Ce que nous devons à Friedrich Hayek - Site de Claude Rochet

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Epistémologie

Ce que nous devons à Friedrich Hayek

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« Un économiste qui est seulement un économiste est susceptible d’être un fléau. »

Friedrich August Von Hayek

Friedrich Hayek est méconnu: Il faut dire qu’il a lui-même laissé sa pensée être caricaturée par les courants libertariens et par les politiques Reagan Tatcher, aux dépens d’une oeuvre d’un grand intérêt pour la pensée de l’Etat… qui montre en pratique l’impossibilité du libéralisme!

En épistémologie, et plus particulièrement dans l’épistémologie des sciences de gestion, le siècle passé a été marqué par l’affirmation des épistémologies non-déterministes, globalement regroupées, bien que de manière très poreuse, sous le concept de constructivisme.

Elle nous amène nécessairement à une lecture critique de l’œuvre de Friedrich Von Hayek qui a fondé ses recherches d’une théorie de l’Etat et de l’action sur une théorie de la connaissance. On se doutera à la lecture de nos précédents travaux que nous ne partageons pas les conclusions auxquelles parvient Hayek, qui sont d’ailleurs très composites (Dostaler, 1998, 2001). Elles n’en représentent pas moins une rupture radicale avec le positivisme dominant en refusant le scientisme des lois de la nature dont l’économie politique ne serait plus que la mise en œuvre, dans la ligne de la tradition classique puis néoclassique, de Jean-Baptiste Say au « consensus de Washington ». Hayek a permis ainsi de disjoindre la démarche libérale initiée par Adam Smith, dont l’objet était d’éviter le Léviathan de Hobbes en faisant de la liberté individuelle et de sa relation avec l’Etat son sujet d’étude, des doctrines libertariennes du laisser-faire.

La méthode d’observation de Hayek repose sur un rejet radical du positivisme logique du Cercle de Vienne et sa vision d’une unité de la science fondée sur une vérifiabilité des énoncés théoriques par des énoncés d’observation. Hayek rejette au travers du positivisme logique l’idée que la raison est toute puissante pour transformer l’ordre social. Son approche converge avec celle de Popper en insistant sur les processus cognitifs et sur la nature des théories scientifiques qui ne peuvent être empiriquement vérifiables, comme le prétend le positivisme logique du Cercle de Vienne, mais falsifiables (ou corroborées).

Les travaux de Hayek sur la théorie de la connaissance sont de toute première importance pour le chercheur en management public :

  • Sur un plan disciplinaire, il élargit considérablement le champ, refusant la reductio ad economicam de l’économie néo-classique, pour s’étendre jusqu’au domaine de la philosophie morale.
  • Sur un plan épistémologique, il rejette radicalement le positivisme logique en revivifiant les sources d’un libéralisme humaniste dont on trouve les fondamentaux dans l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux. Son libéralisme se heurte donc de front à l’idéologie néo-classique et son formalisme mathématique qui prétend découvrir des lois déterministes dans l’économie devant guider l’adaptation des institutions.

A. 1.       Hayek et la réfutation du déterminisme

La préoccupation de Hayek tourne autour de deux questions : « l’Etat construit-il le social ? » (ce que Hayek a appelé également « rationalisme constructiviste » mais qui est en fait du positivisme) et « quelle est l’interaction entre le cadre institutionnel qu’il définit et le jeu des acteurs ? » Cette préoccupation est la même que celle d’Adam Smith qui, sans remettre en cause le rôle de l’Etat politique, a considéré les dangers que pouvait faire courir à la performance des nations un Etat gangrené par les rentes et les sinécures.

L’apport de Popper a été important pour Hayek qui adhère au principe de falsification défini dans la Logique de la découverte scientifique. Ils ont vécu tous deux dans la Vienne des années vingt et vu de près la révolution bolchevique et le développement des courants dirigistes qu’ils voient comme un triomphe du rationalisme, de la « rationalité illimitée » des planificateurs de toutes sortes. Son œuvre trouvera sa source dans une volonté militante de poser les bases d’une société fondée sur la liberté.

Sans le formuler comme nous l’avons fait, Hayek distingue l’Etat institution de l’Etat organisation et voit dans la confusion de ses intérêts de joueur avec celui de producteur de règles, un danger pour la liberté politique. L’Etat ne peut être sa propre finalité et doit être soumis à une règle qui lui est supérieure. Hayek fait explicitement référence au thomisme : les autorités légales ne sont pas en elles-mêmes sources de légitimité, elles doivent se référer à un droit supérieur, à l’abri des contingences politiciennes de l’Etat démocratique, à l’image des institutions nées de la révolution anglaise de 1688.

Le projet de Hayek est de remplacer le gouvernement des hommes par le gouvernement des lois. Le processus électoral chez Hayek n’est pas une garantie contre la tyrannie, c’est seulement un moyen. La démocratie recèle un danger : la coercition de la majorité sur la minorité, la tyrannie du court terme électoraliste sur le long terme stratégique. Il remet en cause le contrat social tel que le concevait Rousseau : l’Assemblée Nationale n’est pas le peuple souverain, expression d’un contrat social préexistant à l’expression de la volonté nationale. Dès lors, la plus haute autorité de l’Etat ne doit avoir aucun pouvoir de coercition, mais seulement de rappel et de sauvegarde du droit. Il propose qu’elle ne soit composée que de citoyens expérimentés et d’âge mûr, au-delà de 45 ans, supposés être sages. Hayek est aux antipodes du « jeunisme » des libéraux actuels.

Dans son opposition au positivisme, Hayek ne conçoit la société que comme « un édifice sans architecte », résultat spontané des actions non intentionnelles de l’action humaine, où l’on retrouve très clairement la filiation avec Adam Smith. Il nie donc l’existence de « lois » et de sens du développement de l’histoire qui serait exogène à l’activité humaine. Hayek va jusqu’à rejeter le concept de « société » comme fruit du rationalisme positiviste et d’une volonté de coercition d’individus sur d’autres individus contre laquelle l’Etat hayékien va devoir lutter. La construction sociale obéit à un principe endogène de l’ordre spontané, le droit positif étant la codification des régularités constatées. Cet ordre spontané est le produit de l’expérience humaine qui développe « des habitudes et des institutions qui ont réussi dans leur propre sphère et qui sont devenues, à leur tour, le fondement de la civilisation que nous avons édifiée »[1]. Il se réfère à Whitehead pour lequel « la civilisation avance en accroissant le nombre des opérations importantes que nous pouvons accomplir sans y penser ».

Le moteur de ce progrès est la rationalité limitée[2] des individus qui les conduit à chercher des mécanismes de coordination qui, tout en préservant la liberté des acteurs décentralisés, leur donne une information sur l’état d’équilibre d’ensemble du système. Tel est le rôle du mécanisme des prix que Hayek considère uniquement comme une méthode de gestion de l’information entre le global et l’acteur et non comme un mécanisme miraculeux. Le marché n’est pas, chez Hayek, une « loi de la nature », mais un mécanisme efficace de partage d’informations qui contribue à réduire la rationalité limitée des acteurs. Il s’inscrit contre la tendance de la théorie économique à vouloir mathématiser le fonctionnement du monde. Il sera pour cela dans l’impossibilité d’obtenir un poste dans le département d’économie de l’Université de Chicago en raison de son opposition croissante au positivisme et à la modélisation de plus en plus abstraite de la science économique par les mathématiques. Il deviendra professeur de sciences morales, comme Adam Smith.

Mais le rejet du déterminisme et du positivisme chez Hayek débouche sur une aporie[3]. Son propos est de concevoir une société basée sur la liberté, celle-ci étant définie par l’absence de coercition, mais qu’il est impossible d’abolir complètement. De là vient la nécessité de l’État, qui est une institution centrale du système hayékien : celui-ci doit disposer du monopole de la coercition, au sens du monopole de la violence légitime chez Max Weber, que Hayek admirait malgré son appartenance à l’école historique allemande. Ce monopole de la coercition doit être celui du droit afin d’éviter la coercition des hommes sur d’autres hommes. Mais l’Etat ne pouvant être sa propre fin doit être soumis à un droit qui le contrôle. Pour assurer la clôture de son système, il faut à Hayek une clé de voûte qui ne peut être assurée ni par le fonctionnement des marchés, ni ne doit l’être par le droit positif. Aussi invente-t-il des « lois générales » qui auraient le même rang que le droit naturel de la philosophie politique classique, de niveau moral, à l’abri de la rationalité positiviste humaine et de nature coercitive.

Dès lors, cette loi morale appelle soit la métaphysique, au sens d’un Dieu caché guidant l’action des hommes vers le bien, soit un législateur sage guidé uniquement par la morale édictant des lois générales dans le droit public, que complète un ordre spontané dans le droit privé que fait respecter le juge. Dans le droit privé, le juge hayékien doit faire respecter l’équilibre de l’ordre spontané « un ordre qui n’a pas été agencé par qui que ce soit et qui n’a pas pour base des commandements indiquant aux individus ce qu’ils doivent faire (…) Le juge doit trouver des règles qui n’ont jamais été formulées, ni peut-être pratiquées avant » (1980 : 114-121).

Le droit est, chez Hayek, le produit d’un processus de sélection naturelle. Il n’est pas créé, contrairement à ce qu’affirme le positivisme juridique, prolongement du positivisme logique du Cercle de Vienne : « Nous devons d’abord nous libérer totalement de l’idée fausse qu’il puisse exister d’abord une société et qu’ensuite celle-ci soit capable de se donner des lois » (Hayek , 1980 :114). Le droit et le juge apparaissent ainsi comme un deus ex machina garant de l’harmonie d’ensemble de l’ordre spontané.

La clé de voûte du système hayékien est donc constituée d’un droit non positif, résultat d’un processus d’évolution. Mais Hayek ne nous dit rien sur le critère de sélection à l’œuvre dans ce processus, qui est soit de niveau métaphysique pour les « lois générales » du droit public, soit revient vers des principes utilitaristes qu’il combat et qui suppose l’accord entre utilité et morale[4] pour le droit privé.

Hayek échoue en n’abordant pas le problème de la philosophie politique tel qu’il ressort du dialogue entre Kojève et Strauss : si la question est bien celle de l’accès à la sagesse et de la « bonne société », la solution est pour Kojève celle de la confusion des rôles entre le philosophe et le dirigeant, par définition sage et providentiel que sa philosophie de l’histoire ne manquera pas de fournir face aux besoins des circonstances. Ce qui ne peut mener qu’à la tyrannie selon Strauss, car « philosopher c’est savoir qu’on ne sait pas » .

Raymond Aron ne manque pas de relever cette aporie sur laquelle débouche le raisonnement de Hayek, pour laquelle il conclut son commentaire, élogieux, de La Route vers la Servitude :

« J’ai toujours peine, personnellement à croire que moralité et utilité, par harmonie préétablie, coïncident pleinement (…) Je ne refuserai pas mon admiration à la démonstration de Hayek, mais je réserverai ma foi. Les libéraux ont parfois tendance, comme les marxistes, à croire que l’ordre du monde pourrait réconcilier nos aspirations avec la réalité »[5].

L’œuvre de Hayek fournit donc les éléments d’une remise en cause de la ligne de démarcation établie par le courant dominant basée sur la rationalité parfaite des acteurs et le marché comme moyen d’arriver à la Pareto optimalité. Il fait de la méthode intellectuelle et de la théorie de la connaissance, et non de la question de l’Etat opposé au marché, la ligne de démarcation qui n’est plus entre économistes libéraux et étatistes mais entre positivistes et non-positivistes.

Cette aporie fonde les bases d’une poursuite de la recherche sur le statut du politique, sur la place de la légalité et de la légitimité. Les deux questions que nous laisse Hayek sont un point de départ pour rectifier la ligne de démarcation :

1) à quel ordre peut parvenir l’interaction des acteurs décentralisés, et une action intentionnelle des institutions est-elle possible dans une logique de rationalité limitée des acteurs, et

2) à quel droit non positif peut être soumis l’Etat pour jouer son rôle de protection de la liberté des acteurs et de recherche d’un processus de partage d’information ?

Hayek ne fournit aucune réponse à ces questions. Bien plus, il mène à la disparition du politique par soumission aux lois positivistes du marché: le libéralisme qui voulait émanciper la société de l’Etat ne fait, comme le montre Richard Bellamy dans un article de référence “‘Dethroning Politics’: Liberalism, Constitutionalism and Democracy in the Thought of F. A. Hayek“, que tuer la politique, et donc la démocratie pour la rendre esclave du marché, qui n’est pas chez Hayek – à juste titre – une quelconque “main invisible” qui assurait l’harmonie et la justice.
 
 
Sur le soutien de Hayek au régime de Pinochet: Une controverse animée par Corey Robin
 

[1]  F.A HAYEK « The use of Knowledge in Society », reproduit dans Pierre Manent « Les libéraux », Tel, Gallimard

[2] Hayek n’emploie pas cette formule dont la paternité restera à Herbert Simon, mais le concept y est déjà exprimé « la connaissance des circonstances que nous devons utiliser n’existe jamais sous forme concentrée ou intégrée, mais uniquement en fragments dispersés d’un savoir incomplet et souvent contradictoire que possèdent tous les individus séparés ». Id, p. 765

[3] En philosophie des apories sont des difficultés irréductibles dans une question philosophique ou dans une doctrine.

[4] « Le droit n’a certainement pas été créé pour servir à un but formidable quelconque, il s’est au contraire développé parce qu’il rendait les gens qui s’y conformaient plus efficaces dans la poursuite de leurs propres objectifs » (1980 : 135)

[5] R. Aron « la définition libérale de la liberté », commentaire de La route de la servitude, in Pierre Manent, op. cit , p. 833.

 

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