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Néolibéralisme

Le trading haute fréquence est un « système de fraude de grande ampleur »

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14 AVRIL 2014 |  PAR MARTINE ORANGE Mediapart

« Le marché est truqué » : les accusations de Michael Lewis, qui avait révélé le scandale des subprimes, sur les manipulations liées aux transactions boursières passées à la vitesse de la lumière (le trading haute fréquence) provoquent un séisme à Wall Street. Plusieurs enquêtes judiciaires sont ouvertes. Jean-François Gayraud, auteur du Nouveau Capitalisme criminel, explique pourquoi les États sont aveugles et s’interroge : « Où est l’intérêt général et l’utilité sociale de tout cela ? »

La fraude financière a des allures de puits sans fond. Après le scandale des subprimes, du Libor, des changes, du pétrole – la liste est non exhaustive –, celui du trading haute fréquence est en train de secouer à nouveau Wall Street. Fin mars dernier, le FBI a reconnu publiquement avoir ouvert une enquête depuis un an sur les agissements de certaines sociétés de trading haute fréquence, ces échanges par ordinateurs, reposant sur des algorithmes et réalisés à la nanoseconde. Il les soupçonne d’avoir commis des délits d’initié et des manipulations de marché. Le FBI a appelé les traders à témoigner, leur demandant de venir dénoncer les pratiques frauduleuses qu’ils auraient pu avoir à connaître. De son côté, le département américain de la justice a annoncé avoir ouvert une enquête pour faire la lumière sur les agissements des sociétés de trading haute fréquence et mesurer si celles-ci bénéficient d’avantages et de données qui ne sont pas accessibles aux régulateurs. La Securities and Exchange Commission (SEC), qui était restée jusqu’alors très discrète sur le sujet, s’est fendue de plusieurs communiqués à la suite annonçant des poursuites contre des courtiers ou des traders accusés de manipulation de marché et de délits d’initié, par l’intermédiaire du trading haute fréquence. Cela fait plusieurs années que des spécialistes ou des journalistes (voir ici ou ) dénoncent les dangers du trading haute fréquence. La multiplicité des flash crash est la preuve la plus évidente de ces dysfonctionnements (lire notre article : « Que s’est-il passé le 27 décembre, à la Bourse de Paris ? »).

Jusqu’alors, les défenseurs de ces techniques avaient toujours réussi à éteindre les critiques : ces échanges, soutenaient-ils, assuraient grâce à la technique une parfaite transparence, une exécution parfaite, des coûts de transaction plus bas. Surtout, ajoutaient-ils, ils permettaient de garantir au marché une parfaite liquidité, assurant de faire rencontrer une offre et une demande le plus rapidement possible au juste prix. Un argument qui avait convaincu tous les régulateurs, toujours soucieux d’assurer le parfait fonctionnement du marché, même si certains avaient mis en garde sur l’illusion procurée par la vitesse des transactions : la liquidité risquait surtout de devenir synonyme de volatilité. Ce que les faits ont mille fois prouvé par la suite. La réalité a finalement mis à nu ces arguments. « Le marché est truqué, par les places boursières, les grandes banques de Wall Street et les traders à haute fréquence », accuse Michael Lewis, qui vient de faire paraître un livre réquisitoire sur le sujet, Flash Boys.

Journaliste et écrivain, Michael Lewis a déjà publié de nombreux livres d’enquête sur les pratiques de Wall Street, dont Poker menteur (Liar’s Poker) et Le Casse du siècle (The Big Short) où il démontait les mécanismes des subprimes. Ses accusations sont écoutées avec attention. Et désormais reprises par des noms importants de Wall Street qui, se réveillant brusquement, dénoncent à leur tour la manipulation des marchés, les délits d’initié permanents, l’asymétrie structurelle des informations entre les grandes banques et les autres, le grand casino qu’est devenue la finance.

Pourquoi en effet les grandes banques de Wall Street et d’ailleurs – les mêmes noms reviennent sans cesse : de Goldman Sachs à Royal Bank of Scotland en passant par UBS, Deutsche Bank, JP Morgan, BNP Paribas – acceptent-elles de payer des milliards de dollars pour augmenter sans cesse la puissance de leurs ordinateurs ? Pourquoi débauchent-elles à prix d’or des mathématiciens de haute volée pour concevoir des algorithmes toujours plus élaborés en vue d’établir des stratégies de trading ? Pourquoi louent-elles, sans regarder au prix des emplacements dans des places boursières, des locaux pour être au plus près des ordinateurs des plateformes boursières ? Pourquoi cette course à coups de centaines de millions pour gagner un millième de seconde sur une transaction ? Pourquoi, si ce n’est pour gagner des milliards… Les langues commencent à se délier. Et des pratiques obscures émergent.

L’imagination, en ce domaine, est au pouvoir, même si le but est toujours le même : permettre aux banques ou aux courtiers de gagner de l’argent sur le dos de leurs clients et des marchés, en profitant d’informations privilégiées et en manipulant les marchés. Quelques exemples de cette grande truanderie à la vitesse de la lumière.

Avant de passer les ordres importants des clients, certains traders ont ainsi pris l’habitude de passer des ordres dans le même sens (front-running), afin de profiter de la hausse ou de la baisse. Autre technique : passer de multiples ordres d’achat (ou de vente) pour faire décaler un cours, avant de passer un ordre important en sens inverse puis annuler toutes les opérations précédentes (spoofing). Une autre pratique encore : envoyer des milliers d’ordres d’achat ou de vente avant de les annuler, afin de créer un leurre sur le marché et de tester les réactions de ceux d’en face (quote stuffing). Autre manière : envoyer un ordre de quelques centièmes de dollar (ou d’euro) au-dessus du cours pour forcer le prix du titre à la hausse ou à la baisse, avant de passer un ordre réel (subpenny).

Tout cela ne dure que quelques millièmes de seconde, mais suffit pour gagner de l’argent, beaucoup même si les manœuvres se répètent toute la journée dans des volumes importants. D’autant que le crime est parfait : qui peut détecter des manipulations qui se jouent au millième de seconde ? Les régulateurs semblent en avoir pris leur parti, même sur les fraudes les plus évidentes : aucune sanction, aucune interdiction ne pèse sur l’annulation des ordres passés. Aujourd’hui, plus de 80 % des ordres passés dans la journée sont annulés sur les marchés boursiers. Si cela ne s’appelle pas une manipulation des marchés… Si certains avaient encore quelque illusion sur la « perfection » de la main invisible du marché, un épisode récent a ouvert bien des yeux.

Récemment, une société américaine de trading haute fréquence, Virtu Financial, a renoncé à son introduction en Bourse pourtant prévue de longue date et devant se réaliser sous le haut parrainage de Goldman Sachs. « Les circonstances ne sont pas favorables », a expliqué la banque pour justifier le report. Explication : les investisseurs n’avaient peut-être pas envie d’acheter une société qui pourrait se retrouver dans la tourmente judiciaire. Pour son introduction, la société avait dû présenter son histoire et ses chiffres. Un chiffre a particulièrement retenu l’attention : sur les 1 238 séances de Bourse auxquelles la société avait participé depuis le début de son existence, elle n’avait enregistré qu’une seule perte. Sur plus de trois ans, elle avait gagné à toutes les séances, sauf une. «Qui peut croire à un tel résultat ? Même avec beaucoup de chance, beaucoup de talent, c’est impossible. Aucune société ne peut gagner en Bourse tous les jours, sauf s’il y a fraude. C’est juste l’aveu d’un système structurellement vicié », dit Jean-François Gayraud. Auteur d’un livre sur Le Nouveau Capitalisme criminel dans lequel il consacre une très large partie au trading haute fréquence, il revient sur ce nouveau scandale financier

Pourquoi le FBI, le département de la justice et les régulateurs s’inquiètent-ils maintenant du trading à haute fréquence alors qu’il y a déjà eu de nombreuses alertes sur le sujet ces dernières années, sans que cela amène des enquêtes ? Y a-t-il des éléments nouveaux ?

Il n’y a rien de vraiment nouveau. Les régulateurs, le FBI et la justice semblent enfin se rendre compte du problème posé par le trading haute fréquence (THF). C’est un réveil tardif. Alors pourquoi le système se réveille-t-il aujourd’hui ? Leur réaction traduit-elle une prise de conscience sincère ou n’est-ce qu’un feu de paille, une lucidité conjoncturelle et sans lendemain ? Ces acteurs semblent redécouvrir combien le phénomène de la collocation (système de placement des ordinateurs des traders au plus près des serveurs de Bourse, ndlr) et, en fait, le principe même du trading haute fréquence constituent une source permanente de manipulations et de délits d’initié divers.

L’important est de voir où s’arrêteront leurs investigations. S’agira-t-il simplement d’enquêtes pénales sanctionnant des actes frauduleux ponctuels ? Ou bien vont-ils s’attaquer à l’architecture du système, au principe même du trading haute fréquence comme outil systémique de délit d’initié, de manipulation de cours et de spéculation intensive ? Le THF soulève des questions de deux ordres, un peu à l’image de ce que nous avons connu lors de la crise des subprimes. Il y a un double niveau d’analyse à comprendre. À un niveau macroéconomique et macrocriminologique, on doit s’interroger sur l’honnêteté même du système représenté par le THF, sa nature prédatrice et contraire à l’intérêt général. Puis à un niveau microéconomique et microcriminologique, on doit pouvoir repérer les fraudes pénales endémiques ou systématiques que le THF suscite. À chaque fois, on voit comment la fraude fait système.

Dans votre livre Le Nouveau Capitalisme criminel, vous consacrez une large place au trading à haute fréquence. Pourquoi ? C’est une technique très dangereuse, mais il y en a bien d’autres dans le monde financier. Considérez-vous qu’elle est plus néfaste ou plus dangereuse que d’autres ?

J’ai décidé de m’arrêter sur le trading haute fréquence parce qu’on n’en parle presque pas, et quand on le fait, on passe sous silence sa dimension criminogène. Le THF n’a jamais fait l’objet d’un grand débat public et sa problématique frauduleuse est totalement incomprise ou sous-estimée. Je constate que dans les sociétés spectaculaires et festives, plus un sujet est important, moins il fait débat. On est toujours dans la parabole de la lettre volée d’Edgar Poe : l’objet est exposé à la vue de tous mais n’est pas vu. Ce qui rend invisible la fraude systémique ou systématique, ce n’est pas son absence mais son aveuglante omniprésence. Or la dimension frauduleuse du THF est si aveuglante que l’on ne sait même plus la diagnostiquer. Par ailleurs, le THF est une illustration parmi d’autres des conséquences mortifères d’un contexte nouveau. Le problème central est celui de la grande transformation du capitalisme depuis les années 1980, devenu mondialisé, dérégulé et financiarisé à l’excès. Ce capitalisme est fondé sur le conflit d’intérêts permanent. Il est criminogène au sens où il crée des opportunités et des incitations aux fraudes inédites et de niveau macroéconomique. Tout cela est le résultat à la fois de choix voulus et raisonnés, exprimés dans des politiques publiques, mais aussi d’évolutions technologiques majeures. Le capitalisme antérieur, de type New Deal et fordien, n’était pas parfait, du moins comportait-il moins de dynamiques et de potentialités criminelles. Le trading haute fréquence est un symptôme de ce nouveau système dérégulé. L’hypervitesse et l’hypervolume des transactions produisent de l’invisibilité, ce qui aboutit en définitive à un dérèglement structurel et systémique, laissant une large place à l’anomie.

Le trading haute fréquence est-il une technique seulement néfaste et inutile ?

En quoi le marché a-t-il besoin d’échanger à la nanoseconde, de réaliser des opérations qui échappent à la conduite et à la vue de l’homme ? Où est l’intérêt général et l’utilité sociale dans tout cela ? Le trading haute fréquence repose fondamentalement sur le truquage, enrobé de modernité et de hautes technologies. La liquidité qu’il est censé apporter aux marchés est une fausse liquidité. Plus de 90 % des ordres sont annulés après avoir été passés. Ces ordres fantômes sont destinés soit à orienter les cours, soit à rechercher des informations, en testant constamment les réactions des autres opérateurs. Tout cela se déroule dans la plus totale opacité. Les casinos de Las Vegas sont plus transparents et compréhensibles que ces marchés animés par des algorithmes intelligents. Comble du paradoxe, la peur du THF a accéléré le développement des dark pools, ces plateformes d’échange privé particulièrement obscures, comme leur nom l’indique. Les investisseurs ont voulu échapper aux traders de haute fréquence ; mais ces dark pool sont accentué encore plus la fragmentation et l’obscurité des marchés. On est ainsi aux antipodes de la doxa libérale, qui vante en permanence la transparence ! Les marchés financiers internationaux ressemblent désormais à un archipel, une succession d’îles, qui plus est privatisées, reliées entre elles par la très grande vitesse du trading haute fréquence, avec des régulateurs nationaux plus spectateurs qu’arbitres qui depuis la plage observent de loin avec des jumelles embuées !

Il y a désormais régulièrement des flash crash sur les marchés. Que nous disent-ils sur le dérèglement financier ?

Si vous reprenez ce qui s’est passé le 6 mai 2010, vous ne pouvez que constater combien le système a échappé à tout contrôle. En moins de dix minutes, l’indice Dow Jones a perdu des centaines de milliards de dollars qui se sont volatilisés. Il y a eu des enquêtes des régulateurs pour tenter d’expliquer l’événement. On s’est rassuré en parlant de bug. Mais aucune explication véritable n’a été donnée sur cet effondrement. Que s’est-il vraiment passé ce jour-là ? On ne sait pas. Dans ses explications, la SEC a évoqué un système de « patate chaude » pour tenter de décrire l’emballement. Que vient faire cette expression dans une enquête de l’autorité américaine des marchés ? La SEC s’est ralliée à la thèse de l’innocuité du système. Il ne pouvait s’agir que d’un effondrement sans lendemain, un accident dont le trading haute fréquence avait été moins la cause que la victime. Mais les flash crash continuent, s’accélèrent même. À l’été 2012, le courtier Knight capital, spécialisé dans le trading haute fréquence, a créé un mini-krach, à la suite apparemment d’un « bug informatique ». Plus de 140 titres ont connu des mouvements anormaux. La société a perdu 400 millions de dollars, a été sauvée in extremis par des concurrents de Wall Street et, au bout du compte, sera rachetée. Sur le moment, la seule solution qui a été trouvée pour arrêter l’effondrement complet aura été de débrancher les machines ! Là encore, la seule explication donnée a été d’ordre technique.

Les régulateurs n’ont pas envie, selon vous, de s’attaquer au problème ?

Le trading haute fréquence est une illustration des contradictions de la modernité et de l’éclatement du monde. D’un côté, il y a la verticalité lourde et pataude d’États toujours plus nombreux et faibles, ne pouvant intervenir que dans les limites de leur territoire. De l’autre, vous avez l’horizontalité fluide et agile de la finance transnationale, désormais hors sol, qui profite de toutes les failles du système. Cette finance dérégulée invente constamment des outils juridico-financiers qu’elle impose aux États. Les gouvernants sont aveugles à ces innovations, n’en comprennent les effets mortifères et frauduleux qu’a posteriori. Ils ne se réveillent qu’après la crise, comme en 2007-2008 lors des subprimes, pour d’ailleurs s’assoupir à nouveau immédiatement après. Les États sont comme tétanisés et capturés par plus puissants qu’eux, en l’occurrence les grandes institutions financières. Et pendant ce temps, les flux financiers passent de place en place, à la vitesse de la lumière. Combien d’États ont encore la volonté, l’énergie ou les moyens de s’attaquer à ce nouvel ordre post-politique ? Aux États-Unis, la SEC a plus accompagné le développement du THF qu’elle n’a tenté d’en limiter les effets mortifères. Il faut reconnaître à l’Autorité des marchés financiers (AMF) en France plus de lucidité sur le diagnostic. Mais dans la véritable « course aux armements technologiques » qu’impose la finance transnationale, l’AMF – comme tous ses homologues les mieux intentionnés – demeure de fait désarmée et impuissante.

Ce sont les financiers qui sont les maîtres du jeu. Ils disposent des bonnes cartes et fixent eux-mêmes les règles. Les lois dites de re-régulation, nées après la crise des subprimes, ont été cosmétiques. Elles ont consisté non à dérouter le Titanic mais à lui adjoindre un peu plus de canots de sauvetage qui, de toute façon, ne profiteront qu’aux premières classes lors de la prochaine tragédie. Les grands acteurs de la finance dépensent des milliards pour développer le système. Ce sont eux qui disposent des ingénieurs, des scientifiques et des technologies, et surtout de l’influence sur les politiques, ce qui leur permet de façonner les lois dans le sens de leurs intérêts particuliers au détriment du bien commun. Ils disposent en permanence d’une avance considérable sur les régulateurs. Au-delà du fait que le THF est un système de fraude de grande ampleur, la question de leur détection intellectuelle, de leur définition juridique puis de leur matérialisation se pose avec acuité. Et quand ces fraudes deviennent visibles, les régulateurs se heurtent à des obstacles d’ordre juridique quasi insurmontables. Comme par exemple celui de l’administration de la preuve. Les preuves de la fraude sont chez ceux qui l’ont commise, à l’intérieur de leurs systèmes informatiques et de leurs algorithmes. L’administration de la preuve devient un obstacle presque insurmontable. Aujourd’hui, pour réussir à atteindre cette délinquance en col blanc devenue si associative et sophistiquée, le FBI a recours aux mêmes outils que ceux utilisés traditionnellement pour traquer le crime organisé : des indicateurs, des écoutes, des surveillances et des filatures. Cela en dit beaucoup sur la nature nouvelle de cette criminalité issue de la upper class.

N’avez-vous pas une vision trop criminelle, trop policière de la finance ?Certains vous reprochent de manquer ainsi les vraies explications sur les raisons de la crise.

C’est un débat que j’ai eu avec l’économiste Paul Jorion, notamment. Mais en fait les points de vue ne sont pas si éloignés que cela. Des modèles faux, comme les dénonce Paul Jorion, peuvent être aussi malhonnêtes. En fait, pour être parfaitement malhonnêtes, les systèmes doivent être faux. L’explication de faits macroéconomiques par la grille de lecture criminologique n’avait peut-être pas beaucoup de pertinence du temps d’un capitalisme régulé ; elle devient au contraire centrale, me semble-t-il, dans un capitalisme financiarisé, dérégulé et mondialisé à l’excès. Je sais que la criminologie, ou si vous préférez «l’explication par le crime », est mal vue par la communauté des chercheurs en France, et plus généralement par les élites. Chez les économistes, depuis le moment où cette discipline s’est forgée, le crime est un impensé complet, un angle mort.

Il ne s’agit pas pour moi d’ériger une naïve et absurde théorie du complot, mais de décloisonner les champs intellectuels. Ainsi, dans ma réflexion sur l’articulation entre criminalités et crises financières nées de la dérégulation, je montre que les fraudes sont une dimension non négligeable de la formation des bulles immobilières et boursières ; ce qui n’exclut pas d’autres causalités spécifiquement économiques et financières, mais vient simplement les compléter et les éclairer. La causalité criminelle que je tente d’exposer n’est pas destinée à produire un « effet de diversion » au moyen de « boucs émissaires providentiels » ; je recherche plutôt « un effet de révélation » de l’anomie et de la déviance structurelle du système. On ne peut pas continuer de voir imposer aux peuples par une politique du fait accompli, au nom du TINA (there is no alternative), des instruments qui vont à l’encontre du bien commun.

Il faut exposer les faits, poser des diagnostics justes sur la réalité, afin de prescrire les bonnes thérapies. Depuis la fin de la guerre froide, les questions criminelles dans toute leur complexité sont devenues stratégiques. Elles demandent des capacités d’analyse sortant des sentiers battus et aussi des capacités de renseignement. Les menaces stratégiques pesant sur les États et les sociétés sont désormais à observer du côté des grands acteurs criminels, qu’ils relèvent de la criminalité en col blanc ou du crime organisé, ou d’une hybridation subtile des deux. Il y a eu beaucoup d’enquêtes de la SEC, d’amendes spectaculaires imposées aux banquiers de Wall Street après la crise, sans que les pratiques changent.

La nouvelle enquête des autorités américaines sur le trading haute fréquence n’est-elle pas vouée à connaître le même sort ?

La justice transactionnelle, telle qu’elle est pratiquée aux États-Unis, n’est pas vraiment la justice telle que nous pouvons la concevoir en Europe. C’est en effet une justice qui vise moins à élucider des faits et à rechercher la vérité qu’à mettre fin à une situation embarrassante. Ces amendes gigantesques impressionnent les médias mais ne changent rien en termes de dissuasion. Ce sont en définitive de simples taxes perçues par l’État, une sorte de droit à frauder ou à blanchir. Comme personne ne va en prison, l’impunité règne en maître. À l’image d’un vulgaire voleur de banque, un bankster impuni tend à récidiver. Avec la crise, les États ont voulu intervenir et reprendre en main le système. Mais la finance a un poids, une masse telle que rien n’a fondamentalement pu changer. Les grandes banques sont protégées par l’effet de taille. Cette course à la taille, à mon avis, n’est pas seulement produite par l’aléa moral et le too big to fail. Implicitement, cette stratégie de puissance vise, par la dilution des responsabilités, la complexité et l’opacité du système, à se placer au-dessus des lois ; pire encore : par-delà le bien et le mal. D’où le too big to jail. Cela dit, même si les efforts des autorités américaines ne sont pas tous couronnés de succès, l’État américain offre au moins le « spectacle » ou l’illusion de vouloir lutter. Tous ne peuvent pas en dire autant…

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