Les opérations militaires russes en Ukraine du 24 février 2022

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Dans ce texte important et bienvenu, Jacques Sapir clarifie la situation créée par l’intervention russe en Ukraine. La responsabilité de la situation incombe en premier lieu aux Etats-Unis et à l’OTAN et son appendice, l’union européenne. Mais cela ne justifie en aucune manière la décicion du Président Poutine de déchirer tous les principes droit international en envahissant l’Ukraine. Les amis et admirateurs du redressment de la Russie -dont je suis-, rabaissée et lessivée par les années 1990 qui l’avaient vue pillée et appauvrie par l’Occident, ne peuvent être qu’affligés par l’action de Vladimir Poutine.

CR

Les évènements survenus dans la nuit du 23 au 24 février 2022 entre la Russie et l’Ukraine sont d’une extrême gravité. La décision de la Russie d’intervenir militairement massivement et de procéder à des opérations militaires dans ce qui constitue une agression caractérisée sur l’ensemble du territoire ukrainien est injustifiée et de ce fait inadmissible.

La défense des populations de Donetsk et Luhansk ne justifiait nullement une telle escalade et une telle opération. Bien sûr, l’ONU avait établi que la grande majorité des victimes des affrontements sur la « ligne de contact » était des personnes relevant des autorités des Républiques « auto-proclamées ». De 2018 à 2021, 381 civils avaient péri, dont 310 sur le territoire des deux Républiques. Il faut le rappeler, les provocations venant de la part des unités ukrainiennes ne faisaient aucun doute. Mais, ces provocations étaient en baisse évidente et, surtout, elles n’avaient nullement la dimension d’un « génocide ». L’exagération du propos dessert la crédibilité du récit russe.

La présence des troupes de la Russie sur la ligne de contact, voire des frappes ciblées sur les moyens déployés par les forces ukrainiennes sur cette ligne de contact, moyens qui – suivant les accords de Minsk-2 – auraient dû être retirés, était amplement de nature à ramener le calme.

Pertes civiles provoquées lors des incidents militaires sur la ligne de contact

Sur le territoire des Républiques auto-proclamées En territoire ukrainien Dans le « no-man’s land » Total
2018 128 27 7 162
2019 85 18 2 105
2020 61 9 0 70
2021 36 8 0 44
Total 310 62 9 381
Pourcentage 81,4% 16,3% 2,3% 100%

Source : United Nations Human Rights Monitoring Mission in Ukraine, Kiev, 27 janvier, 2022

De même, le gouvernement russe parle de « dénazification » de l’Ukraine pour justifier son intervention. La présence de mouvements nationalistes, néo-nazis, en Ukraine est une réalité connue et documentée. Mais, ces mouvements restent minoritaires au sein de la population et du gouvernement. La réalité de l’Ukraine est plus un régime oligarchique, fortement corrompu, largement pénétré par des intérêts privés étrangers et en partie en provenance des États-Unis, qu’un régime néo-nazi. Ici encore, la communication du gouvernement russe se discrédite en employant ce terme.

Le gouvernement russe joue pleinement la carte du précédent de l’intervention du Kosovo. Il convient de se souvenir que l’action des États-Unis et de l’OTAN y constitua une véritable rupture pour le gouvernement russe. Evgueny Primakov, en route pour Washington, fit détourner son avion pour retourner à Moscou quand les bombardements de l’Otan sur Belgrade commencèrent. Il faut rappeler que les pays de l’OTAN s’abritèrent, à l’époque, sous la fiction du concept de « guerre humanitaire » et inondèrent la presse occidentale de fake news[1]. Mais la guerre de fait qu’ils menèrent contre la Serbie n’avait rien d’humanitaire et constitua une violation patente du droit international, violation à laquelle, hélas, la France fut connivente. Le pouvoir mis en place au Kosovo dans les fourgons de l’OTAN multiplia les exactions, les unes plus horribles que les autres[2].

Alors, autant ce précédent peut valider la reconnaissance unilatérale de l’indépendance des deux Républiques de Donetsk et Luhansk, ce que j’ai dit et écrit à plusieurs reprises, autant il ne peut s’appliquer aux opérations qui sont menées depuis le matin du 24 février. Dire que l’OTAN et les États-Unis ont mené des opérations injustifiées et donc inqualifiables sur la Serbie ne saurait de quelconque façon justifier le droit à la Russie de faire de même sur l’Ukraine. Ce qui est injustifié et inqualifiable dans un cas le reste dans l’autre.

Le droit international a été fort malmené par les États-Unis et leurs alliés depuis la fin des années 1990. Du Kosovo, donc, à l’agression contre l’Irak en 2003 et aux opérations de Lybie, voire de Syrie, ce que l’on appelle, à tort, le « camps occidental » s’est souvent librement affranchi des règles et des pratiques du droit international, avec des conséquences désastreuses pour les populations, on le sait en Irak en particulier, et des conséquences tout aussi désastreuses pour la stabilité régionale et internationale. C’est pour cela que les condamnations par les pays de l’OTAN et les États-Unis de l’action russe actuelle, y compris celles de la France et des dirigeants français, ont un fort goût de cendres et d’hypocrisie et se fondent sur un pari malsain quant à l’amnésie collective sur les actions passées.

Mais, quand un pays, comme la Russie, prend position pour la restauration d’un ordre international de droit, et que l’on relise à ce sujet le fort juste discours du Président Poutine lors de la conférence sur la sécurité à Munich en 2007, il ne peut se permettre de reprendre point pour point ce qu’il avait justement dénoncé. Au lieu d’être une norme, certes imparfaite, assurément souffrant d’exceptions, le droit international devient dans les faits un chiffon de papier déchiré et simultanément brandi par les uns et les autres. Cela ne peut qu’aggraver la sécurité de tous, et y compris celle de la Russie.

La Russie avait des préoccupations de sécurité du fait de l’expansion à l’Est de l’OTAN qui étaient, et qui restent, entièrement légitimes. Je le redis et maintiens. Ce sont les dirigeants des États-Unis et de certains pays de l’Otan qui portent la responsabilité de cette montée du problème de la sécurité en Europe. La non-réponse sur le fond du gouvernement américain au projet de pacte soumis par la Russie en ce début d’année, le texte même de la réponse des États-Unis remis le 26 janvier 2021, a été un facteur aggravant, voire décisif dans la perception de la situation par le gouvernement russe. Cela a pu convaincre les décideurs, car, que l’on ne s’y trompe pas, la décision fut collective, qu’ils n’avaient plus rien à attendre de l’autre partie.

Mais, il convient de rappeler que ces questions se règlent par la diplomatie et le déploiement sur le sol de la Russie de moyens militaires adéquats. Non seulement elles ne justifient nullement les opérations militaires menées contre l’Ukraine depuis le matin du 24 février mais, plus encore, ces opérations peuvent se révéler contre-productives pour les intérêts de sécurité de long-terme de la Russie. C’est pourquoi ces opérations doivent être fermement condamnées.

Ceci étant dit, il convient au plus vite de renouer les fils de la diplomatie. Cela se fera d’autant mieux si deux conditions sont remplies.

Les troupes russes doivent arrêter au plus vite leurs actions de guerre et se retirer de l’Ukraine, hors naturellement les deux Républiques de Donetsk et Luhansk. C’est un point fondamental, voire un préalable, à la reprise des négociations.

Mais, les États-Unis et les pays de l’OTAN doivent impérativement accepter de prendre sérieusement en compte les intérêts de sécurité de la Russie.

En 1991, les secrétaires d’État du ministère américain des Affaires étrangères, de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Allemagne à Bonn le 6 mars 1991s’étaient réunis pour discuter de la sécurité de la Pologne et d’autres pays d’Europe de l’Est[3]. L’Allemagne, quant à elle, s’étant réunifiée peu auparavant n’était pas concernée. Les Britanniques, les Américains, les Allemands et les Français étaient d’accord sur ce point important : l’adhésion à l’OTAN des pays d’Europe de l’Est était « inacceptable ». Les résultats de cette réunion furent communiqués à Mikhail Gorbatchev.

Tant que les pays de l’OTAN et les États-Unis n’admettrons pas que le non-respect de cette décision est à l’origine de la méfiance croissante de la Russie à leur égard, une profonde méfiance réciproque obèrera toute négociations. Qu’ils le veuillent ou non, ce sera bien aux pays de l’OTAN et aux États-Unis de faire ici le premier pas et de fournir la démonstration que leur volonté d’aboutir à une stabilité du continent européen est sincère.

Jacques Sapir

[1] Halimi S., Maler H. et Vidal D., L’opinion, ça se travaille, éditions Argone, 2000

[2] Vampouille T., « Le premier ministre du Kosovo accusé de trafic d’organes », Le Figaro,‎ 15 décembre 2010 ; Franco A., « Des dirigeants du Kosovo soupçonnés de purification ethnique et trafic d’organes », https://www.lepoint.fr/monde/les-dirigeants-du-kosovo-soupconnes-de-purification-ethnique-et-trafic-d-organes-29-07-2014-1850053_24.php,  Le Point, 29 juillet 2014.

[3] Voire : https://www.spiegel.de/ausland/nato-osterweiterung-aktenfund-stuetzt-russische-version-a-1613d467-bd72-4f02-8e16-2cd6d3285295

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