Des médecins de la paix aux guerres humanitaires

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J’ai rencontré Médecins du Monde quand j’étais en poste au Guatemala durant la guerre civile, où j’ai pu apprécier l’engagement sincère de médecins de terrain auprès des populations indiennes. J’ai gardé longtemps des contacts avec eux, me refusant d’en avoir avec Médecins sans fontières qui avait depuis lontemps déjà choisi la voie de l’engagement politique alliant tiers-mondisme, bolchévisme de salon puis « guerre humanitaire ». Médecins du monde a suivi la même voie en s’engageant dans des terrains qui n’avaient rien d’humanitaire comme l’intervention sur les « raves parties » auprès de jeunes drogués qui n’avaient rien de victimes ayant choisi leur voie, au nom de l’idéologie reltiviste et libertaire ambiante.

L’humanitaire est aujourd’hui largement l’alibi de l’interventionisme occidental au nom des « droits de l’homme » quand il n’a pas un rôle para-militaire comme dans le cas des casques blancs en Syrie. Sous l’impulsion des BHL, des Kouchner et des Cohn-Bendit on est passés à la guerre humanitaire qui a ravagé et continue de ravager la Lybie et le Moyen-Orient. Les deux lascars dans un dialogue édifiant publié dans un livre commun « Quand tu seras président » échangeaient des propos crus « Dans le combat pour la paix, ce qui est excitant, c’est toujours le combat et non la paix » avouait Bernard, qui poursuit « Quand on fait la guerre, on ne demande pas chaque fois aux civils si on a le droit ou non de bombarder« . Efectivement les civils ont reçu, reçoivent et recevront leurs lots de bombes libératrices.

CR

Menés au nom des droits de l’homme, ces conflits entraînent souvent des maux pires que ceux qu’ils étaient censés résoudre.

Par Christian Authier, entretien avec Rony Brauman

Le 1er février, Emmanuel Macron soulignait à Tunis la responsabilité de l’Europe et des Etats-Unis dans le chaos régnant en Libye, responsabilité consistant à «imaginer qu’on pouvait se substituer à la souveraineté d’un peuple pour décider de son futur.» Tout en n’occultant pas la responsabilité de la tyrannie de Kadhafi, le président rappelait que «l’idée qu’on règle la situation d’un pays de façon unilatérale et militaire est une fausse idée.» Espérons que ce constat lucide se traduise désormais dans notre politique étrangère parfois complice de guerres humanitaires justifiées par un droit d’ingérence à géométrie variable et préparées par une propagande digne de régimes totalitaires.
L’historien Tzvetan Todorov écrivait en 2012 : «Le charme de la guerre vient aussi de ce qu’elle constitue une situation simple, où le choix va de soi : le bien s’y oppose au mal, les nôtres aux autres, les victimes aux bourreaux (…) Du coup, on ne se soucie plus d’interroger la réalité derrière les mots. La révolution est-elle nécessairement bonne, quelle qu’en soit l’issue ? Et la lutte pour la liberté, ne risque-t-elle pas de dissimuler un simple désir de pouvoir ? Suffit-il de se réclamer des droits de l’homme, appellation non contrôlée, pour en être sacré champion ?» Ces questions demeurent d’une actualité brûlante.

Rony Brauman : la propagande contre la réalité 

Dans un livre d’entretiens avec Régis Meyran, le co-fondateur et ancien président de Médecins sans Frontières s’élève contre les guerres «humanitaires» déclenchées par la propagande et des mensonges.

La première de ces «guerres humanitaires», a été l’intervention de l’ONU en Somalie en décembre 1992, avec en première ligne les Etats-Unis.  
 

Dans les circonstances de ce début des années 1990, il s’agit alors pour Boutros-Ghali, secrétaire général de l’ONU, d’utiliser la Somalie comme le laboratoire où vont se construire les nouvelles techniques d’intervention que prévoyait initialement la charte de l’ONU et qui avaient été rendues impossibles du fait de la Guerre froide. Cette nouvelle ère que Boutros-Ghali prétendait incarner était celle d’un multilatéralisme affirmé et énergique par contraste avec ce qui s’était passé jusque-là au sein du Conseil de sécurité de l’ONU paralysé par le droit de veto. C’est important d’avoir cela à l’esprit car cette intervention en Somalie était motivée par un dessein qui n’était pas en lui-même inavouable. Vouloir remettre en selle le multilatéralisme, y compris dans sa version «musclée» et militarisée, n’est pas en soi honteux. En revanche, cela devient problématique quand Boutros-Ghali truque certains faits, décourage toute possibilité de médiation, exagère la situation de la famine en Somalie notamment sur le plan des détournements de nourriture… 

La «force de la propagande», écrivez-vous, est de s’inscrire «dans une matrice intellectuelle favorable». Est-ce l’idéologie néo-conservatrice qui est ici à l’œuvre ?
 

L’idéologie néo-conservatrice a joué un rôle, en particulier dans les années 2000 avec George W. Bush au pouvoir et après les attentats du 11 septembre. Mais la matrice intellectuelle que j’évoque concerne aussi notre regard sur l’Afrique et les pays que l’on appelait d’autrefois du Tiers-Monde. C’est un regard hautain, lointain, marqué par la conviction plus ou moins exprimée que nous sommes la civilisation et qu’ils sont des barbares pratiquant la lutte de tous contre tous, menant des guerres sans merci, etc. Voilà les représentations dominantes par exemple à l’œuvre au moment de la guerre en Somalie. Cette guerre, comme toutes les guerres, était cruelle, mais il y avait aussi des trêves humanitaires où passaient des convois. Je participais à l’époque à ces convois avec des équipes de Médecins sans frontières à Mogadiscio comme dans des zones plus reculées. On évacuait des blessés, on faisait passer des vivres et des médicaments. La situation sur le terrain, en dépit de problèmes très sérieux, ne correspondait pas à l’état de guerre totale décrit par les partisans de l’intervention militaire.  

En Libye, le principe d’une intervention se fonde d’abord sur des bombardements à Tripoli envers des manifestants, bombardements qui n’ont jamais eu lieu et que vous qualifiez de «mensonge fondateur». Est-ce «l’envie de croire» qui fait accepter de si grossières manipulations ?
 

Je pense oui. Quand des événements aussi énormes qu’un bombardement aérien contre des manifestations ou de charniers remplis de milliers de corps sont acceptés comme réels sans la moindre preuve – voire même sont acceptés alors que leur existence est démentie, comme ce fut le cas par la Maison-Blanche qui a convenu que rien ne permettait d’attester de la réalité du bombardement du 21 février –, il me semble que c’est bien l’envie de croire qui l’emporte sur l’envie de se confronter à la réalité. A cela s’ajoute une sorte d’approbation forte en France pour les interventions extérieures, a fortiori quand celles-ci se parent des tours du combat pour la liberté. Sur ce plan, nous sommes assez proches des Américains avec lesquels nous partageons cette vocation spécifique à «éclairer le monde». Il y avait dans la crise libyenne un fond de croyance préalable et Kadhafi incarnait une sorte d’ennemi idéal avec son style provocateur.

A propos de l’intervention de l’OTAN au Kosovo, vous rappelez que la conférence de Rambouillet s’apparentait plus à un diktat qu’à une négociation. Des médias et des politiques évoquaient le risque d’un génocide, Le Monde titrait en Une sur les «700 000 fantômes disparus au Kosovo», le ministre allemand de la Défense parlait de camps de concentration et d’un plan d’épuration ethnique… Tous ces éléments de propagande auraient pu être démontés, mais ils ont été reçus comme des vérités.
 

Cette facilité avec laquelle on a imposé des images de propagande à la place de représentations de la réalité est précisément le propos de mon petit livre. Avoir conscience de cette réalité permet déjà de pouvoir la penser. Il faut aussi avoir conscience de l’état d’ébriété, voire d’anesthésie, dans lequel est entré une bonne partie de l’opinion : intellectuels, médias, partis politiques, Français de la rue… Comment j’explique cela ? De la même façon qu’en Somalie avec la représentation d’un barbare absolu ou qu’en Libye, la situation au Kosovo a donné lieu à des représentations falsifiées. Dans notre imaginaire ouest-européen, les Balkans ont toujours été liés à des images d’arriération, de violence, de combats tribaux… Par ailleurs, on est à l’époque au sortir d’un conflit très violent avec le démembrement de l’ex-Yougoslavie. Lors des accords de paix de Dayton en 1995, la question du Kosovo a été écartée – ce qui fut une erreur. Ensuite, la politique du pire a été choisie par les Américains. Clinton et les Etats-Unis voulaient une base de l’OTAN supplémentaire en Europe, base qui a vu le jour au Kosovo après la guerre. En outre, Clinton était au maximum de sa popularité et le «multilatéralisme botté» – selon l’expression de Pierre Hassner – était à son sommet. On créditait l’OTAN et Clinton d’avoir mis fin en 1995 à la guerre en Yougoslavie alors qu’on stigmatisait une Europe paralysée devant ce conflit ayant éclaté à sa porte. La figure des Tuniques bleues venant sauver in extrémis les innocents menacés est un classique. On l’a vu en Libye comme en Irak avec d’autres justifications au service d’une propagande néo-conservatrice extrêmement active.

Vous dites du Kosovo qu’il s’agit d’«une sorte de caserne de l’Otan dirigée par un pouvoir à fortes tendances mafieuses, d’où les Serbes ont été chassés ou relégués dans des enclaves, de même que la majorité des Roms.» Vous rappelez cependant que vous étiez en 1999 favorable à l’intervention auprès de l’UCK.
 

Mes sentiments sont aujourd’hui plus mêlés. Je n’ai pas d’opinion ferme sur ce conflit. Je soutenais l’intervention au Kosovo pour des raisons différentes que celles avancées. Je ne croyais pas aux raisons humanitaires ou à l’idée de sauvetage. En revanche, je n’avais pas conscience du caractère virulent et extrêmement belliciste de la conférence de Rambouillet. J’estimais que l’Europe avait la responsabilité de l’ordre politique en son sein et je place l’ex-Yougoslavie dans l’Europe. Donc que l’Europe bannisse de son territoire des régimes se construisant par la force et sur des notions de race m’est une idée chère et me semble résumer le fondement du pacte européen de l’après-guerre. Or, je voyais en Milosevic un surgissement de cette vision fascisante de la force et de la race. À mes yeux, il fallait répondre à cette situation. Cela dit, j’avais sous-estimé le caractère violent et mafieux de l’UCK qui combattait le régime de Milosevic. En outre, un critère primordial de la «guerre juste» – à savoir que les protagonistes aient tout tenté pour l’éviter – n’avait pas été rempli par les Américains et leurs alliés. Aujourd’hui, le Kosovo est un régime autoritaire qui n’est absolument pas multi-ethnique. La situation est-elle meilleure qu’avant l’intervention ? Je ne sais pas, mais elle n’est pas pire… Ce qui n’est pas le cas en Irak, en Libye ou en Somalie.

Vous évoquez le rôle de Bernard-Henri Lévy poussant Nicolas Sarkozy à déclencher une opération militaire  en Libye. Comme Daniel Cohn-Bendit, Bernard Kouchner ou feu André Glucksmann, BHL a plaidé inlassablement ces dernières années pour nombre d’interventions armées. Le titre de l’un de ses livres, La guerre sans l’aimer, a tout d’une antiphrase. Le titre d’un livre de Bernard Kouchner, Les guerriers de la paix, manie l’oxymore. En les lisant, on est frappé par leur fascination pour la guerre, les armes, la force. N’y a-t-il pas chez ces néo-conservateurs ce que Tzvetan Todorov nommait, en le déplorant, «l’étrange charme de la guerre» ?
 

Todorov avait décrit ce penchant avec beaucoup de précision. Manifestement, Kouchner, Bernard-Henri Lévy ou Glucksmann, pour ne citer que les principales figures de l’interventionnisme armé en France, sont fascinés par la guerre. Je ne les connais personnellement qu’assez superficiellement et je me garderais bien de toute interprétation psychologique ou psychanalytique, mais je peux me référer à ce qu’ils disent. On voit chez eux ce sentiment – que d’ailleurs je peux comprendre et que j’ai pu éprouver, mais que j’ai contenu – d’une génération de juifs européens qui ont grandi en réaction à la catastrophe européenne de 1940-45. Cela ne justifie rien, mais il me semble que cela donne une forme psychologique plus compréhensible à quelque chose que l’on pourrait prendre sinon pour une espèce de folie dure.

En France, à propos du siège d’Alep-Est par les forces d’Assad, on a dénoncé la férocité des bombardements. À l’inverse, les sièges de Mossoul en Irak et de Raqqa en Syrie par les occidentaux et leurs alliés locaux ont été très peu médiatisés sous l’angle humanitaire. Pourtant, les «dommages collatéraux» ont été réels et ces villes ressemblent aujourd’hui à des champs de ruines.  N’y a-t-il pas eu là un «deux poids, deux mesures» ?  
 

Manifestement, il y a eu deux poids deux mesures. Le régime syrien, pour des raisons que je partage, est considéré comme un régime criminel même si pour certains il est un moindre mal par rapport à Daesh. Ce régime a pratiqué la torture à grande échelle, utilise des armes atroces, cible les civils. Poutine, par ailleurs, est l’objet d’une diabolisation qui me semble déraisonnable, mais qui vient s’ajouter à cela. Je n’ai pas une grande sympathie pour Poutine, mais il n’est pas assimilable à Bachar el-Assad. Nous avons donc là des figures a priori antipathiques et du côté de la rébellion, il y a des sentiments partagés. Une partie de la rébellion – les djihadistes – est considérée à juste titre comme pire que tout et une autre partie que l’on considère comme porteuse d’une revendication démocratique suscite chez nous de la sympathie. D’où, lors du siège d’Alep, un regard très négatif sur les forces attaquantes et un regard mêlé de peur et de soutien sur les forces attaquées.

A Mossoul, la configuration s’est inversée. Nous avions les Américains et le régime irakien, malgré tout élu, d’un côté face à l’intérieur de Mossoul Daesh avec son règne de la terreur. Ces ennemis-là s’apparentent à une sorte de mal absolu. C’est une guerre qui ne fait pas de quartier, mais qui est traité sur un mode partisan. La couverture médiatique ne fait pas de quartier non plus. Il y avait beaucoup de civils dans Mossoul assiégé et ils étaient loin d’être unanimement pour Daesh. Parmi les morts de cette bataille, il y en a eu énormément qui n’avaient rien à voir avec les djihadistes. Or, à leur égard, nous n’avons pas exprimé beaucoup de compassion. On peut le regretter, mais il faut constater que nos a priori jouent énormément dans la couverture des événements. On retient ce que l’on a envie de retenir des faits, quitte à tomber dans des propagandes croisées. A Alep comme à Mossoul, il y a eu beaucoup de propagande.

Guerres humanitaires ? Mensonges et intox, éditions Textuel, 128 p.

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