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Un endroit de rêve pour vos vacances

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Humanisme civique républicain 190 visites

Comment tuer proprement un ennemi politique?

Pour Etienne Chouard (suite)

Marcelin Albert

Les plus âgés, ceux qui ont vécu l’école d’avant Najat Vallaud Belkacem où on apprenait l’histoire de France, ont sûrement en mémoire l’histoire de Marcelin Albert, le héros de la révolte des vignerons du Midi en 1907, qui avait soulevé les vignerons contre la fraude et le sucrage du vin qui, après la crise du phylloxera, ruinait la viticulture. Marcelin Albert n’était pas un politicien, c’était un homme du peuple, un cafetier doué d’un charisme certain, qui avait embrassé la cause viticole au point de devenir le leader d‘une révolte motivée par la baisse des taxes sur le sucre, à la demande des grands betteraviers du Nord, qui subventionnait la fraude sur le vin et faisait s’effondrer les cours.

De fil en aiguille, le midi entre en insurrection et le ministre de l’intérieur, Clemenceau (encore un qui avait commencé sa carrière à l’extrême-gauche), fait donner la troupe, mais le 17° régiment de ligne, composé de conscrits de la région, met crosse en l’air et se mutine. Clemenceau est en échec mais il va gagner par la méthode douce: il fait venir Marcelin Albert à Paris et lui parle en homme de bonne foi à un autre homme de bonne foi. Vous devinez la suite. Le Marcelin est effectivement de bonne foi et ne faisait pas le poids face à un politicien roué comme Clemenceau. Il accepte de modérer le mouvement. En bonus, Clemenceau lui donne un billet de 100 francs pour retourner dans son village. Aussitôt dit, aussitôt fait, Clémenceau se répand dans la presse pour expliquer comment il a neutralisé Albert. Celui-ci sera discrédité et le mouvement se décomposera. La première option aura coûté la mutinerie d’un régiment, la seconde 100 francs.

Pourquoi je vous raconte tout ça à propos d’Etienne Chouard, qui ne boit pas de vin? Il a fait pire que Marcelin Albert qui n’avait fait que dénoncer ceux qui sucraient le vin: il a dénoncé l’escroquerie de ceux qui se sucrent au travers du système représentatif.

Deux porte-flingues de Mélenchon veulent dégommer Etienne Chouard. Clément Sénéchal, sociologue d’Etat, ne supporte pas l’idée du tirage au sort (TAS) défendue par Etienne. Tenez-vous bien, c’est du lourd: “Il [Chouard] confond classe en soi et classe pour soi et ignore la dimension dissensuelle de la démocratie au privilège d’une vision consensualiste typiquement bourgeoise, ignorante des antagonismes sociaux“. Propos limpide qui va, n’en doutons pas, soulever l’enthousiasme des masses populaires. L’autre est une bolchévique de salon, Pascale Fautrier,  pour qui “Etienne Chouard et ses Gentils Virus sont le cheval de Troie de l’extrême-droite”. On tremble. Nos deux révolutionnaires professionnels animent le M6R (Mouvement pour la VI° République) du Parti de Jean-Luc Mélenchon, censé rédiger une nouvelle Constitution au travers d’un processus participatif: Place au peuple! proclament-ils. Patatras: les “gentils virus” d’Etienne Chouard s’invitent: c’est pas le bon peuple! Pas question pour nos révolutionnaires professionnels: la politique doit rester l’affaire de spécialistes et être réservée aux “gens de gauche”, au nom d’une conception racialiste de “la gauche” incarnation du Bien: la gauche ethnique.

Donc il faut abattre Chouard.

– La stratégie dure est celle désormais classique de la gauche au pouvoir, la reductio ad Hitlerum, selon l’expression forgée par le philosophe Leo Strauss. On dénonce Chouard comme fasciste, nazi et je ne sais quoi encore. Un bide sidéral. Comme le 17eme de ligne, les réseaux sociaux contaminés par les gentils virus n’ont pas marché et se sont ralliés à Etienne Chouard,

– La stratégie insidieuse qui consiste à abattre un homme en détachant ses proches de lui. Le coup fut rude avec la trahison de Judith Bernard, très proche amie d’Etienne qui avançait des positions hardies dans les médias – dont elle fait partie. Harcelée par nos zozos qui la menacent des pires avanies à commencer par perdre son emploi à Arrêt sur images, sans prévenir elle publie un papier lamentable : Je n’ai pas de proximité idéologique avec Etienne Chouard. Au bon vieux temps des procès de Prague, les épouses étaient convaincues de dénoncer publiquement leurs maris. Elles n’étaient pas épargnées pour autant. Pauvre Judith.

– La stratégie “Marcelin Albert”: Montrer que le personnage est en définitive falot, sans consistance et que c’est bien à tort qu’on lui a accordé tant de crédit. Entre alors en scène Le Nouvel Obs qui publie un entretien au titre savamment ambigule trouble monsieur Chouard qui est un chef d’œuvre qui restera un cas d’école étudié dans les formations à la déstabilisation. Lisez et jugez plutôt:

1) D’abord inutile d’être trop méchant: il suffit de faire passer votre adversaire pour un niais et un naïf. Les adjectifs “gentil” “trop bon”  “aime son prochain” cadencent les paragraphes.

2) Quelqu’un de gentil est forcément faible de caractère: il a besoin de héros, il est grisé par ses admirateurs, se sent pousser des ailes, il se trouve génial, admire sa propre gloire…

3) Et un petit coup sur ses origines sociales: petite bourgeoisie catholique, éducation bien comme il faut, pas étonnant qu’il soit “gentil” et naïf! Et en plus il proclame être resté attaché aux valeurs chrétiennes. En pleine affaire des crèches, une marque indubitable d’attaches à l’extrême-droite.

4) Puis vient l’infamie: les détails sur sa famille qui n’ont rien à faire dans une interview. Vous savez, ce sont les détails que les journalistes arrivent à obtenir en mettant leur proie en confiance avec des phrases mielleuses du genre “ce n’est pas pour en parler mais j’ai besoin de vous connaître, de cerner votre environnement pour utiliser les mots appropriés“. Le genre de confidence qui n’a rien à voir avec le thème de l’article  mais qui permet de glisser en douce qu’il est un peu pervers, un tantinet dégénéré et macho de laisser sa femme à la maison. Pas étonnant qu’il soit “trouble” ce monsieur Chouard. En prime, cela permet de le mettre en porte-à-faux vis-à-vis de sa famille et de contribuer à son isolement. Bien sûr en théorie, le poids de cette infamie devrait reposer sur la journaliste, Elsa Vigoureux. Mais non, c’est une nouvelle pièce à charge contre Etienne: Avoir fait confiance à une journaliste du Nouvel Obs! Pour quelqu’un qui veut refaire la Constitution, mais quel naïf!

5) On n’échappe pas au couplet de reductio ad hitlerum et aux poncifs sur le “populisme” et autres fadaises, mais cela devient presque marginal dans ce papier, c’est juste pour en remettre une louche et payer tribut aux bien-pensants.  J‘ai déjà dit ce que je pensais de ces niaiseries.

Citant Hegel, Marx remarquait que lorsque l’histoire se répète elle commence en tragique et finit en farce. Quand Mélenchon veut être Fouquier-Tinville il n’est que Raoul Volfoni. Il veut tout faire péter, Raoul, mais se retrouve KO avec un bourre-pif et rentre dans le rang. Pour lui, une constitution n’est qu’une affaire de numéro avec une constante: elle doit rester aux mains de professionnels de la politique.

Etienne Chouard, avec d’autres comme [amazon_link id=”2707170143″ target=”_blank” ]Yves Sintomer[/amazon_link] et [amazon_link id=”B00QAUWJE4″ target=”_blank” ]Bernard Manin[/amazon_link], a remis au goût du jour une des plus vieilles et plus éprouvées pratiques de la démocratie, le tirage au sort, en proposant de l’appliquer aux assemblées constituantes, dont le débat entre deux grands historiens de la gauche, Jean-Claude Michéa et Jacques Julliard, souligne l’actualité et la pertinence dans un [amazon_link id=”2081313138″ target=”_blank” ]ouvrage superbe[/amazon_link]. Plus, il l’a fait sans demander l’autorisation à personne, sans avoir aucun titre autre que sa compétence et son engagement, sans demander à qui que ce soit d’adhérer à quoi que ce soit, simplement en exerçant le plus impératif de ses droits de citoyen actif: la raison  qui examine, se documente, débat et juge en donnant crédit a priori à toutes les options même aux plus improbables, rejetant les interdits et la moraline des pharisiens, pour dégager ce qui est conforme au bien commun.

Plus encore il est passé à la pratique en faisant d’internet un outil constituant qui a inversé le cours prévu du référendum de 2005, là où les Volfoni ne voulaient comptabiliser que le “non de gauche” selon leur conception ethnique et racialiste de “la gauche”: Il n’y aurait eu selon eux que 30% de “non” ethniquement purs, dignes d’être comptabilisés! Pour les Volfoni, la pire des gauches qui trahit le peuple vaudra toujours mieux que les meilleurs des républicains de droite qui refusent la trahison de la nation. Indéfectible allié du gouvernement socialiste pour garantir ses places, notre tonton flingueur est un tonton flingué qui voit son capital électoral fondre au fil des scrutins.

Etienne Chouard s’inscrit dans une grande tradition dont la gauche était censée être la gardienne mais qu’elle a tuée au nom de l’idéal libertaire commun aux néo-libéraux qui ont pris le pouvoir après 1968: celle de l’éducation populaire. Issue des mouvements de jeunesse chrétiens, syndicalistes ou simplement humanistes l’éducation populaire permettait à chacun de s’emparer de la chose politique au sens noble, d’accéder aux grandes œuvres, d’entrer dans les grandes controverses et de tenter d’y prendre sa part. Nul n’était interdit de parole, toute parole était respectable pourvu qu’elle s’exerça dans la fraternité et la bienveillance. La correction fraternelle permettait à chacun de comprendre où il se trompait, de percevoir les impasses, voire les tromperies, et de découvrir de nouvelles voies. Nul n’était condamné a priori pour les idées qu’il exprimait. C’est ce que veut faire Etienne en ces temps où l’enseignement de base a été détruit, la culture générale massacrée, la propagande et les procès omniprésents et où les faux prophètes pullulent.

Nos beaux intellos trouvent peut-être cela nunuche, mais la campagne de calomnies dont il est l’objet de la part des maîtres de ce monde montre qu’il a visé juste et qu’il fait mouche.

Il me trouvera dans cette entreprise toujours à ses côtés.

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