L'innovation, une affaire d'Etat - Site de Claude Rochet

Abonnez-vous à ce blog par e-mail.

Saisissez votre adresse e-mail pour vous abonner à ce blog et recevoir une notification de chaque nouvel article par email.

Droits de reproduction

Les publications de ce site sont placées sous licence Creative Common. Ils peuvent être repris à condition de citer leur auteur [Claude Rochet], leur source [Site personnel de Claude Rochet], url de la page correspondante, de ne pas modifier le contenu, de ne pas en tirer commerce.

Deezer

Un endroit de rêve pour vos vacances

Un endroit de rêve pour vos vacances

L’innovation, une affaire d’Etat

Partager:

Extraits de “L’innovation, une affaire d’Etat: Gagnants et perdants de la III° révolution industrielle”

Voir le livre

J’ai publié ce livre en 2007, qui est l’édition de ma thèse de doctorat, allégée des parties purement académiques et complétée de recherches postérieures. L’axe de cette recherche est le lien entre évolution de l’Etat et innovation. Cette évolution est étudiée sous deux angles: l’évolution de l’Etat comme acteur institutionnel de l’évolution des sociétés et des nations, qui est étudiée à partir de l’histoire du développement économique, et l’évolution de l’Etat comme organisation et sa capacité à innover.

Les thèses défendues sont:

1) Il n’y a jamais eu d’innovation et d’évolution des nations sans une intervention active de l’Etat. Cette intervention n’est possible que si l’Etat sert le bien commun.

2) Cette intervention n’est possible que si l’Etat lui-même est capable de comprendre le rôle de la technologie en l’intégrant dans sa propre administration.

[amazon_image id=”2296029078″ link=”true” target=”_blank” size=”medium” ]L’innovation, une affaire d’État : Gagnants et perdants de la troisième révolution industrielle[/amazon_image]


 
Extrait

B. UN DIVORCE ENTRE L’ECONOMIE ET LE BIEN COMMUN



« La grandeur de la Cité, c’est le bien commun »

Machiavel

D’où vient ce relatif divorce entre évolution technologique et Etat qui va marquer les deux révolutions industrielles du XVIII° au XX° siècle avec alternance de foi absolue dans les vertus du marché, puis les retrouvailles avec l’interventionnisme étatique en temps de crise dont le keynésianisme fut la dernière illustration en date?

B. 1. Les trois causes du divorce

Trois raisons à cela, semble-t-il.

a) La déification du libre-échange: Tout d’abord – c’est la conclusion de Reinert – la sous-estimation du rôle de la technologie au profit de celui du commerce, dans la lignée des conclusions de l’Enquête sur les Causes de la Richesse des Nations d’Adam Smith. Cette critique fut clairement adressée par Friedrich List à Smith. Le commerce n’a de sens que s’il permet- la remarque remonte au Roi d’Angleterre Edouard VII à son arrivée sur le trône en 1485- d’exporter des produits manufacturés contre des produits primaires, donc d’accroître le capital productif national, soit la compétitivité de la nation (Reinert, 1994). Or, Smith fait du progrès technique une conséquence de la division du travail en laquelle il voit la seule source du progrès économique (Schumpeter, [amazon_link id=”2070313417″ target=”_blank” ]Histoire de l’Analyse Economique[/amazon_link], ci-après HAE, 1983 :266). Pour se parfaire, la division du travail nécessite l’extension du libre-échange, la production de richesses ne pouvant être limitée que par la taille du marché, d’où le soutien de Smith à la politique coloniale.

Smith passera à côté du rôle de la manufacture comme vecteur des rendements croissants et ne retiendra du mercantilisme que son aspect monétaire alors qu’il est, comme Schumpeter l’a montré, la forme la plus ancienne de la politique économique.Smith a légué une « critique inintelligente » (HAE I : 496) du « système commercial et mercantile » laissant penser que le mercantilisme reposait sur un jeu à somme nulle entre nations (ce que l’une gagne est perdu par l’autre) – et donc que le marchand ne peut être qu’un voleur enrichi par les monopoles qu’il a obtenu de l’Etat – que la richesse est égale à l’argent et que l’intérêt collectif n’est que la somme des intérêts des marchands.Jamais les mercantilistes n’ont soutenu cela, souligne Schumpeter.

La raison d’être du mercantilisme était la nécessité d’une politique de puissance sans laquelle, il n’y a pas de puissance économique, et au-delà, la nécessité d’acquérir des connaissances, « le salut par le savoir », comme l’écrivit Misselden en 1623 dans sa querelle avec Gérard de Malynes qui réduisait le mercantilisme à l’accumulation de facteurs de production et ne voyait pas « la différence entre un tas de pierres et de poutres et une maison » (in Reinert, 1999). En bref, pour Schumpeter « Le fait est que La Richesse des nations ne contient pas une seule idée, principe ou méthode analytique qui fut entièrement nouvelle en 1776 » (HAE I, p. 262). L’apport de Smith est d’avoir constitué un corps de doctrine d’économie politique fondé sur le libre-échange, conçu comme une garantie pour que le commerce soit un jeu à somme non-nulle, et une importation, nuancée par son inscription dans la continuité des doctrines scolastiques du droit naturel, du laisser-faire des physiocrates français.

De fil en aiguille, après Smith se forma l’idée que l’expansion commerciale avait été une cause de la révolution industrielle anglaise. Paul Bairoch dans ses Victoires et Déboires (ci-après VD), cite les travaux de Patrick O’Brien (1981) qui montrent que si l’économie anglaise s’était trouvée empêchée de commercer avec la périphérie, les dépenses brutes annuelles d’investissement n’auraient pas diminué de plus de 7%. L’expansion commerciale anglaise du XVIII° et surtout du XIX° siècle fut une conséquence, pas une cause. Le libre-échange allait ainsi faire son entrée au panthéon des croyances qui fondent les politiques économiques, souligne Erik Reinert (1994), basé sur le présupposé, conforté par l’économie classique et surtout néoclassique, qu’il existe un état de parfaite compétition dès lors qu’on laisse les prix se former librement.

L’apport de Schumpeter allait au contraire montrer que l’économie est en situation de déséquilibre dynamique sous l’effet de l’évolution des technologies et que la compétition est imparfaite. Si elle était parfaite, démontre-t-il, le profit serait égal à zéro ! (Schumpeter, Capitalisme, Socialisme et Démocratie – ci-après CSD). Pour Schumpeter, à la différence des classiques, puis surtout des néo-classiques contemporains, toutes les activités économiques ne se valent pas, il y a des grappes (les clusters) d’activités innovantes qui se concentrent dans une branche porteuse, mettent l’économie en déséquilibre et enclenchent le processus de destruction créatrice, et le pilotage de ce processus peut conduire une nation sur la frontière technologique. La relation entre l’Etat et la technologie est bien sûr totalement différente selon que l’on adopte l’une ou l’autre posture. Dans la première, il se contente de réguler les dysfonctionnements du marché, dans l’autre il est proactif, entrepreneur et investisseur.

b) La stratégie du retrait de l’échelle: La seconde raison est la conséquence de la première : la pratique du cynisme comme doctrine d’Etat par la puissance dominante, que ce soit par l’Angleterre au XIX° siècle puis par les États-unis au XX°, pratique qui se continue au XXI°. C’est Friedrich List qui en a le mieux résumé la quintessence

  • « C’est une règle de prudence vulgaire, lorsqu’on est parvenu au faîte de la grandeur, de rejeter l’échelle avec laquelle on l’a atteint, afin d’ôter aux autres le moyen d’y monter après-nous (…) Une nation qui, par ses droits protecteurs et par des restrictions maritimes, a perfectionné son industrie manufacturière et sa marine marchande au point de ne craindre la concurrence d’aucune autre, n’a pas de plus sage parti à prendre que de repousser loin d’elle ces moyens de son élévation, de prêcher aux autres peuples les avantages de la liberté du commerce » (List, 1856, p. 502).

Autrement dit, faîtes ce que je dis, surtout pas ce que je fais.

Le libre-échange est devenu une idéologie alors qu’il ne devrait être que l’illustration d’un pragmatisme de bon aloi dans le pilotage politique de l’économie. Quand l’Angleterre détruit, en 1846, ses dernières barrières douanières par l’abolition des corn laws, puis en 1849 avec l’abrogation du Navigation Act, elle est à l’apogée de sa puissance et peut se permettre d’ouvrir ses frontières pour trouver des débouchés pour ses produits industriels, d’autant plus qu’elle est, à cette date, entrée dans la phase d’ajustement entre le premier et le second cycle technologique, marquée par une baisse de la croissance de la productivité et une augmentation considérable du chômage. Elle avait déjà expérimenté l’ouverture des frontières lors du Traité de Methuen avec le Portugal (1703) octroyant l’accès des produits manufacturés anglais au Portugal moyennant le libre accès des vins portugais en Angleterre. Le bilan avait été très positif, en dépit des critiques formulées par Adam Smith dans le Livre IV de la Richesse des Nations. Le libre-échange s’est toujours avéré bénéfique quand il met face à face un pays industrialisé qui est sur la frontière technologique et un pays moins industrialisé, comme le montre Paul Bairoch.

Mais c’est un jeu dangereux qui requiert un cadrage institutionnel : le pays développé, en même temps qu’il exporte ses produits, exporte sa technologie. Il va perdre son avantage comparatif et va voir ses termes de l’échange se dégrader. Il va donc devoir soutenir une politique d’innovation qui recrée en permanence cet avantage. C’est ce qui s’est passé pour l’Angleterre à la fin du XIX° siècle – mais qui a arrêté d’innover, d’où son déclin – c’est ce qui se passe pour les Etats-Unis aujourd’hui avec le transfert de l’industrie du logiciel vers l’Inde et la Chine. Pour sa part, le pays en développement devra avoir une politique active d’acquisition de la technologie, à peine de se voir cantonné dans les activités à faible valeur ajoutée pour lesquelles il a un avantage comparatif naturel.

C’est la politique de la Chine actuellement et il est logique, dans les débats du consensus de Copenhague, de voir l’économiste chinois Justin Yifu Lin s’en montrer le plus ardent défenseur (Lomborg, 2004). Le développement du commerce a été un résultat et non une cause de la révolution industrielle anglaise (VD I). Le libre-échange est historiquement corrélé avec une décroissance de la productivité des phases de maturité puis de déclin des cycles de conjoncture. Parvenue à maturité, une économie a besoin de nouveaux marchés pour écouler ses produits manufacturés.

Ce principe de bon sens était clairement perçu à la fin du XVIII° et au début du XIX° siècle, alors que les exportations anglaises étaient presque totalement constituées de produits manufacturés, cas unique parmi les nations européennes. Parmi les rares services que rendit la Restauration à la France, List cite ce refus par le Premier ministre Villèle de conclure un traité de libre-échange avec l’Angleterre à la demande du ministre des affaires étrangères Canning :

  • « Si l’Angleterre, dans l’état d’avancement de son industrie, admet la concurrence étrangère dans une plus large mesure qu’auparavant, cette politique est conforme à son intérêt bien entendu de la France (…) Quand le moment sera venu où la concurrence étrangère sera utile à l’industrie française, M. de Villèle ne manquera pas de faire son profit des exemples de M. Canning » (List, 1856)

M. Canning revint fort mécontent en Angleterre .
Par quel tour de passe-passe ce qui était une conséquence devint une cause présentée comme une idée philanthropique et d’intérêt général ? Dès le vivant d’Adam Smith, le Premier ministre William Pitt avait compris l’usage qu’il pouvait faire de La Richesse des Nations en donnant à ce qui ne se voulait qu’une enquête la portée d’un principe universel. Lors de la signature du Traité de commerce avec la France en 1786, dit Traité d’Eden, Pitt présenta la France et l’Angleterre comme deux partenaires égaux, l’un étant dédié à la production de vin et de produits agricoles, l’autre à ses manufactures. Nulle mention d’un des principes canoniques de la politique commerciale anglaise depuis le XVI° siècle : n’exporter que des produits manufacturés contre des produits bruts. William Pitt déclara à Adam Smith « Nous sommes tous vos élèves maintenant ». Il avait compris la force de conviction que représentait le caractère systématique de son œuvre. Il s’appuyait sur sa dimension morale pour habiller de dimension philanthropique ce qui était la défense bien comprise et légitime des intérêts de l’Angleterre.

Mais c’est de France que vint le renfort qui allait faire du libre-échange une idéologie avec le développement des courants saint-simoniens et positivistes. Le projet saint-simonien est d’appliquer à la direction de la société les principes de la mécanique de Newton, ce qui revient à éliminer la politique pour la remplacer par le déterminisme des lois de la physique appliquées à l’économie. L’empirisme des positivistes est basé sur la méthode de l’induction dont Karl Popper démontrera le caractère non scientifique (Popper, 1990). L’induction consiste à répéter les observations et à tirer des inférences logiques sans référence à aucune théorie. Dès lors l’observation « les pays avancés sont favorables au libre-échange » devient « en adoptant le libre-échange on devient un pays avancé » et d’un principe pragmatique et contingent de politique publique, le libre-échange devient un principe scientifique, un « loi » de l’économie à valeur universelle.

Ce sont d’ailleurs les positivistes saint-simoniens qui vont se faire les propagandistes du libre-échange en Europe après que Richard Cobden eut obtenu l’abolition des corn laws en 1846. Celle-ci était effectivement une cause d’intérêt général : les corn laws maintenaient des prix élevés des grains en pleine récession au profit d’une aristocratie terrienne dont les intérêts étaient maintenant en opposition avec la nouvelle classe des industriels. Les corn laws étaient devenues très impopulaires, car elles avaient été défendues par le ministre Lord Castlereagh, ouvertement réactionnaire et affichant un mépris absolu pour les classes laborieuses. Castlereagh, face à la récession que connaît l’Angleterre au sortir des guerres napoléoniennes est l’auteur des lois de suspension de l’habeas corpus et de la liberté de la presse votées par un chambre de propriétaires terriens dont les corn laws défendaient les intérêts.

Le travail d’agitation menée par Richard Cobden – un homme sincère – et sa ligue anti-corn laws avait sensibilisé l’opinion. Créée en 1840, elle était devenue un mouvement politique avec des représentants au Parlement. Une récolte pourrie par la pluie en 1845 rendit le maintien des corn laws impossible.La crise de 1845-1847 fut la dernière crise de type ancien régime, une crise frumentaire qui toucha toute l’Europe mais particulièrement l’Irlande, faisant au total un million de mort, et qui ne sera pas étrangère aux troubles politiques de 1848 (Bairoch, VD II). Cobden reçut le soutien des nationalistes irlandais avec Daniel O’Connell, l’Irlande connaissant la famine avec la crise la pomme de terre. La lutte contre les corn laws était, pour parler en termes modernes, une cause « de gauche » et les protectionnistes étaient les réactionnaires. La Ligue de Richard Cobden peut être comparée à un mouvement comme ATTAC qui ferait du libre-échange une lutte sociale ! Cobden avait également une vision politique large qui incluait une stratégie industrielle (voir citation page 207) qu’il mettra en œuvre.

Hasard de l’histoire, six mois après l’abolition de corn laws en mai 1846, Friedrich List, l’auteur du Système National d’Economie Politique qui défendait la protection pour les industries dans l’enfance, se suicide sous le double effet de la maladie et de soucis financiers, ce qui va contribuer à donner à la victoire du libre-échange une dimension symbolique.Le libre-échange recevait ainsi ses lettres de noblesse avec un alibi social et une justification scientifique par les idées des économistes classiques, celles de Ricardo principalement, et de tout le courant saint-simonien. C’est grâce à l’appui des saint-simoniens que Richard Cobden construira son réseau de traités d’abord avec la Belgique puis surtout avec la France de Napoléon III en 1860, avec l’appui de Michel Chevalier, saint-simonien devenu conseiller d’Etat. Pour Raymond Boudon (2006), la politique de Cobden serait assimilable au « blairisme » d’aujourd’hui, Cobden étant une sorte d’Anthony Giddens avant l’heure avec sa « troisième voie » entre libéralisme et socialisme.

Le positivisme poursuivra son expansion qu’aucune force ne sembla pouvoir arrêter sur une théorie économique qui allait prétendre, et le prétend toujours, réduire la politique à l’application de ses lois (Freeman et Louça, 2001), de sorte qu’il est difficile aujourd’hui d’avoir un débat pragmatique sur le libre-échange et le rôle du commerce international.

Certains s’y emploient comme Jagdish Baghwati (2002), quand il s’attaque au double langage des Etats-Unis à l’OMC, prêchant l’ouverture pour les autres tout en pratiquant pour eux-mêmes un protectionnisme actif au nom d’une conception toute personnelle du fair trade. Ardent défenseur du libre-échange, Baghwati n’en est pas un doctrinaire et s’efforce de démontrer sous quelles conditions le libre-échange est un facteur de progrès (essentiellement par la diffusion de la technologie vers les pays en voie de développement) et sous quelles conditions il est un facteur d’appauvrissement (lorsque les prix ne reflètent pas l’ensemble des coûts sociaux et écologiques de production).
Baghwati a développé le concept de « croissance appauvrissante » (Immiserizing growth) qui résulte de la dégradation des termes de l’échange qui va faire plus qu’effacer les gains de la croissance. Il y a alors une distorsion du marché qui est due à la position monopolistique de la puissance dominante. C’est ce qui se produisit au XIX° siècle : la politique le libre-échange de l’Angleterre dégrada ses termes de l’échange tout en contribuant au transfert de technologies vers les pays en voie de rattrapage, les Etats-Unis et l’Allemagne, d’où le retour à une politique de protection sous l’impulsion de Joseph Chamberlain qui monta, à la manière de Richard Cobden, la Ligue pour le fair trade, avec des objectifs strictement inverses. Pratiquement, il ne peut y avoir de libre-échange que s’il y a une action volontaire des Etats pour l’organiser et en définir les bénéfices mutuels. Ces politiques doivent être examinées au cas par cas, secteur par secteur. La position de Baghwati est que le libre-échange accroît, dans l’absolu, les possibilités de croissance par rapport à l’autarcie, mais n’est en aucun cas une martingale.
Le « dogmatisme libéral » – l’expression est de Schumpeter – qui s’est installé au XIX° siècle permet toutes les manipulations et les discours biaisés, de semer la confusion dans les opinions publiques et d’interdire tout débat public raisonné sur ce sujet.

c) Une économie politique sans politique: La troisième, enfin, est l’esprit positiviste qui apparaît avec les Lumières, en rupture avec la tradition philosophique du droit naturel. La raison a progressivement perdu son statut d’exercice de discernement que lui avait donné la philosophie thomiste pour un statut autonome permettant d’accéder à la compréhension de l’ordre parfait des choses.

L’économie prend son indépendance vis-à-vis de la philosophie et, dans la foulée, va fixer leur conduite aux dirigeants. Le mouvement remonte à Montesquieu pour qui l’intérêt bien compris du commerce éloigne des passions politiques. Mais c’est avec Jean-Baptiste Say et la naissance de l’économie politique, le mouvement est bouclé : la politique se résume à être l’art de comprendre « la nature des choses » et de les transcrire dans l’organisation des sociétés humaines. Il se crée ainsi une croyance absolue dans les capacités de la raison à comprendre les lois de la nature et à faire de la technique la solution à tous les problèmes. Il en résulte cette pratique constante à chaque mutation technologique de conférer des vertus thaumaturges à la technologie.

A la naissance de l’ordinateur, un article du Monde « la machine à gouverner » – qui fut élogieusement commenté par le père de la cybernétique, qui va contribuer à l’apparition de l’ordinateur, Norbert Wiener dans Cybernétique et société – déclare « nous pouvons rêver à un temps où la machine à gouverner viendrait suppléer – pour le bien ou pour le mal, qui sait – l’insuffisance aujourd’hui patente des têtes et des appareils coutumiers de la politique ». Vieux rêve saint-simonien du remplacement de la politique par « la société d’industrie » gérée selon les lois rationnelles de la mécanique.Schumpeter situe cette rupture entre 1776 et 1848 (HAE, 202). Soit dans la période qui va de la publication de la Richesse des Nations à celle des derniers économistes classiques, dont la plus marquante est les Principes d’économie politique de Stuart Mill, le plus lu des livres d’économie par la bourgeoisie de l’époque.

Ces deux œuvres ne peuvent toutefois être invoquées pour prôner l’effacement du politique devant l’économie. Si Stuart Mill a été le prolongateur de l’utilitarisme de Bentham, il en a tempéré le matérialisme en insistant sur la prise en compte du bonheur du plus grand nombre et non sur le bonheur individuel. Dans les Principes, il rejette le fait que la science économique moderne puisse s’occuper de la répartition de la richesse qui doit rester une question politique. « Il n’y avait pour lui aucun ordre naturel des choses en matière sociale et par « nécessité économique », il entendait surtout la nécessité par rapport à un état donné d’un système social changeant » (HAE II : 211).

La Richesse des Nations est une œuvre qui s’inscrit dans la tradition du droit naturel issue de Thomas d’Aquin puis théorisée par Grotius, Pufendorf et Jean Bodin. La raison était instrumentale, nourrissait l’analyse mais n’était pas son propre juge. Rendons justice ici à Smith et à sa parabole de la « main invisible » tant caricaturée comme une apologie de l’individualisme absolu. Elle apparaît d’abord dans la Théorie des Sentiments Moraux comme une expression de la perception de l’harmonie sociale et n’est mentionnée que marginalement dans la Richesse des Nations au travers de la parabole du boulanger.Bien au contraire, comme le démontre Michaël Biziou (2003), Smith entendait souligner que l’harmonie sociale n’est pas naturelle mais est assurée par le souverain qui a l’intuition de l’harmonie globale du système et dont l’objectif est de « perfectionner intentionnellement l’ordre sub-optimal et non intentionnel de la société ». Les théoriciens de la « loi de la jungle capitaliste » ne peuvent se fonder en aucune manière sur l’œuvre de Smith, dont on pourrait rapprocher la vision de celle que Fernand Braudel a formulé dans sa Dynamique du capitalisme (1985) : le capitalisme, laissé à lui-même tend à tuer l’économie de marché par la création de monopoles. On peut suivre Michaël Biziou quand il fait du laisser-faire de Smith, non pas une application de la doctrine physiocratique de Quesnay , mais une défense de l’Etat contre la rapacité des marchands « le problème est moins de libérer le marché de l’intervention de l’Etat que de libérer l’Etat de l’intervention des marchés » (2003, p. 180).

Contrairement à une idée tenace, il n’est pas possible de considérer l’économie politique telle que la conçoit Smith comme une science autonome définissant ses propres fins et délivrée de la tutelle de la philosophie morale. Nous sommes ici beaucoup moins sévère à l’égard d’Adam Smith que l’est Erik Reinert – et surtout Friedrich List – qui lui attribue les dérives postérieures liées à l’interprétation de son œuvre. La Richesse des Nations est d’abord une Enquête qui doit être rapportée à son contexte et si Quesnay et Turgot ont sans doute eu une influence sur Smith, sa théorie du laisser-faire n’est pas le déterminisme des physiocrates.

Reinert (2004) nuance d’ailleurs son jugement en reconnaissant que finalement Smith peut être regardé comme un mercantiliste incompris : il a approuvé l’Acte de navigation de Cromwell et la politique mercantiliste anglaise, mais considérait en 1775, que celle-ci avait fait son temps et ne servait plus qu’à préserver les rentes et pénaliser l’innovation : le marché, à ce stade de maturité, jouer un rôle plus efficace que la protection.Smith est d’abord un moraliste qui s’inscrit dans la tradition du droit naturel : son projet est analytique pour tenter de comprendre les mécanismes de l’économie et non d’en faire procéder des jugements de valeur sur le bien et le mal, le bon et le mauvais. Ses jugements moraux restent inspirés par la doctrine du droit naturel : est juste ce qui sert le bien commun et l’intérêt public, la société ne pouvant avoir d’autre but que la recherche du bien commun. Sa condamnation des monopoles, des dépenses somptuaires et des prodigues se situe dans la lignée de l’œuvre de Pufendorf, juriste et premier théoricien du contrat social qui s’aventura le plus loin dans une formulation d’une théorie de la valeur.

La rupture entre l’économie et la philosophie morale

  • « J’avoue que je ne suis pas enchanté de l’idéal de vie que nous présentent ceux qui croient que l’état normal de l’homme est de lutter sans fin pour se tirer d’affaire, que cette mêlée où l’on se foule aux pieds, où l’on se coudoie, où l’on s’écrase, où l’on se marche sur les talons et qui est le type de la société actuelle, soit la destinée la plus désirable pour l’humanité, au lieu d’être simplement une des phases désagréables du progrès industriel »

C’est après Smith que les choses vont changer, bien que l’évolution de la philosophie politique soit antérieure. Elle remonte à Montesquieu qui voit dans le commerce un moyen de canaliser pacifiquement l’énergie humaine. Pour Montesquieu, l’intérêt bien compris du commerce éloigne des passions politiques que Machiavel avait tenté de modérer par de bonnes institutions malgré la défaite de la république : « on a commencé à se guérir du machiavélisme » écrit-il « et il est heureux que pendant que leurs passions leur inspirent la pensée d’être méchants, ils ont pourtant intérêt à ne pas l’être ». Le commerce suppose l’égalité des partenaires et apparaît comme un facteur puissant d’évolution du régime féodal vers un régime égalitaire. Mais Montesquieu est bien loin de prôner le marché comme système autorégulateur comme le feront les classiques du XIX°. Le commerce est pour lui un facteur de modération des passions politiques, mais une nation peut s’appauvrir en commerçant. Il faut donc qu’une nation se mette, par des institutions appropriées, en état d’en profiter, ce que su faire à merveille l’Angleterre : « le peuple du monde qui a le mieux su se prévaloir de ces trois grandes choses : la religion, le commerce, la liberté » .

La question des institutions et de leur fondement moral reste donc essentielle et le reste dans l’œuvre d’Adam Smith. En fait, ce sont les physiocrates, avec François Quesnay, qui ont commencé à rompre avec l’école du droit naturel pour ouvrir la voie à l’économisme. La « loi naturelle » de Quesnay n’a que peu à voir avec celle de Thomas d’Aquin : il ne s’agit pas d’un certain nombre de principes invariants qui découlent de l’humanité de l’homme, eux-mêmes inspirés de la loi divine, qui permettent à l’homme de définir, par le discernement du bon et du mauvais et en vue du bien commun, des lois positives. L’ordre naturel de Quesnay est l’ordre positif. C’est, selon l’expression de Schumpeter (HAE, 322) « le dictat idéal de la nature humaine tel que le révèle la raison humaine ». C’est un ordre invariable qui justifie l’absolutisme en politique et le « laisser-faire, laisser-passer » en économie.

Les conclusions de Quesnay ne suffisaient pas pour générer une rupture entre évolution de l’Etat et évolution de la technologie. Appliquée dans le contexte de la France du XVIII° siècle, la doctrine physiocratique requerrait non pas une abstention mais une intervention active de l’Etat pour abattre les jurandes, les corporations et les multiples entraves internes au commerce intérieur. L’agriculture française, compte tenu de sa situation n’aurait pas souffert du libre-échange et quant au remplacement de la foison d’impôts par un impôt unique, c’était une idée ancienne déjà lancée par Vauban dans sa Dîme Royale (1707) . Ce sera d’ailleurs la tentative de Turgot, inspiré par les idées physiocratiques mais dégagées de leur gangue sectaire et guidé par le souci pragmatique de l’évolution de la société française.

La véritable rupture introduite par Quesnay est le remplacement de la raison par l’idéologie. Pour les thomistes, l’art de construire des institutions réside dans la référence aux commandements de la raison dérivés de la loi naturelle (ratio recta) dans l’analyse des contingences de la réalité du moment en vue du bien commun. Quesnay, au contraire, montre dans son Tableau Economique comment chaque classe subsiste aux dépens de toutes les autres, et surtout comment la prospérité générale dépend de celle des propriétaires fonciers ! La parabole du boulanger qui, pour Adam Smith, était simple métaphore religieuse, comme l’a montré Jean-Claude Perrot, devient chez Quesnay une vérité scientifique.

Les utilitaristes, avec Jeremy Bentham, représenteront le dernier système basé sur le droit naturel : le total social des bonheurs individuels constitue le bien commun. Le système utilitariste reste régi par des principes philosophiques qui se situent, comme le souligne Schumpeter (HAE I: 179-192), dans la continuité de la scolastique : il repose sur des « valeurs dernières », est un système normatif reposant sur des principes moraux, l’évaluation des conséquences des actions, qui vise à être un système complet de sciences sociales. Quand il entra en scène « les derniers spécialistes de l’économie avaient proclamé leur droit à l’autonomie », ce système « n’était plus, comme le furent ses prédécesseurs, en mesure d’exercer un contrôle effectif sur eux » (HAE I, 202).

En atteignant le domaine de la pensée économique, la division du travail allait l’appauvrir en la privant de la capacité d’une pensée globale du système. David Ricardo, nonobstant les critiques que lui adresse Schumpeter quant à sa perte d’une vision globale de la société, reste convaincu que le problème de l’économiste est de comprendre la répartition des richesses entre les hommes. Ses successeurs amorceront un repli de plus en plus marqué sur une sphère réduite de l’économie : l’analyse des rapports de l’homme vis-à-vis des choses, renvoyant les rapports complexes des hommes entre eux à la sociologie, l’anthropologie et l’histoire.

Ce glissement est accéléré par la fascination que va exercer la modélisation mathématique chez les économistes, dont le précurseur sera Cournot en 1838. Toutefois, Cournot ne s’inscrira pas dans le déterminisme historique et le culte des « lois » qu’affectionnent les classiques. Il prendra au contraire ses distances avec l’économie mathématique pour se consacrer à la philosophie . Le tournant devient particulièrement net après la «révolution marginaliste» des années 1870, qui voit naître la théorie de l’équilibre général où les rapports sociaux ne sont plus considérés que sous l’angle des relations marchandes selon des lois du marché mathématiquement modélisable et menant à l’équilibre général.Cette évolution méthodologique a pour effet d’évacuer le conflit politique et social de l’analyse économique pour le remplacer par la concurrence.

Dès lors, le marché est censé résoudre l’ensemble des problèmes. Le progrès de la modélisation mathématique aidant, toute question politique et sociale peut se réduire à la recherche du rapport optimum des hommes aux choses par le mécanisme du marché. Pour Roger Guesnerie, Professeur au Collège de France, « la modélisation mathématique est un espace de laïcité intellectuelle » . Il signifie par là que l’économie est totalement indépendante de la politique, définit sa propre rationalité et qu’il n’y en a guère d’autres possibles.

Freeman et Louça racontent comment la bataille fut perdue, à la fin des années 1950, contre les cliométriciens qui voulaient appliquer la méthode néoclassique à l’histoire, ce qui revenait à évacuer la politique du déroulement de l’histoire humaine pour la remplacer par le déterminisme. L’apogée est atteint avec le « consensus de Washington » qui voient les Etats sommés de se soumettre à la doctrine du « one best way » formulée par les institutions de Washington. Adam Smith aura été le dernier économiste à avoir été formé par un professeur de philosophie morale, Hutcheson. Le bilan de cette rupture entre économie et philosophie morale est aujourd’hui entrepris part de nombreux auteurs dont il suffira de citer Amartya Sen qui tente de réintégrer l’économie dans le domaine des sciences morales qu’elle a quitté après Adam Smith. La pensée évolutionniste dont Schumpeter (1911) a posé les bases nous offre un cadre global de réflexion sur les rapports entre l’économie et l’évolution de la technologie et le rôle que peut et doit jouer l’Etat.(…)

Cette page présente mon livre (paru le 17 mars 2007)L’INNOVATION, UNE AFFAIRE D’ETAT

Gagnants et perdants de la III° révolution industrielle

Bonnes feuilles et références

 

  

Service de presse

Lire la préface et l’introduction

PDF

Erratum: Une absurdité s’est glissée page 192 “Qui en est l’inspiratrice ? Madame de Maintenon, la protectrice de Quesnay.” Bien évidemment, il s’agit de Mme de Pompadour et Quesnay n’a rien à voir avec la révocation de l’Edit de Nantes!

 

 
Les critiques et commentaires:” Rochet a des choses importantes à dire sur les politiques nécessaires pour gérer l’innovation et l’économie. Le regard qu’il pose sur l’appareil étatique français est tout à fait pertinent. Le message de l’auteur n’est certainement pas spécifique à la France et est d’intérêt un peu partout en Occident. Il est à espérer que dans ses publications futures, Rochet continue à être percutant en continuant à s’attaquer à la sagesse du laissez-faire, tout en adoptant un style un peu moins imposant.”Ian Roberge, professeur agrégé au département de science politique du Collège Glendon, Université York Éditeur adjoint de la Revue de l’innovation.

Le livre de Claude Rochet, (…) est une bouffée d’air. Sur le fond parce qu’il tranche sur le discours désespéré sur l’Etat et son coût. Sur la forme car une plume libre s’y allie avec la plus grande rigueur de pensée. Il développe une thèse selon laquelle l’Etat n’est pas un poids mort qu’il s’agirait de rendre plus efficient, ce qui revient à le réduire à des thèses mercantilistes selon lesquelles moins son intervention sur le marché existe, plus la main invisible de ce dernier peut autoréguler le progrès et la richesse. (Suite)

 


Dear Claude Rochet

Thanks to Erik Reinert I was able to take a look at your recent book about innovation and government policy. I think it is an extremely important work and I feel very pleased indeed to have been quoted so often and so accurately. One does not usually feel so well understood. It was also very rewarding to see my work and that of my most esteemed colleagues as contributing pieces in such a powerful book.
Congratulations and many thanks.
I am going to buy the book as soon as possible and I will recommend it to all my French speaking colleagues and policy makers, especially in Latin America where it will be of great use.

Carlota Perez
Visiting Senior Research Associate, CFAP/CERF, Judge Business School, Cambridge University, UK
Professor of Technology and Development, Technological University of Tallinn, Estonia
Honorary Research Fellow, SPRU, University of Sussex, UK

Le Mensuel de l’Université

Revues des anciens de l’ENA

Le Cercle de l’innovation

Alternatives Economiques

Plateforme2007.net

Librairie

 

En achetant vos livres à partir de ce site, vous contribuez à son financement

Divorce entre l’économie et le bien commun

A. Un divorce entre l’économie et le bien commun

« La grandeur de la Cité, c’est le bien commun »

Machiavel

D’où vient ce relatif divorce entre évolution technologique et Etat qui va marquer les deux révolutions industrielles du XVIII° au XX° siècle avec alternance de foi absolue [...]

Partager: