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Smart cities: Singapour, Russie, quels enseignements?

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Article à paraître prochainement (mars 2017) dans une revue professionnelle du bâtiment.

Je poursuis ici mes analyses sur le développement des villes dites “intelligentes” en prenant pour illustration l’expérience comparée des Singapour et de la Russie. Singapour est, au sens que je donne au concept de smart city – un écosystème capable d’apprentissage et d’évolution et non une collection de “smarties”, de gadgets technologiques – la seule ville représentant un idéal-type de ville intelligente. Quels enseignements en tirer? Quelles opportunités pour la Russie dont j’ai analysé par ailleurs la problématique urbaine.


Les politiques de la ville dans les vieux pays industrialisés ne sont pas parvenues à résoudre deux problèmes : la dissociation entre les fonctions urbaines habitat, lieu de travail, transport, voire l’ont accrue avec « la mort de la distance » qui a généré un urbanisme diffus et mono fonctionnel générateur d’externalités négatives, et la croissance très forte des inégalités dans la ville globalisée, analysée par la sociologue Saskia Sassen aux Etats Unis et le géographe Christophe Guilluy en France, avec une concentration de la richesse au centre et l’expulsion des classes populaires. Les nouvelles « sciences de la ville » nous apprennent que la ville deviendra de plus en plus inintelligente si l’on ne fait rien.

Dans un pamphlet bien documenté Against the Smart City, Adam Greenfield fait une analyse de l’origine de ce concept. Voyant le marché plafonner, les industriels des technologies de l’information ont promu cette idée que, par les vertus thaumaturges de la connexion, les villes deviendraient intelligentes. C’est un peu comme si – argumente Greenfield – la ville actuelle avait été promue par les marchands de béton, d’autoroutes et d’ascenseurs.

L’enseignement de l’histoire

A rebours de cette approche techno-centrée, l’histoire du développement urbain nous donne une vision précise de la ville intelligente.

Les villes du Moyen-âge, comme l’a montré le plus grand analyste du développement urbain, Lewis Mumford, étaient intelligentes parce qu’elles constituaient un écosystème cohérent capable d’auto-organisation, et se sont construites sans architecte ni urbaniste : quiconque visite ces cités anciennes constate que tout y a une fonctionnalité précise. Elles étaient les lieux de multiples synergies entre activités économiques qui étaient à la base de leur prospérité. Le permis de construire était inutile car chacun partageait une conception commune du beau, de l’esthétique et des finalités de la ville.

La démocratie directe, sous diverses formes d’autogouvernement, était le cœur du fonctionnement de ces villes émancipées du pouvoir féodal. En Russie, la ville de Novgorod est dirigée dès le XI° par une assemblée populaire le véché, que l’on retrouve aujourd’hui dans les landsgemeinde de la Suisse alémanique. Les républiques italiennes reposaient sur cette démocratie urbaine illustrée par les fresques sur le « Bon gouvernement » d’Ambroggio Lorenzetti qui ornent l’hôtel de ville de Sienne : le Bien commun est l’idéal de gouvernement qui est la garantie du bien individuel et de la prospérité économique, et le cœur est l’implication dans la vie civique, le vivere politico que théorisera Machiavel. Un proverbe allemand de cette époque dit « l’air de la ville rend libre ».

A partir du XVI°, l’absolutisme imposera des villes planifiées d’en haut illustrant la puissance du Prince. Novgorod sera détruite par le Tsar Ivan III en 1478. Yekaterinburg, fondée en 1723 sur décision d’entrepreneurs qui la planifient dans les moindres détails et font de l’autocratie leur idéal politique, est l’exact opposé de Novgorod et des républiques italiennes. Elle est l’ancêtre des monovilles actuelles, Detroit, aux Etats Unis, et les 330 monovilles de l’époque soviétique : une seule activité économique, un seul métier pour ses habitants, des rendements décroissants et la faillite faute de pouvoir évoluer dans le nouveau cycle technologique.

L’économie numérique de la troisième révolution industrielle – désormais appelée iconomie – permet de créer de multiples connexions entre habitants, entre habitants et objets et de repenser les modèles d’affaires. Mais ce n’est pas la technologie qui rend les villes intelligentes mais leur capacité à être une ville au sens classique : pluralité des activités, capacité d’évolution naturelle – dite croissance organique –  par le propre jeu de ses règles de fonctionnement, sans planification centralisée, grâce à une vie civique active.

Singapour et Norilsk

Deux villes sont emblématiques de la divergence des villes fondées par décision politique : Norilsk et Singapour. Ces deux villes n’ont aucune raison d’exister si on avait laissé faire la nature. Elles sont situées dans des endroits insalubres : Singapour sur l’Equateur, pas d’eau potable, un climat humide, chaud et malsain toute l’année et une seule activité au moment de sa fondation en 1965 : le port légué par les Anglais. Norilsk se trouve au-delà du Cercle polaire, fondée par Staline pour extraire du nickel avec de la main d’œuvre concentrationnaire : Goulag city, et si les travailleurs y sont désormais volontaires et bien payés elle a toujours sa mono activité.

Dès le début, Singapour a été pensée par son fondateur, Lee Kwan Yee comme une smart city, et plus comme une smart nation. Ce qui était un désavantage est devenu un avantage. Singapour est une ville au confluent d’une multitude d’activités qui a embarqué très tôt dans la révolution numérique grâce à des politiques publiques innovantes. C’est le fruit, certes, d’une planification, ou mieux, d’une pensée globale, centralisée mais qui fixe un cadre institutionnel permettant à la ville de se construire par les initiatives et la vie de ses habitants. Elle est pensée comme un système de vie et non comme les « machines à habiter » de Le Corbusier ou des architectes staliniens. C’est un exemple d’intégration fonctionnelle que permet aujourd’hui la modélisation des systèmes complexes – que l’art médiéval avait intuitivement compris. Habitat, travail et transport sont conçus de manière à ce que l’on ne passe plus de 45’ par jour en déplacements, quand les habitants de Mexico y passent 4 heures. Ses fameux arbres artificiels concentrent les fonctions de collecte de l’eau de pluie, de l’énergie solaire, de climatisation, de traitement du CO2 et d’agrément.

Norilsk a libéré les travailleurs mais pas la créativité : c’est toujours une monoville, la plus polluée et la plus polluante du monde.

Deux parcours parallèles, deux destinées divergentes : Qu’en retenir ?

D’abord que l’intelligence d’une ville est sa capacité à croître de manière organique et de former un écosystème cohérent, économiquement et politiquement, et capable d’évolution. L’intelligence, c’est la capacité d’apprendre de l’expérience et d’évoluer.

Les progrès de la science des systèmes, et plus précisément des systèmes de systèmes, nous permettent aujourd’hui de comprendre e de modéliser la croissance organique. Quels enseignements peuvent être tirés de l’histoire de Singapour qui pourraient être appliqués à la Russie, comme archétype de tissu urbain obsolète ?

Ils sont de quatre ordres :

  1. Une planification à long terme reposant sur une vision stratégique. Dès 1965 le Premier ministre visionnaire de Singapour a pensé la croissance de la ville comme une smart nation, soit une vision globale de la ville comme un système créateur de richesse et de bien-être – « une ville dans un jardin » – dont le moteur est un haut niveau de connaissance scientifique permettant d’intégrer les avancées de la technologie. Cette vision est traduite dans une planification à 50 ans, actualisée tous les 5 ans pour intégrer les réalisations, les problèmes nouveaux et non résolus et les possibilités offertes par les nouvelles technologies.
  2. Un gouvernement efficace joue son rôle d’intégrateur des fonctions urbaines. Singapour est un archétype de l’Etat développeur, très interventionniste, un interventionnisme direct de la fondation au milieu des années 2000 puis indirect au fur et à mesure que l’économie se développe, pour définir les cadres du dynamisme du secteur privé. Une fonction publique de carrière, très professionnelle, travaille de manière transversale par grande fonction urbaine. L’architecture système, comme méthode de gouvernance des projets est maîtrisée, permet une utilisation optimale du potentiel de l’informatique sur des projets centrés sur l’intégration des fonctions (p. ex. concevoir le déplacement domicile lieu de travail au-dessous de 45’ par jour) et non sur la technique en soi, ce qui permet une meilleure articulation entre pilotage public et mise en œuvre par des prestataires privés, avec un taux d’échec bien inférieur aux standards des pays industrialisés. Le standard BIM (building integration modeling) est obligatoire dans la construction pour gérer l’intégration des métiers de la conception à la maintenance.
  3. Une articulation entre le rôle central du gouvernement et l’initiative des acteurs : l’atmosphère est favorable aux projets pilotes et aux initiatives innovantes de terrain qui sont rapidement intégrées dans le système global. Pour faire face au vieillissement de la population, Singapour a mis en place un système d’alerte activé soit par l’action d’une personne âgée, soit par la détection d’une anomalie comportementale par les multiples capteurs pouvant être implantés dans les logements et l’espace public. Les parents, mais aussi n’importe quel citoyen volontaire, peuvent s’inscrire pour devenir un aidant naturel et intervenir quand une anomalie est détectée. Technologie, civisme et valeurs traditionnelles de respect des anciens sont ainsi intégrées. Singapour n’est pas une démocratie directe mais un Etat fort ou la transgression des règles est régulée immédiatement (ce qu’est, par définition, un système auto-régulateur qu’est une démocratie directe), mais perçue comme légitime par les citoyens. Au fur et à mesure que le pays développe son capital social par l’éducation et l’investissement dans l’innovation, le gouvernement perçoit le besoin de renforcer les dynamiques ascendantes en provenance de l’initiative sociale et civique et de relâcher sa contrainte en développant de multiples formes de participation décentralisée.
  4. Dès le début, le Président Lee Kwan Yee a compris la dynamique des rendements croissants pour financer le développement de Singapour, ville de taudis en 1965. L’avantage naturel offert par le port a attiré le capital étranger qui s’est investi dans le développement local. Ce faisant la cité – Etat a accru sa capacité à attirer de nouvelles grandes entreprises et ainsi de suite, l’enjeu devenant de maintenir la cohérence de la ville et le rythme de sa croissance. Accumulant les innovations, la ville est capable de les exporter, accroissant ses possibilités d’auto-financement. Le développement pose à chaque étape un nouveau défi, et quand la ville se présente aujourd’hui comme un archétype visionnaire de la ville globalisée, elle n’échappe pas aux risques de la dysfonctionnalité sociale et spatiale des villes globalisées. Mais cette dérive naturelle si non pilotée est une préoccupation gouvernementale dans une culture centrée sur l’équilibre des contraires qui craint les déséquilibres et la disharmonie. C’est le nouveau défi de Singapour.

Comment la Russie pourrait tirer parti de ces enseignements et faire du boulet des monovilles une opportunité d’innovation, et quelles opportunités pour les entreprises françaises ?

Si Singapour est la référence comme smart city, c’est qu’elle a été pensée comme telle depuis sa naissance. Il est clair qu’il est beaucoup plus difficile de faire la même chose sur un tissu urbain bâti. Une autre référence est en train d’apparaître : Christchurch en Nouvelle-Zélande, mais…. parce qu’elle a été détruite par un tremblement de terre en 2011 ! Détruite physiquement, mais qui conserve le capital social d’une population aux fortes traditions d’implication civique qui permet d’impulser une démarche ascendante et inclusive de reconception de la ville.

Les monovilles russes sont une terre d’opportunités pour l’investissement et l’innovation mais aussi, et peut-être surtout, pour la conception de méthode de transition d’un tissu urbain dysfonctionnel vers une ville intelligente, qui est la question qui se pose dans les pays émergents qui vont être le terrain de la croissance urbaine pour les trente prochaines années.

Comme pour tout projet complexe, il importe de commencer par des projets pilotes comme support de la R&D qui va permettre de comprendre la dynamique du tissu urbain dans un contexte précis. Ces projets permettront de stimuler les capabilités sociales qui sont au cœur de l’appropriation d’une dynamique urbaine. Le gouvernement fédéral russe consacre 520 millions USD de subventions sociales aux monovilles qui ne produisent plus rien : En transformant ces dépenses en investissements et en y ajoutant les investissements étrangers, le retour vers des rendements croissants est possible. Depuis le retour de l’Etat en Russie, et l’élimination du « bloc des brigands » des années 1990, un tissu de PME se développe. La Russie n’a pas encore de culture de l’innovation et est très mal classée au Global Innovation Index, mais le niveau scientifique y est excellent et on assiste au début du développement de Technoparks. Comme pour Singapour et en Chine, l’investissement étranger sera une opportunité pour transférer la technologie et le savoir-faire qui nourriront une croissance endogène, pour autant que s’y développent les nouvelles « sciences de la ville ». Le coût marginal de l’intelligence est en réalité très faible sur un tissu urbain ancien, car les dépenses sont généralement des dépenses fatales de réfection des infrastructures : faire ces travaux intelligemment ne coute pas plus cher que de les faire bêtement mais rapportera beaucoup ! Le coût marginal lié aux nouvelles technologies ne dépasse généralement pas 10%, largement compensé par des retours positifs en économie d’énergie, en transports et en capacité d’innovation qui deviennent source d’exportation, comme l’a fait Singapour qui, après avoir importé la technologie maintenant l’exporte.

L’économiste russo-américain Alexandre Gerschenkron a montré en 1962 qu’être en retard était un avantage : le cas de Singapour, avec bien d’autres, a confirmé son analyse, et il n’y a pas de raison qu’elle ne s’applique pas à la Russie qui a une dextérité sans pareil pour passer du pire au meilleur.

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