Europe: un livre, un sondage (II)

Europe: un livre, un sondage (II) | RussEurope.

Par Jacques Sapir

La réponse de Cedric Durand

Couverture

On poursuit ici la note, dont la première partie portant sur la présentation et la critique du livre dirigé par M. Cédric Durand a été installée le 16 mai. Cette deuxième partie est consacrée à l’analyse du sondage réalisé par le PEW Research Center[1]. Ce dernier concerne 8 pays (Allemagne, Royaume-Uni, France, Italie, Espagne, Grèce, Pologne et République Tchèque). Il est réalisé tous les ans depuis l’été 2002, à l’exception de 2009 ou deux sondages furent réalisés (printemps et automne). La Grèce a été introduite dans l’échantillon en 2012. Ce sondage est basé sur des échantillons nationaux constitué par un processus aléatoire, avec des quotas pour le sexe, l’age et l’activité, et des règles de stratification par régions et lieux de résidences (urbain/rural). Ce sondage a été réalisé du 3 mars au 23 mars 2013 et la marge d’erreur moyenne est de 3,6% en moyenne.

 

II. Un sondage significatif.

La grande étude que le PEW Research Center vient de publier sur les sentiments des populations dans les principaux pays de l’Union européenne concernant l’avenir de l’UE, montre l’existence d’un désillusion croissante vis-à-vis de l’Union européenne. Cependant, une des principales conclusion, et certainement celle qui a le plus d’implication d’un point de vue politique, porte sur l’émergence d’une déchirure entre la France et l’Allemagne. Ceci permet de relativiser l’importance des initiatives proposées par le Président François Hollande lors de sa conférence de presse du 16 mai dernier. La proposition concernant un renforcement de qui est appelé, d’ailleurs de manière inexacte, le « gouvernement économique de l’Europe » va à l’encontre de l’opinion exprimée dans ce sondage par les populations des 8 pays concernés à propos de l’intégration économique dans l’Union européenne. Elle impliquerait par ailleurs une forte synchronisation des opinions publiques en Allemagne et en France, ce qui est démenti justement par les résultats du sondage.

L’Union européenne est-elle « l’homme malade de l’Europe » ?

Le titre de cette étude est en un sens provocateur. Mais il met le doigt sur une évidence. Non seulement l’Union européenne est à l’évidence durement affectée par la crise économique actuelle, mais en son sein, le noyau que prétendait constituer la Zone Euro est encore plus malade. Les résultats des pays européens industrialisés n’appartenant pas à la Zone Euro, soit le Royaume-Uni, la Norvège, la Suède et la Suisse montrent des résultats qui vont du légèrement meilleur (cas du Royaume uni) au très supérieur (cas de la Norvège, de la Suède et de la Suisse). Une comparaison internationale excluant les pays émergents souligne d’ailleurs le fait qu’à l’exception du Japon les grands pays industrialisés ont connu depuis 2000 une croissance nettement supérieure à celle des trois principales économies de la Zone Euro, soit l’Allemagne, la France et l’Italie.

Graphique 1

 Crois-Compar2

Source : FMI, Global Outlook, Base de données mise à jour en avril 2013.

 

Ce sondage met donc en avant l’impact catastrophique de la crise de l’Euro, que d’aucuns affectent de croire « derrière nous » sur l’opinion que l’on peut avoir de l’UE : « The European Union is the new sick man of Europe. The effort over the past half century to create a more united Europe is now the principal casualty of the euro crisis. The European project now stands in disrepute across much of Europe »[2].

On peut épiloguer sur le fait que la crise de l’Euro, dont la phase « ouverte » a débuté au printemps 2010 a, en réalité, révélé et non créé cette situation. En réalité, le phénomène d’«eurodivergence » était patent bien avant cette crise, et même dès avant la crise financière mondiale de 2007-2008[3]. Cette « eurodivergence » n’affectait pas seulement les grands indicateurs comme la production, l’investissement et l’épargne, mais concernait aussi les dynamiques d’inflation que le passage à la monnaie unique n’avaient nullement harmonisées[4]. La Zone Euro apparaissait ainsi, en raison des institutions mêmes qui avaient été mises en place, comme une zone de faible croissance à l’échelle internationale[5].

On peut aussi soutenir que la logique même de la construction européenne, depuis « l’Acte Unique » était porteuse de ce résultat, comme l’affirment de manière convaincante les auteurs de En Finir Avec L’Europe[6]. Mais, le constat tiré par le PEW Research Center a valeur de symbole. On voit bien ici comment se creuse un écart toujours pus important entre les réponses des hommes (et femmes) politiques, comme lors de la conférence de presse du Président François Hollande du 16 mais, et les représentations des populations. De ce point de vue, il n’est donc pas étonnant qu’une majorité des personnes auxquelles on avait demandé leur opinion à la suite de conférence de presse a répondu qu’elle n’avait pas été convaincue par les propos du chef de l’État.

Une perte de confiance dans l’UE.

La perte de confiance dans l’Union européenne et ses institutions est très claire dans les réponses des personnes interrogées dans le cadre du sondage réalisé par le PEW Research Center. Sur 4 questions posées, la progression des réponses négatives est impressionnante depuis 2007. Il n’est pas surprenant que ce soit à la question sur la situation économique de chaque pays que l’on observe le plus de réponses négatives. En 2013 il n’y avait que 15% des personnes interrogées pour considérer que la situation économique de leur pays était bonne. Mais, ceci a une conséquence immédiate sur la perception de l’Union européenne, qui n’est vue de manière positive que par 46% des personnes interrogées (il y avait 68% de réponses positives en 2007).

Tableau 1

 Gr0 Pew

Si l’on détaille les résultats par pays, on obtient des résultats encore plus spectaculaires dans certains pays. Si, à l’évidence, les Allemands sont contents de la situation de leur économie (situation construite, il faut le rappeler, au détriment de celle de leurs voisins) il n’en va pas de même pour les Grecs (1%), les Italiens (3%), les Espagnols (4%) et les Français (9%).

Tableau 2

 GR0-A-Pew

 

De la même manière, l’intégration économique, qui reste l’objectif affiché par la plupart des dirigeants de l’UE, n’est vue positivement que par 29% des réponses. Ce résultat, comparé à celui de 2009 (43%) montre une érosion de plus d’un tiers du pourcentage des personnes dans les dernières années, ce qui est véritablement impressionnant. Ici encore, la désagrégation des données apporte des enseignements intéressants. On en aura une idée en regardant le tableau suivant portant sur l’évolution des réactions en 2012 et 2013. Ceci est important dans la mesure où, justement, les gouvernements de certains des pays de l’Union européenne voient dans un approfondissement de cette intégration une « solution » à la crise. Jamais la divergence entre l’opinion des populations et celle de leurs représentants n’aura été à ce point divergente. Outre ce que cela indique sur la coupure des élites politiques par rapport aux populations qu’elles sont censées représenter, des chiffres avec de tels ordres de grandeur posent à l’évidence le problème de la légitimité de ces dites élites dans un processus démocratique. De ce point de vue, on comprend sans nullement l’approuver ni encore moins  la justifier, la tentation du « césarisme bureaucratique » qu’éprouvent les élites politiques dans l’Union européenne comme l’on décrit les auteurs de [amazon_link id= »2358720488″ target= »_blank » ]En Finir avec l’Europe[/amazon_link] et en particulier par Cédric Durand et Razmig Keucheyan [7].

Tableau 3

 Gr1Pew

 

La chute de la perception favorable de l’intégration économique est la plus importante dans la dernière année en France (-14%) suivie par l’Italie et l’Espagne. Mais, même en Pologne, pays pourtant réputé pour son opinion « pro-européenne », on assiste à une baisse significative des opinions favorables. L’attitude vis-à-vis de l’UE est positive dans 3 pays sur 8, en Allemagne (ce qui n’est pas étonnant) en Pologne, mais aussi en Italie. Ceci traduit le traditionnel manque de confiance des Italiens dans leur propre État, ce qui est la conséquence de la faible légitimité de celui-ci, mais aussi de l’élite politique qui y est associée. C’est un problème structurel dans ce pays, qui a trouvé aussi son expression dans le Movimente 5 Stella de Beppe Grillo aux dernières élections. De ce point de vue on retrouve ici un écho de thèses « gramsciennes » développées dans En Finir avec l’Europe par Cédric Durand et Razmig Keucheyan[8]. Il est clair que leMovimente 5 Stella représente à la fois une forme de la recomposition de l’espace politique italien et la possibilité de constitution d’un bloc historique alternatif à le décomposition des blocs historiques qui avaient été dominants dans les pays de l’Union Européenne depuis les années 1990[9].

Le fossé franco-allemand : la fin du binôme ?

Un second point sur lequel le rapport apporte des éléments intéressants est le constat qu’un fossé se creuse entre Français et Allemands. Le point est capital quand on pense à ce que le « moteur » franco-allemand a représenté sans le passé comme force d’initiative à l’échelle européenne. On peut assurément penser que ceci a été en partie le fruit d’une représentation soigneusement mise en scène. Néanmoins, cette représentation a eu aussi des aspects de réalité et l’influence conjointe de ces deux pays, l’Allemagne et la France, au sein des institutions européennes n’est pas niable. Ce fossé apparaît clairement dans le tableau 4.

Tableau 4

 Gr-2PEW

 

Ici encore, il est intéressant de comparer ces résultats à ceux fournis par les pays dits du « sud » de l’Europe. On constate, ici encore, qu’à l’exception de l’Italie (et cette exception ne porte en réalité que sur la perception politique de l’UE), les avis des personnes interrogées sont très négatifs et rejoignent, voire devancent, les résultats du sondage pour ce qui concerne la France.

Tableau 5

 Gr6Pew

 

Ceci soulève la question de savoir si la France n’est pas engagée sur une trajectoire qui deviendrait similaire à celle de ces pays du « Sud ». Si tel était le cas, cela signifierait la fin du binôme, déjà fortement déséquilibré, entre la France et l’Allemagne sur l’Union européenne. Il est certes clair que ces sondages sont le reflet des représentations des populations mais aussi de la nature des questions posées dans le sondage. Mais, en l’occurrence, ceci ne change rien à l’affaire. Si les Français se considèrent, explicitement ou implicitement, comme des « européens du Sud », s’ils partagent avec les Espagnols, les Grecs, et dans une moindre mesure avec les Italiens, une vision très négative de la politique allemande et de l’intégration économique européenne, alors c’est folie, et même folie furieuse, que de vouloir à tout prix renforcer le binôme franco-allemand. Telle est certainement la conclusion le plus importante que l’on peut tirer du rapport du PEW Research center. Ces résultats posent aussi le problème de la constitution potentielle d’un « bloc » des pays de l’Europe du Sud. En apparence ceci fait sens. On aurait une convergence des opinions publiques face à l’Allemagne dans des pays représentants une fraction importante du PIB et de la population de l’Union européenne comme de la Zone Euro. Cette convergence pourrait alors devenir le prétexte à la constitution d’un « Euro du Sud » dans le cadre d’une partition de la Zone Euro. Néanmoins, cette idée n’a que les apparences d’une solution. En réalité les dynamiques économiques au sein de cette potentielle Zone Euro du Sud sont elles-mêmes très divergentes. La Grèce est clairement un cas à part, et l’Espagne a connu une impressionnante désindustrialisation, au point d’avoir un modèle économique fondé sur l’immobilier et les services financiers (comme le Royaume-Uni). Le Portugal a une économie qui est très dépendante de celle de l’Espagne. Si la France et l’Italie présentent des convergences économiques notables, on voit bien qu’une monnaie unique sur deux pays n’a pas beaucoup de sens. La convergence des représentations qui s’exprime dans le sondage du PEW Research Center montre plutôt que l’on pourrait s’appuyer sur les opinions publiques pour mettre en place une politique alternative. Celle-ci impliquerait une dissolution de la Zone Euro qui serait accompagnée du maintien des instruments de coordination des politiques monétaires dont le rôle serait étendu dans ce scénario à la politiques de changes mais aussi à la gestion concertée du contrôle des capitaux qui serait indispensable pour ce dit scénario.

 

À la lecture du livre En Finir avec l’Europe comme à celle du sondage du PEW Research Center il vient l’idée, qui s’affirme comme une évidence, qu’il faut penser l’alliance des groupes sociaux (ou le « bloc historique ») qui peut porter une politique alternative en Europe. Cette alliance doit être suffisamment inclusive pour être capable de résister aux pressions, tant internes qu’externes, qui se manifesteront lors de la mise en œuvre de cette alternative. Cela implique de penser cette alliance au-delà des frontières des couches inférieures du salariat (ouvriers et employés) même si ce sont elles qui doivent donner le ton de cette alliance. Il sera capital de pouvoir y intégrer de larges segments des petits entrepreneurs dont le destin est aujourd’hui directement menacé par l’Europe et par l’Euro. D’une certaine manière, c’est la composition sociologique du Movimente 5 Stella en Italie, ce qui explique d’ailleurs qu’il ait construit sa progression largement au détriment de la « gauche » traditionnelle. Le but ultime consisterait à réduire l’alliance européiste à son noyau, soit les fractions de la bourgeoisie liées aux activités bancaires, de services financiers, de communication et de publicité ainsi que la partie des salariés de ces secteurs qui est économiquement et idéologiquement capturée par ces fractions. Notons que, dans le secteur bancaire, cela construit une ligne de partage entre les salariés des guichets et ceux des services centraux et des services financiers liés aux marchés internationaux.

Le projet de cette alliance (ou de ce « bloc historique ») doit être celui de la reconstitution des marges d’autonomie de l’économie française autour de la défense des conditions de reproduction élargie du modèle social français. Il implique donc des éléments protectionnistes, chose dont les auteurs de En Finir avec l’Europe semblent parfaitement conscients. Par nature, mais aussi par nécessité, ce projet est aussi celui d’une réindustrialisation de l’économie française. La dynamique de l’industrie dans la valeur ajoutée en établi la nécessité économique, tandis que les représentations construites autour de l’industrie française, et qui dépassent de loin les frontières du monde ouvrier, font d’un tel projet une nécessité idéologique pour cimenter les représentations de ce bloc social. De ce point de vue, ce projet est compatible avec le discours d’Arnault Montebourg sur le “produire en France”.


[2] Idem, p. 5.

[3] J. Sapir, « Is the Eurozone doomed to fail », in Making Sense of Europe’s Turmoil, CSE, Bruxelles, 2012, pp. 23-27. Idem, « From Financial Crisis to Turning Point. How the US ‘Subprime Crisis’ turned into a worldwide One and Will Change the World Economy » in Internationale Politik und Gesellschaft, n°1/2009, pp. 27-44.

[4] I. Angeloni et M. Ehrmann, « Euro Area Differentials » in The B.E. Journal of Macroeconomics, Vol. 7, n°1/2007, article 24 (http://www.bepress.com/bein/vol7/iss1/art24 C. Conrad et M. Karanasos, « Dual Long Memory in Inflation Dynamics Across Countries of the Euro Area and the Link between Inflation Uncertainty and Macroeconomic Performance », Studies in Nonlinear Dynamics & Econometrics, vol. 9, n° 4, novembre 2005 (publié par The Berkeley Electronic Press, URL :http://www.bepress.com/snde ).

[5] Sur les effets dépressifs de l’Euro, voir J. Bibow, « Global Imbalances, Bretton Woods II and Euroland’s Role in All This », in J. Bibow et A. Terzi (dir.), Euroland and the World Economy: Global Player or Global Drag?, New York (N. Y.), Palgrave Macmillan, 2007

[6] C. Durand (sous la direction de), En Finir avec l’Europe, Paris, La Fabrique, mai 2013.

[7] C. Durand (sous la direction de), En Finir avec l’Europe, op.cit..

[8] Idem, p. 89 et 90.

[9] « Beppe Brillo ‘Je suis l’expression d’une colère’ », interview publié dans Le Temps, n° 4607, Samedi 18 et Dimanche 19 mai 2013, Genève, p. 4.

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