Le programme de Vladimir V. Poutine: une étude de cas


Bonne décision publique, Economie du développement, Politiques publiques / mercredi, mars 21st, 2018
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Le programme de V.V. Poutine présenté à la Douma est une étude de cas d’une stratégie de politique publique tel que je l’ai développée dans mes recherches en management public et enseigné à mes étudiants durant treize ans.

Qu’est qu’un dirigeant public? C’est d’abord un leader porteur de sens qui sait dessiner le futur d’une nation. La tête dans les étoiles et les pieds dans la glaize, faire les bonnes choses (les objectifs) et bien faire les choses (la gestion). V.V. Poutine a pris la tête d’un pays pillé et humilié après la décennie Eltsine qui a soumis la Russie aux politiques ultra-libérales introduites par les Occidentaux qui ont vu le niveau de vie des Russes baisser de 40% et la richesse transférée aux oligarques (quelques 3000 oligarques son nés à cette époque par la mainmise sur les bien publics de l’ex-URSS) dont 7 – le club des 7 brigands – ont pris le contrôle du pays, confondant affaires et politique.

ll faut en effet rappeler l’ampleur des dégâts causés par la « thérapie de choc » mise en œuvre par Eltsine et son entourage de néolibéraux ex-soviétiques dès la dissolution de l’URSS à la fin de 1991,  avec leurs conseillers occidentaux comme Jeffrey Sachs, Anders Aslund – un « bolchévique de marché » qui ressassait devant la catastrophe de l’économie russe après la crise de 1998 que la situation était due à pas assez de libéralisation, tout comme les dirigeant de l’URSS expliquaient leurs problèmes par « pas assez de communisme » –  ou Andrei Schleifer (condamné pour délit d’initié dans l’exercice de ses fonctions en Russie). Quelques chiffres éloquents donnent la mesure du désastre qui en a résulté et de ses conséquences sociales:

  • De 1992 à 1999, le produit national brut de la Russie a fondu de 50 %. Pour des économistes critiques de l’agressivité des politiques occidentales comme Stephen Cohen, «  jamais dans l’Histoire on aura vu une telle destruction économique en temps de paix. ». Selon les chiffres de la Banque mondiale, la production agricole a diminué de plus de 40 % durant la même période.
  • Le niveau de vie moyen de la population a diminué de 30 à 40 %. Le résultat en a été de faire passer le tiers de la population sous le seuil de pauvreté, si on s’en tient à ce qui est jugé comme tel dans les calculs officiels russes. Pour le politologue québécois Jacques Levesque, si l’on prend les standards occidentaux de la pauvreté, c’est plutôt 60 % de la population russe qui s’est trouvée en dessous du seuil de pauvreté, pendant qu’une poignée d’oligarques se constituaient des fortunes colossales en s’appropriant les entreprises et les ressources les plus rentables de l’État dans le cadre de privatisations frauduleuses.
  • Une réduction dramatique de l’espérance de vie chez les hommes, passée de 64 ans en 1990 à 57 ans en 1996. Celle des femmes est passée de 74 à 71 ans. Jacques Levesque souligne également la baisse dramatique de la natalité, pendant que la mortalité annuelle moyenne était en hausse de 33 %. Pour le Journal of the American Medical Association une telle hausse allait au-delà de toute expérience des pays industrialisés en temps de paix.

    Dans un rapport présenté en 2001 à la Douma d’État, le président de son Comité sur la santé publique, Nikolai Gerasimenko, faisait lui-même le constat suivant : « La base de la croissance sans précédent de la mortalité en Russie est le résultat de la dégradation de la qualité de vie de la majorité de la population. Elle est le résultat d’une crise économique et sociale prolongée caractérisée par la hausse du chômage, les délais chroniques dans le versement des salaires, des pensions et de l’aide sociale ; d’une détérioration de la nutrition, d’une diminution de l’accès aux soins de santé et aux médicaments et au stress engendré par la perte par la population de la confiance dans son avenir et celui de ses enfants. »  La reprise de la natalité sous la présidence de Poutine par une politique familiale agressive a permis à la fois de faire remonter la natalité et de traiter un des aspects de la pauvreté qu’était le problème des mères célibataires et des jeunes mères en général qui étaient dans la misère.

  • S’ajoute à cela une humiliation délibérée de la Russie par les puissances occidentales, avec les révolutions de couleurs dans les pays périphériques, la mise au pouvoir d’un gouvernement délibérément néo-nazi en Ukraine, l’encouragement aux séparatismes internes à la Russie, et l’on comprend la haine de « valeurs occidentales ».

Le grand mérite de Poutine est d’avoir canalisé cette haine qui pouvait déboucher sur un nationalisme malsain vers un patriotisme de bon aloi lié à une politique de développement économique. Pour sa dernière présidence, les défis restent nombreux:

  • La lutte contre la corruption, qui a considérablement diminué mais reste présente, surtout dans les provinces. Mais la justice est moins corrompue, il n’est plus besoin de payer les professeurs à l’université pour avoir son diplôme. Il reste à consolider la « verticale du pouvoir » ce qui est un problème commun aux grands pays (comme la Chine), soit la connexion avec le terrain. En Chine le gouvernement central a traditionnellement gouverné les provinces avec les Triades, jusqu’au jour où celles-ci n’ont plus joué le jeu du pouvoir central, d’où la violente campagne anti-corruption lancée en 2013. Les oligarques ont toujours un pouvoir économique important en Russie mais leur pouvoir politique a été maté. C’est la ligne rouge à ne pas franchir. Ils doivent contribuer aux financements des investissements publics, comme le pont de Kertch vers la Crimée financé en partie par Arkadi Rottenberg.
  • Le développement économique est entravé par la politique restrictive de crédit de la Banque centrale de Russie: les taux d’intérêt réels sont de 7% ce qui est beaucoup trop élevé et le système bancaire est fragile et peu approprié au financement des PME. La politique de soutien à l’innovation reste marquée par les approches verticales héritées de l’ère soviétique et des conceptions issues de la production de masse de la II° révolution industrielle. Les notions de croissance endogène, d’innovation ouverte et décentralisée sont peu développées.
  • La lutte contre la pauvreté est liée au soutien à la natalité, ce sont les jeunes mères qui sont les plus exposées à la pauvreté et les politiques mises en place ces dernières années portent leurs fruits. Durant la décennie Eltsine, la Russie perdait un million d’habitants par an et ce sont aujourd’hui ces classes creuses qui sont en âge de faire des enfants. Le soutien à la natalité passe par l’aide au premier enfant et surtout au troisième enfant puisque la Russie a besoin d’une natalité supérieure au taux de remplacement des générations, et par une politique d’accès au logement, condition de la famille nombreuse.

Alors pourquoi cette haine de l’Occident envers la Russie?  C’est Hubert Védrine qui la résume le mieux: « Depuis le 3ème mandat de V. Poutine, il y a une espèce de fureur occidentale qui s’exerce contre les Russes parce qu’ils sont restés des Russes au lieu de devenir des sociaux-démocrates scandinaves comme tout le monde. ». L’Occident entend s’imposer par ses « valeurs », soit son relativisme obessionnel où tout se vaut. Moscou et saint-Petersbourg auraient du devenir des villes gay-friendly avec ses bars rocks, ses spas pour chiens, ses boutiques de disques vinyles, bref des villes idéales à la Richard Florida.  La Russie serait devenue ouverte à tout vent, morcelée en « républiques » autonomes,  et aurait naturellement adhéré à l’OTAN. Boum patatras! les Russes sont restés russes, chrétiens orthodoxes, attachés à leur histoire et aux valeurs collectives, veulent rester indépendants et restaurent le prestige et la puissance de la Russie.

Que la Russie reste ce qu’elle est après ce qu’elle a vécu est objet d’admiration. Un million de morts pour la première guerre mondiale, plusieurs millions durant la guerre civile où les pertes directes de la guerre se cumulent avec celles de la famine,  à celle de la collectivisation. De 1929 à 1940, les pertes humaines sont estimées à 9 millions (A. Vichnievsky). Viennent ensuite les 27 millions de la guerre.  Quel a été le ressort qui a permis à la Russie de survivre?  La permanence de la culture russe au travers de la littérature, de la poésie, de la création, du cinéma, de l’opéra, de la danse. Egalement la ruée vers les études, née de l’obsession de l’URSS pour la formation les cadres dont elle manquait et du culte du marxisme pour la science. Tout cela fait du peuple russe un des plus éduqué de la terre.

Les Occidentaux s’attendaient sans doute à ce que la fête de la victoire du 9 mai soit remplacée par une gay-pride, alors que les valeurs russes, patriotisme, valeurs collectives, puissance spirituelle de la troisième Rome viennent défier le relativisme occidental. Un indicateur: le vote des Russes résidants en France qui avaient massivement voté contre Poutine en 2012 ont voté massivement pour lui cette fois-ci. Les « valeurs occidentales » ne font plus recette!

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