La recherche

« Pour ne mentionner qu’un point, le plus massif, peut-être, je dirais que l’idée de progrès était liée à celle de conquête de la nature, l’homme se transformant en maître et possesseur de la nature afin d’améliorer la condition de l’homme. Les moyens pour atteindre ce but furent la nouvelle science. Nous connaissons tous les immenses succès de la nouvelle science et de la technologie qui en est issue, et nous pouvons tous constater l’énorme accroissement de la puissance de l’homme. L’homme moderne est un géant comparé à l’homme d’autrefois. Mais il nous faut aussi noter qu’il n’y a aucun progrès équivalent en sagesse et en bonté. L’homme moderne est un géant dont nous ne savons pas s’il est meilleur ou pire que l’homme d’autrefois. »

Leo Strauss, « Progrès ou retour », in La Renaisssance du rationalisme politique classique

L’origine de ma démarche de recherche s’explique par mon parcours et mon questionnement professionnel, très lié à un questionnement personnel, ce qui explique sans doute son hétérodoxie au regard des canons en vigueur. Ce questionnement a toujours tourné autour des questions d’évolution et de changement, que ce soit au niveau micro (l’individu dans son environnement proche), au niveau méso (les organisations), qu’au niveau macro (les institutions).

De ma formation initiale d’historien, la notion de « temps long » (Braudel) reste essentielle pour structurer une compréhension de la dynamique des systèmes. Egalement imprégné de l’enseignement de Marc Bloch et de l’Ecole des Annales, je n’ai jamais pu concevoir le changement que dans le cadre d’un système global où les facteurs politiques, sociaux, culturels jouent un rôle structurant. Beaucoup plus que l’économie, notion, pour moi, vague dont la prétention à être une science totalement autonome, politiquement et éthiquement neutre, a pratiquement échoué, la technologie (au sens où la définit Joël Mokyr, soit de la connaissance) est une variable explicative beaucoup plus pertinente de l’évolution. L’influence de Hannah Arendt a, dans cette perspective, été importante pour faire ressortir le lien entre technique, technologie, rationalité, évolution, avec le risque permanant de bifurcation vers le nihilisme d’une raison devenue son propre objet dans l’ubris de la technique.

Pas plus qu’un compte d’exploitation d’une entreprise, un budget public sans déficit ne fait rêver, même si l’on peut considérer que c’est un objectif pratique nécessaire. Mon expérience professionnelle dans le redressement d’entreprises dont le modèle d’affaire était dépassé et qui ont failli disparaître sous l’effet du processus de destruction créatrice schumpétérien (Sollac Usinor, PSA) m’a très tôt fait apparaître que la condition de réussite de telles transformations radicales ne résidait pas dans telle ou telle technique managériale mais dans l’existence d’un projet qui fasse sens.

Un tel projet comporte nécessairement une dimension transcendantale et altruiste que je désigne dans mes travaux par « bien commun», en référence aux concepts cicéroniens puis thomistes de la philosophie politique classique. Une autre condition est que cette dimension intemporelle s’incarne dans le contexte historique, soit la dépendance de sentier qui définit la culture d’entreprise, elle-même conditionnée par l’environnement insitutionnel. Dans les entreprises qui ont réussi ces transformations, les dirigeants ont de facto adopté une telle approche qui a permis « d’enchanter » la technique, de donner du sens, de « relier la charrue aux étoiles ».

« Relier la charrue aux étoiles »,  c’est précisément définir et connecter les trois niveaux micro, méso et macro. Ayant progressivement évolué du management d’entreprise vers le management public, en identifiant leurs régularités et leurs spécificités, c’est sur cette dernière discipline, tant pour sa plus grande complexité que pour la prégnance des nécessités de l’heure, que porte le présent projet scientifique.

A.      AXES DU PROJET SCIENTIFIQUE

Dans ma thèse « L’innovation une affaire d’Etat : Piloter la réforme face à la 3° révolution industrielle », j’ai mis en tension évolution de la technologie comme axe structurant de la transformation des sociétés et évolution de l’Etat. Les points saillants de ma thèse faisaient ressortir que :

  • Aucune société ne s’est développée sans institutions et donc sans Etat.
  • L’incapacité du cadre institutionnel à évoluer pour intégrer les possibilités nouvelles de la technologie signifiait le déclin de ces sociétés.
  • Ce mouvement ne s’inscrit pas dans un quelconque déterminisme mais dans une dynamique évolutionniste : il y a co-évolution entre les technologies et le cadre institutionnel qui permet leur déploiement, selon une dynamique de cycles qui correspond aux cycles de Kondratiev, aux cycles d’affaires de Schumpeter, aux cycles technologiques tels que développés par les néo-schumpétériens (Freemann, Soete, Perez…)

A rebours du courant dominant, je considère donc la question de l’Etat comme centrale et comme une question politique et non technique. La suite logique de cette recherche est donc la construction d’un lien entre management public et philosophie politique. D’autres disciplines, notamment l’économie, ont entrepris une démarche similaire en se rattachant au domaine des sciences morales, ce qu’était l’économie jusqu’au début du XIX° siècle.

En inscrivant le management public dans le domaine des sciences morales, je le considère comme une technologie d’intervention dont l’efficacité dépend

1) de la légitimité des buts des politiques publiques,

2) de la conception de processus de changement mis dans le contexte et prenant en compte la dépendance de sentier,

et 3) de la capacité d’évolution du cadre institutionnel.

B.      PLAN DE LA DEMARCHE

Je pars de l’interpellation du professeur Steve Kelman, de Harvard, « Public management needs help » (2005), qui propose de refonder le management public sur ce qu’il était initialement : le management des organisations, dans la lignée des travaux de Weber, de Simon, de Crozier, qui a eu pour cadre des organisations publiques. Je reprends la critique, en l’approfondissant, de l’approche purement gestionnaire du NPM (New Public Management) et des impasses auxquelles elle mène et qui rendent nécessaire un enrichissement du programme de recherche.

L’objectif de l’enrichissement de ce programme est d’accroître la capacité prescriptive du management public, notamment pour sortir du jeu pervers que je définis que le « processus d’euthanasie bureaucratique de l’Etat » : dans un débat public mal posé, opposant « plus d’Etat » à « moins d’Etat » au sens des libertés positives et négatives d’Isaïah Berlin, il se crée  un processus pervers non intentionnel : privé de direction politique, l’Etat est mal géré et cette mauvaise gestion justifie l’euthanasie passive de l’Etat.

Sortir de ce processus implique de redéfinir une ligne de démarcation dans le programme de recherche. Elle passe pour moi au sein de la théorie de la connaissance, entre positivisme et évolutionnisme. Cela passe par l’intégration dans le programme de recherche des travaux de Hayek sur la théorie de la connaissance et de Aoki et Douglass North en économie institutionnelle. L’Etat apparaît comme un système de croyances codifié : la clé de l’évolution est donc la capacité à faire évoluer un système de croyances.

Le retour du politique est donc essentiel dans cette perspective, et donc le retour à la philosophie politique, soit Machiavel et tout le courant qui en est issu sur l’étude de la respublica, dont la forme moderne est le républicanisme anglo-saxon (l’école de Cambridge avec Pocock et Skinner) qui fait le constat des impasses de la démocratie libérale définie comme uniquement procédurale et indépendante de tout système de valeurs.

Ce nouveau programme de recherche en management public repose donc sur une combinaison entre une technologie managériale et une interrogation sur les finalités politiques de la « bonne société » (schéma ci-dessus). Il est construit à la manière de Lakatos, autour d’un noyau dur (mes croyances en tant que chercheur) et trois hypothèses protectrices qui doivent être discutées.

Les questions essentielles à approfondir sont :

  • Le renouveau de l’approche constructiviste appliquée au management public, opposée aux approches inductives et hypothético-déductives dominantes.
  • L’intégration de l’incertitude dans les modèles décisionnels et donc la question de l’apprentissage.
  • Le nécessaire retour à la philosophie politique classique du bien commun comme moyen d’arbitrage des finalités.
  • Le rôle des vertus civiques comme institutions informelles, l’éducation des élites, et les relations entre institutions et organisations (déjà abondamment développé dans ma thèse) comme levier du changement.

La question finale est celle de la prise de décision publique dans un monde incertain, du rôle de la participation du peuple à la prise de décision. Les notions machiavéliennes de fortuna (l’incertitude), de virtù (qualité du dirigeant) et de participation populaire (le débat public) apparaissent ainsi d’une extraordinaire modernité.

*

Vous trouverez à partir de cette page l’état de mes activités de recherche, qui recouvre plusieurs champs:

– Mon programme de recherche en cours sur la modélisation numérique des écosystèmes urbains: les smart cities

– Le pilotage de la performance du secteur public et des organisations publiques.

– Le rôle de la technologie dans le développement et l’histoire économique.

– Le rôle de l’Etat dans l’histoire économique et l’économie du développement. Après avoir traduit en 2011 le livvre de ERik Reinert « [amazon_link id= »2268072908″ target= »_blank » ]Comment les pays riches sont devenus riches, pourquoi les pays pauvres restent pauvres[/amazon_link] », je prépare une histoire de l’Etat stratège avec Jacques Sapir « L’Etat stratége et la richesse des nations XVI° – XVII° siècle »

– La philosophie politique. Je travaille sur le thème du bien commun, qui est le plus ancien de la philosophie politique.

– La systémique.