Vichy, Londres et la France


Débat public, Histoire de France / samedi, janvier 20th, 2018
Bertrand Renouvin
Par Jacques Sapir

Bertrand Renouvin nous propose un petit livre[1], publié dans la collection des éditions du Cerf Le Poing sur la Table où il revisite la nature du régime de Vichy, la France Libre et l’idée de la France. C’est un livre à lire de toute urgence tant il dit des choses essentielles sur notre temps et sur le projet politique de notre Président. C’est un livre ambitieux en cela qu’il se propose d’aborder des sujets capitaux. C’est aussi un livre qui montre, s’il en était besoin, qu’il n’est pas nécessairement besoin de s’étendre sur plusieurs centaines de pages pour aller à l’essentiel sans raccourcis ni imprécisions. Car ce livre expose méthodiquement, et dans une verve toute en retenue, le comportement d’une élite politique, de « …dirigeants français (qui) acceptent avec humilité les leçons allemandes, au nom d’une « Europe » régentée par Berlin ». Il dénonce des discours et des comportement qui « …poussent la soumission jusqu’à plaider la culpabilité de la France, pour mieux faire ressortir l’innocence allemande ». Il en tire alors cette forte conclusion : « Des criminels vaincus érigés en victimes. Des vainqueurs désignés comme coupables. Ce n’est de cette manière qu’on établira la paix entre les nations »[2].

C’est un livre précieux dans le débat actuel, car il permet de comprendre quelles sont les limites qu’il aurait fallu respecter, et quelles sont les conséquences une fois qu’on les a franchies. Ce livre de 65 pages mérite donc de figurer dans toute bibliothèque de qui veut penser la France et l’Europe. Et, si l’on peut se permettre un conseil, il faut courir l’acheter au plus vite[3].

Une histoire tragique

Le sujet est sensible, et tout particulièrement pour Bertrand Renouvin. Rappelons qu’il est le fils de Jacques Renouvin, le chef national des Groupes francs du mouvement Combat, un des hommes les plus recherchés de France par l’occupant et ses séides de la collaboration[4], qui fut arrêté le 29 janvier 1943 par la Gestapo en gare de Brive-la-Gaillarde en même temps que Mireille Tronchon, qu’il avait épousée dans la clandestinité. Bertrand ne connut jamais son père. Né en juin 1943 à la prison de la Santé, ce n’est que plus tard qu’il apprit le sort de ce dernier, torturé pendant des mois par l’occupant avant d’être déporté en Allemagne le 29 août 1943à Mauthausen, où il mourut d’épuisement le 24 janvier 1944[5]. Jacques Renouvin sera fait compagnon de libération à titre posthume en janvier 1946[6]. Il faudra cependant attendre 2016 pour que la mémoire de Jacques Renouvin et de son épouse Mireille soit saluée à Paris, où leurs deux noms furent donnés à une place du VIème arrondissement[7].

Jacques Renouvin

Jacques Renouvin illustre bien cette droite profondément républicaine, et ce en dépit d’idées monarchistes, une droite qui refusa la défaite et l’occupation[8]. Il faut se souvenir qu’il avait quitté l’Action Française à la suite de la manifestation insurrectionnelle du 6 février 1934, et qu’il avait publiquement giflé Pierre-Etienne Flandin, en réaction au télégramme de félicitations que ce dernier avait envoyé à MM. Hitler, Daladier et Mussolini au lendemain de la signature des accords de Munich, des accords qui le révulsaient et qu’il ressentait, à juste raison, comme un abandon inacceptable. Bertrand Renouvin fut donc élevé dans une famille qui a fait de la Résistance, et non sans raisons, un des points cruciaux de la réflexion politique.

 

Mireille Renouvin, la mère de Bertrand Renouvin

 Un monarchiste républicain

Bertrand Renouvin, il convient de le noter, est lui aussi monarchiste, animant un petit mouvement, la Nouvelle Action Royaliste, qui est devenu, au fil du temps, l’un des clubs de réflexion les plus actifs qu’il soit, accueillant ainsi dans ses fameux mercredi, des personnes très diverses. Plusieurs auteurs fermement enracinés à gauche, qu’il s’agisse de Daniel Bensaïd, d’Emmanuel Todd ou de votre serviteur, y furent invités. De ces entretiens, Bertrand Renouvin a d’ailleurs tiré un livre que je recommande très fortement à mes lecteurs[9]. Ils y trouveront un exemple de ce qu’une approche à mille lieux de tout sectarisme peut alors produire. J’en avais rendu compte dans mon carnet RussEurope, avant que celui-ci ne me soit retiré par un acte arbitraire de censure[10]. On comprend mieux à lire cet ouvrage, et je le dis hélas en sachant que parmi les personnes à qui s’adresse Bertrand Renouvin, il en est qui se laissent abuser par un langage sectaire, que Bertrand Renouvin fait partie de ce courant monarchiste qui fait passer les intérêts du peuple avant ceux de l’oligarchie, qui fait passer la question de l’unité avant les querelles. C’est un monarchiste très républicain ou, plus précisément, attaché à la notion de Res Publica, de cette chose commune sur laquelle on peut se rassembler.

C’est donc justement à cette gauche, trop souvent querelleuse sur des points secondaires, trop souvent prompte à des réflexes sectaires, incapable par moment de distinguer le principal de l’accessoire, que je conseille fermement de lire le dernier livre de Bertrand Renouvin : Vichy, Londres et la France.

La destruction de l’histoire

Ce livre démarre donc sur le discours prononcé par Jacques Chirac, alors Président de la République, lors de son discours du 16 juillet 1995, prononcé pour la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv’. Jacques Chirac s’était contenté de reconnaître la « responsabilité de l’État français » concernant les persécutions racistes et antisémites de Vichy, parlant de « faute collective » mais aussi disant : « Cette France n’a jamais été à Vichy ». L’ambiguïté est née de ces formules. Le débat s’est ensuite approfondi[11].

Si Bertrand Renouvin note bien que Nicolas Sarkozy fut sur ce point d’une prudence qu’il ne manifesta pas sur d’autres sujets, il montre comment François Hollande et Emmanuel Macron ont repris et développé la position de Jacques Chirac pour en tirer une mise en accusation de la France. J’avais, moi-même, souligné les lourdes ambiguïtés du discours d’Emmanuel Macron dans une note sur RussEurope[12], montrant, dans une note suivante, que cette ambiguïté se doublait d’une ignorance crasse de la nature des combats de la France Libre[13].

Bertrand Renouvin montre bien comment la déclaration de Jacques Chirac de 1995 prépare l’arrêt, inouï, du Conseil d’Etat, condamnant l’Etat Français à payer une partie des peines financières de Maurice Papon. Mais il montre aussi que ce n’est pas parce que des juges ont failli, ont commis ce qu’il faut bien appeler une forfaiture, que cela change nécessairement le droit. C’est sur cette forfaiture qu’Emmanuel Macron a construit sa propre œuvre de déconstruction.

Qu’est-ce que la France ?

Bertrand Renouvin s’interroge alors sur ce qui fait la France. Il montre bien comment les pages écrites par Renan, mais aussi celles de Marc Bloch, furent outrageusement simplifiées. Les passages du livre qui analysent cela sont précieux[14]. Espérons que ces passages pousseront le lecteur à revenir aux textes fondateurs.

Bertrand Renouvin revient alors sur la querelle en légitimité du régime de Vichy. Il montre bien pourquoi et comment la France Libre a toujours refusé de se penser comme un groupe armé et s’est pensé comme la France. Cette attitude avait de profondes raisons, et s’enracinait dans toute une tradition du droit public en France[15]. Elle permet de comprendre et surtout de penser l’instauration du « régime de Vichy » comme un véritable Coup d’Etat. Il en découle, naturellement, la nullité, sauf exception, des actes juridiques de ce « régime » qui doit, et qui devrait toujours, être considéré comme un régime de fait et non de droit[16].

C’est donc l’illégitimité du régime de Vichy qui fonde l’illégalité de ses actes. Ce point est essentiel, et on ne saurait trop remercier Bertrand Renouvin de le rappeler avec force, mais aussi de l’établir avec une grande clarté[17]. Il en tire, dans les pages qui suivent, toutes les implications, dénonçant la double tyrannie, celle des députés qui votèrent les pleins pouvoirs et celle de Philippe Pétain qui en fit usage[18]. Cette distinction entre illégitimité et illégalité est essentielle, non seulement pour analyser le régime de fait de Vichy, mais aussi pour être capable de penser la République. Sur ce point aussi, Emmanuel Macron nous a donné la preuve que lui, le Président de la République, ne maîtrisait pas cette distinction entre Légalité et Légitimité. Or, c’est une distinction qui est pourtant au cœur même des principes du droit constitutionnel[19]. Il nous donne aussi une nouvelle preuve qu’il est prêt à sacrifier sur l’autel de la communication et de l’émotion ces dits principes. Ce faisant, Emmanuel Macron a commis une faute grave. Quand on ne sait pas distinguer le Tyrannus absque Titulo du Tyrannus ab Exertitio on court le risque, même si on est arrivé au pouvoir de manière légale et légitime, de se transformer en tyran

La dynamique perverse du projet européiste

Il serait cependant faux d’attribuer cette erreur à une méconnaissance. Si Emmanuel Macron se révèle incapable de distinguer la légitimité de la légalité, c’est bien parce qu’il poursuit un projet politique, et que ce projet politique passe par la construction de la France en puissance criminelle, au contraire du droit. C’est là que se révèlent les aspects les plus pervers du projet européiste qui, pour se justifier, est obligé de changer l’histoire et de faire, selon la formule de Renouvin « Des criminels vaincus érigés en victimes. Des vainqueurs désignés comme coupables ».

L’enjeu du débat dépasse, et de loin, la seule querelle historique. C’est ce qui fait de ce petit livre une lecture absolument nécessaire pour qui veut penser la France et l’Europe.

Jacques Sapir

Notes

[1] Renouvin B., Vichy, Londres et la France, Paris, Editions du Cerf, 2018.

[2] Renouvin B., Vichy, Londres et la France, op.cit., p. 65.

[3] Il sera en librairie le 19 janvier.

[4] Fleutot F-M., Jacques Renouvin, esquisse biographique – Compagnie d’Artagnan, 2016.

[5] Doré-Rivé I. (Dir.) et Vivier M., (Coord. éditoriale), Une ville dans la guerre : Lyon 1939-1945, Lyon, Fage, 2012,

[6] https://www.ordredelaliberation.fr/fr/les-compagnons/821/jacques-renouvin

[7] Inauguration de la place Mireille-et-Jacques-Renouvin, le 26 mars 2016, visible sur Dailymotion (20 minutes)

[8] Fleutot F-M., Des Royalistes dans la Résistance, Paris, Flammarion, 2000.

[9] Renouvin B., La Nation et l’Universel – 40 ans de débats dans Royaliste, Paris, IFCCE, Col. Cité, 2015.

[10] Voir Sapir J., Royalistes en République, note postée sur RussEurope le 16 mai 2016, https://russeurope.hypotheses.org/4956

[11] Éric Conan, Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, éd. Fayard, Paris, 1994 ; nouvelle édition Gallimard, coll. « Folio histoire », Paris, 1996, 513 p. Ferro Marc, Pétain, Paris, Fayard, 2008, 789 p..

[12] Sapir J., « Le Vel d’Hiv et la faute d’Emmanuel Macron », note publiée sur RussEurope le 16 juillet 2017, https://russeurope.hypotheses.org/6148

[13] Sapir J., « Bir Hakeim, le Vel’ d’Hiv’ et Emmanuel Macron » note publiée sur RussEurope le 18 juillet 2017, https://russeurope.hypotheses.org/6150

[14] Renouvin B., Vichy, Londres et la France, op.cit., pp. 18-21.

[15] Cassin René, « Un coup d’État, la soi-disant Constitution de Vichy », La France Libre, Londres, vol. 1, n° 2, 16 décembre 1940 et n 3, janvier 1941.

[16] Berlia G, « La loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 », Revue de Droit Public, 1944 ; G. Liet-Veaux, « La fraude à la Constitution », Revue de Droit Public, 1943 ; Nguyen Quoc Dinh, « La loi constitutionnelle du 2 novembre 1945 portant organisation provisoire des pouvoirs publics », Revue de Droit Public, 1946.

[17] Renouvin B., Vichy, Londres et la France, op.cit., pp. 45-47.

[18] Renouvin B., Vichy, Londres et la France, op.cit., pp. 49-51.

[19] Carré de Malberg R., Contribution à la théorie générale de l’État, Paris, CNRS Éditions, 1920, 1530 p.. Hauriou M., Précis de droit constitutionnel, Paris, Librairie de la Société du Recueil Sirey, 1923, VII-742 p..

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