avait présenté, voici quelques semaines, une énième proposition ébouriffante : «En ces temps de réflexion sur les libertés nouvelles que chacun pourrait se voir accorder, il en est une, à laquelle nul ne réfléchit assez, à mon sens, qui concerne l’identité. Pourquoi faudrait-il accepter le nom, et le prénom que nos parents nous imposent ? Ne peut-on s’en choisir un ? Au moins, pour commencer, ne pourrait-on laisser chacun choisir librement, à l’âge adulte, son prénom ?» Pourquoi pas ? En ces temps de «mariage pour tous», voire d’adoption et de procréation médicalement assistée ouvertes à tous, le choix libre de son prénom ou de son nom paraît une bagatelle.

Dans l’imaginaire libéral-libertaire, plus rien ne doit être assuré, plus rien ne doit durer, «tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée et ce qui était sacré est profané» (Marx & Engels). Il faut reconnaître à Attali une certaine constance. Dès 1998, il annonçait déjà le programme dans son Dictionnaire du XXIe siècle : «La précarité comme une valeur, l’instabilité comme impératif, le métissage comme une richesse. Et la création de tribus de nomades sans cesse adaptables».

Mais cela n’explique pas comment de telles élucubrations peuvent avoir «voix au chapitre» sans susciter éclats de rires ou haut-le-cœur. En 1979, le philosophe Cornelius Castoriadis évoquait à propos de l’apparition du phénomène BHL un «processus de destruction accélérée de l’espace public de pensée et de montée de l’imposture». «Sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, dans un pays de vieille et grande culture, un “auteur” peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la “critique” le porter aux nues, le public le suivre docilement – et ceux qui dévoilent l’imposture, sans nullement être réduits au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif ?», s’interrogeait-il.

Pour Attali et d’autres, la question demeure.

Source: L’Opinion Indépendante – Article ‘Jacques Attali : d’hier, d’aujourd’hui et de demain’.

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