Un antiracisme dévoyé

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Par Christian Authier

© J.F. Paga / Grasset
© J.F. Paga / Grasset
En 1993, dans son essai Voyage au centre du malaise français, sous-titré «L’antiracisme et le roman national», le sociologue Paul Yonnet analysait comment la nouvelle idéologie antiraciste promue par SOS Racisme et le pouvoir mitterrandien instituait, tout en déconstruisant l’idée de continuité nationale, une racialisation des rapports sociaux. Parmi d’autres intuitions, il pressentait que ce néo-antiracisme posait les fondements d’un nouvel antisémitisme que l’on vit surgir en France à partir de 2000. L’émergence ces dernières années du concept d’islamophobie participe à ce dévoiement de l’antiracisme à des fins politiques et religieuses. Les associations ou intellectuels brandissant l’accusation d’islamophobie ne visent pas à défendre les musulmans potentiellement victimes de discrimination ou de racisme en tant qu’individus, mais à protéger la religion du prophète de toute critique. Ils dénoncent ou poursuivent des journalistes, des dessinateurs, des écrivains coupables à leurs yeux d’irrévérence envers l’islam ou la communauté des croyants, mais curieusement ils ne dénoncent jamais – du moins jamais prioritairement – l’islamisme radical et le terrorisme islamiste qui nourrissent précisément l’islamophobie tout en tuant également des musulmans en France et dans le monde.
On traque un «racisme imaginaire», on martèle «pas d’amalgame» (alors que justement les Français dans leur écrasante majorité n’ont pas fait d’amalgame), on répète à l’envie que les tueurs se réclamant de l’islam n’ont rien à voir avec l’islam (l’État islamique devrait d’ailleurs changer de nom) pendant qu’un islam radical tente d’imposer ses interdits, ses coutumes, ses valeurs en opposition avec notre laïcité, notre liberté d’expression, notre égalité entre les hommes et les femmes, notre liberté religieuse. Il y a par ailleurs chez une part de nos élites – politiques médiatiques et intellectuelles – une «islamophilie» et même une complaisance envers l’islamisme. Dans son dernier livre, Pascal Bruckner cite des exemples édifiants de cet esprit de soumission et de collaboration dans lequel se mêlent haine de soi, repentance et fascination pour la force. Il en appelle à ne rien céder dans «la bataille sémantique et la guerre des esprits». Il y a urgence.

Pascal Bruckner contre l’imposture de l’islamophobie

Dans un essai passionnant, Un racisme imaginaire, Pascal Bruckner démontre notamment comment le terme d’islamophobie et un nouvel antiracisme dévoyé menacent la liberté d’expression.

Le concept d’islamophobie vise-t-il au final à rétablir le délit de blasphème et à rendre impossible toute critique de l’islam ?

Oui, c’est  tout le propos de mon livre. Il s’agit pour ceux qui invoquent l’islamophobie de rétablir le délit de blasphème aboli en 1791 par la Convention et le constituant Lepeletier de Saint-Fargeau. La Révolution française établissait ainsi une société fondée sur la loi humaine et non plus sur la loi divine. L’islam radical veut évidemment revenir en arrière car pour lui le politique et le théologique ne se distinguent pas.

Vous écrivez : «l’antiracisme ne cesse de racialiser toute forme de conflit ethnique, politique, sexuel ou religieux. Il recrée en permanence la malédiction qu’il prétend combattre.», «l’antiracisme, devenu la religion civile des temps modernes, s’est transformé en hostilité permanente de chacun contre chacun». A quel moment et pourquoi s’est produit ce dévoiement ?

Je pense que cela s’est produit au moment de la chute du communisme, mais cela avait commencé en France avec la création de SOS Racisme par François Mitterrand. En bon cynique, Mitterrand a simultanément favorisé l’essor du Front national et de SOS Racisme que Jean Baudrillard comparait avec beaucoup d’humour à SOS Baleines. Il ne s’agissait pas de combattre le racisme, mais de le sauver pour permettre la prolifération de ligues antiracistes… Ensuite, après la chute du communisme, la lutte des races a remplacé la lutte des classes. La gauche multiculturaliste, qui prédomine aujourd’hui, se soucie beaucoup plus de la protection des minorités que des droits de la classe ouvrière qui s’est d’ailleurs massivement tournée vers le Front national. Ce dont la gauche a pris acte. En 2010, le fameux rapport du think tank Terra Nova, publié par Olivier Ferrand, recommandait au PS de faire alliance avec les bobos des villes et les immigrés plutôt qu’avec la classe ouvrière et les agriculteurs considérés comme enracinés dans la glèbe et l’adoration du passé. C’est l’opposition entre les peuples nouveaux – bobos des villes et immigrés ouverts sur la mondialisation et le cosmopolitisme – et les peuples anciens. A partir de ce moment, le mot d’ordre de protection des minorités, quelles qu’elles soient, sexuelles ou religieuses, a prévalu sur le souci de justice sociale.
Vous citez le CCIF, Collectif contre l’islamophobie en France, qui affirme vouloir combattre notamment «l’islamophobie comprise comme une crainte irrationnelle envers l’islam». Dans une tribune parue dans Le Monde le 15 janvier 2015, l’écrivain Olivier Rolin après avoir cité une longue liste de violences et d’oppressions exercées au nom de l’islam, écrivait : «Moi, en tout cas, j’ai peur d’un certain islam. Mais je n’ai pas peur de le dire.» Après tout, avoir peur d’un certain islam n’est pas un délit…
Ce n’est pas un délit et c’est même une preuve de lucidité puisque les premiers qui ont peur de l’islam radical sont les musulmans eux-mêmes qui en sont  les principales victimes. De nombreux pays musulmans sont extrêmement prudents face aux extrémistes et sont gagnés par une certaine crainte des courants intégristes. Le problème est que l’on assimile la «phobie» à la haine. Or, «phobie» signifie la peur. De la peur à la haine, il y a un pas à franchir. On a raison de considérer qu’il y a un problème musulman et ce problème date au moins de la fin du XIXème siècle quand les théoriciens de la Nahda, le renouveau, tentaient au Moyen Orient et au Maghreb de diagnostiquer ce qu’ils appelaient la maladie de l’Islam.
À partir du début des années 2000, et avant même le 11 septembre, il y a eu en France l’émergence d’un nouvel antisémitisme dans les quartiers et les banlieues émanant de jeunes issus de l’immigration. Le phénomène s’est depuis amplifié jusqu’aux attentats de Merah et de L’Hyper Cacher. Pourquoi selon vous ?
Il y a un antijudaïsme de principe dans le Coran (comme dans le christianisme) puisque les juifs à qui fut accordée la première révélation, via Moïse, ont démérité de Dieu qui s’est tourné ensuite vers les Arabes. Le juif est aux yeux des islamistes un ennemi à double titre : c’est un inférieur devenu un égal, et même par certains côtés un supérieur avec la création de l’État d’Israël et sa réussite certaine. Cela est insupportable pour beaucoup de voir ce peuple méprisé jusque-là et traité comme plus bas que terre créer un État fort, puissant, qui a battu à plusieurs reprises les armées arabes coalisées. Ensuite, il y a la question du statut des juifs comme victimes. Dans ce club très fermé des parias de l’histoire, le candidat au titre de martyr rencontre inévitablement les juifs et la Shoah. Dès lors, pour certains, il s’agit de dire et de faire croire que les musulmans d’aujourd’hui sont traités comme les juifs des années 30. C’est une sorte de révisionnisme en direct, mais cela fonctionne, notamment sur certains politiciens, en mal d’électeurs, comme Vincent Peillon récemment.
À propos de cette concurrence victimaire, il y a en quelque sorte un angle mort chez les professionnels de l’antiracisme, celui concernant «les Vietnamiens, Cambodgiens, Laotiens, anciens sujets de l’Empire et objets en France avec les Chinois d’un véritable racisme de la part des populations des banlieues». Avec leur statut d’anciens colonisés, ils auraient en effet toutes les raisons de se plaindre et cela ne se produit pas…
Cela ne se produit pas et lorsque les Asiatiques ou les Français d’origine asiatique manifestent, comme en septembre 2016 à Paris, pour protester contre la mort d’un couturier chinois à Aubervilliers et les violences dont ils sont l’objet, ces initiatives sont boudées par les associations antiracistes dont SOS Racisme. La mariée n’est pas assez belle. En réalité, l’Asiatique n’est pas la bonne victime car il ne tient pas un discours victimaire, il travaille, et cherche à s’intégrer. La bonne victime est l’Arabe ou le Noir.
Vous rappelez que l’islam «embrasse un ensemble de populations très vastes et ne peut être assimilé à une ethnie particulière, même si les Arabes en sont le peuple phare, le socle anthropologique». N’y a-t-il pas une confusion en France dans l’utilisation du terme «musulman», y compris dans les discours médiatiques ou politiques ? Des associations se revendiquant de l’islam prétendent ainsi représenter 5 ou 6 millions de musulmans. On réduit des individus, maghrébins ou arabes (puisque le terme musulman renvoie dans l’imaginaire collectif à ces populations) à une croyance supposée sans leur demander leur avis.
D’une part, on islamise d’emblée des gens qui ne se sentent peut-être pas du tout religieux. Ensuite, le mot musulman tend à remplacer celui de maghrébin ou d’africain. L’islam devient une sorte de nouvelle nationalité, une nouvelle peau que l’on pose sur des individus qui pour certains ne sont absolument pas musulmans. La Oumma, la communauté des croyants devient une patrie transnationale dont nul n’aurait le droit de sortir. Cela pose le problème si délicat de l’apostasie, de ces individus qui veulent quitter leur foi d’origine, se convertir au judaïsme, au christianisme et que l’on menace de mort. Sans parler de ceux qui cessent de croire mais sont contraints de faire les gestes religieux par simple pression communautaire.
Ces dernières années, des procès médiatiques ont été intentés à des intellectuels ou à des journaux accusés d’islamophobie : de Michel Houellebecq à Charlie Hebdo pour ne citer que les plus célèbres. Plus récemment, l’historien Georges Bensoussan et vous-mêmes avez été poursuivis par des associations dites antiracistes. Dans ces affaires (le jugement concernant G. Bensoussan n’est pas encore rendu), les plaignants ont été déboutés. Cela vous paraît-il rassurant ou bien le fait que ces procès aient lieu montre que les choses tournent mal ?
Les choses ont mal tourné depuis pas mal de temps et le procès est une tentative pour faire taire les gens. C’est une forme de «djihad juridique», selon l’expression du journaliste Brice Couturier. Ce harcèlement judiciaire  serait juste désagréable s’il ne s’accompagnait par ailleurs de menaces de mort ou de menaces physiques. Aujourd’hui, un certain nombre de journalistes et intellectuels doivent être protégés par des policiers. Toute l’équipe de Charlie Hebdo connaît cela, mais Michel Houellebecq a dû avoir une protection pendant un certain temps, Caroline Fourest, Philippe Val, Gilles Kepel, Eric Zemmour… Il y a 20 ou 30 personnalités qui sont sous la protection des services de sécurité. Cela montre bien que l’on a changé d’échelle. Ce n’est plus un conflit d’opinions, tout à fait légitime dans une démocratie mais le choc entre deux visions du monde : «Ou tu acceptes ma vérité ou tu risques la mort.» L’attentat meurtrier contre Charlie Hebdo a été un avertissement lancé à tous les récalcitrants. C’est en quoi l’accusation d’islamophobie vaut pour condamnation à la peine capitale.

 
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