La crise de la raison

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Je poursuis l’analyse de l’effondrement de la société française et ses causes culturelles et intellectuelles. Je donne ici la parole à Edouard Husson qui a publié ce papier dans  Atlantico sur la crise de la raison. A partir de l’analyses des stratégies face à la crise, il fait ressortir l’icompétence des dirigeants français et de la classe des technocrates qui le soutient, que ne dissimulent pas les gesticulations grandiloquantes du président.
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Une start-up nation autoproclamée incapable d’utiliser le big data pour se soigner. 

Vingt ans après le sommet de Lisbonne, l’UE n’est pas devenue la « société de la connaissance » la plus avancée

Par Edouard Husson

En mars 2000, lors d’un sommet européen à Lisbonne, l’Union Européenne, sûre d’elle, affirmait vouloir, à l’échelle mondiale, être à la pointe de la société de la connaissance. Vingt ans plus tard, très exactement, notre union est la zone du monde la plus sévèrement touchée et la plus durablement atteinte par le COVID-19. Elle s’est montrée incapable de mettre sur pied une réponse coordonnée. Pire, alors que la pandémie est en grande partie due à la gestion catastrophique des débuts de l’épidémie par le régime néo-maoïste chinois, ce dernier se paie le luxe d’envoyer du matériel et des médecins à l’Italie, pays le plus touché par la maladie. Que s’est-il passé?
Il n’est pas possible d’examiner le cas de tous les pays européens. Et puis, en l’occurrence, c’est sans aucun doute en France que le contraste est le plus important. D’un côté, le président de la République élu en 2017, Emmanuel Macron, avait fait campagne sur le thème de la « start-up nation » – terme forgé d’abord par les Israéliens pour désigner leur ambition dans la Troisième révolution industrielle. . Et de l’autre la France affiche certainement la gouvernance la plus inefficace d’Europe dans la lutte contre le Coronavirus. En 2000, Emmanuel Macron était étudiant à Sciences Po. Il y a certainement disserté sur la notion de « société de la connaissance ». Vingt ans plus tard, sa très fulgurante ascension à la tête de l’Etat ne peut plus cacher combien il est perdu, désorienté au milieu de la première grande crise internationale de son quinquennat. Le flot continu de mots creux et de phrases alambiquées que nous débite régulièrement le président français ne fait que souligner l’archaïsme de sa gouvernance, à l’opposé de la « société de la connaissance », horizon de ses vingt ans.
Il faut essayer de décrire plus précisément cette situation paradoxale. Hier nous traitions le « pourquoi », le retour de la chasse aux sorcières, qui bloque la pensée scientifique. Aujourd’hui nous allons essayer de décrire le contraste entre une gouvernance française de crise profondément archaïque et l’outillage potentiel d’aide à la décision dont disposent les gouvernements à l’ère de l’industrie 4.0.

La Corée et le gouvernement 4.0

Depuis au moins deux semaines, il est devenu clair aux yeux du monde que la façon dont la pandémie a été endiguée en Corée du Sud est exemplaire. Dans une très courte période, allant de la mi-février aux premiers jours de mars, la Corée, sévèrement touchée par la maladie de par sa proximité avec la Chine, a réussi à endiguer le COVID 19. Une veille régulière et modeste sur internet permet de comprendre ce qui s’est passé; et notre si jeune président aime, ces jours-ci, se faire photographier dans son bureau de l’Elysée devant un écran qui lui apporterait toutes les informations de France et du monde. Pourtant, on annonçait il y a trois jours que le président français avait eu un échange avec le gouvernement sud-coréen pour essayer de comprendre comment la Corée a réussi. Comme si les conseillers du président ne savaient pas faire de la veille sur internet; comme si nous n’avions pas, non plus, de services diplomatiques à Séoul produisant régulièrement des notes bien informées. Cet épisode en dit long sur la première faille, profonde, de notre équipe gouvernementale: elle ne maîtrise pas, elle ne sait pas traiter, la masse d’informations, surabondante et à disposition. C’est pourtant le B-A/BA de l’économie et de la société de la connaissance. Et nous ne manquons pas de spécialistes des données, bien formés. A vrai dire, on est là même en amont de données spécifiques: on en est à la capacité d’analyse et d’anticipation – un domaine où la recherche française excelle –  sur le monde tel qu’il est.
Toutes les modélisations de la société de la connaissance – que je préfère appeler pour ma part société de l’information ou société de la Troisième révolution industrielle – nous disent ce qui a changé en quarante ans, sous l’effet de l’augmentation exponentielle des capacités de stockage de l’information (décrite dans les fameuses conjectures de Moore), c’est le phasage d’un processus, qu’il s’agisse d’une production industrielle ou d’une stratégie managériale: la réussite dépend plus de la phase amont, dédiée à la conception, et de la phase aval (le feedback et le suivi) que de la fabrication/mise en oeuvre proprement dite. Ce qu’il est important de comprendre, c’est que les Coréens avaient tiré de nombreuses leçons d’épidémies antérieures venues de Chine dans les années antérieures et qu’ils ont été capables de concevoir une stratégie claire, qui se résume en trois mots: identifier, tester, confiner.
Les Coréens ont opéré dès le départ des tests massifs; l’identification de personnes contaminées a conduit, par les réseaux sociaux, la localisation GPS, l’utilisation des relevés de cartes de crédit etc… à identifier les personnes fréquentées par celle précédemment testée positive, à les tester à leur tour etc… Très vite, le nombre de tests a été considérable et il a permis de mettre en place un confinement individuel, un traitement personnalisé, qui a évité d’arrêter l’activité économique. Nos sociétés ont la capacité à accumuler une information en très grande quantité, à la traiter et à en tirer des conclusions opérationnelles. Parce qu’elle a été bien conçue, en amont, la stratégie sud-coréenne a réussi en quelques semaines à infléchir la courbe des personnes infectées et, bien entendu, des décès. Nul doute que les Coréens ont déjà commencé à traiter soigneusement les données accumulées pendant la mise en oeuvre de la stratégie, de manière à améliorer encore le dispositif et à ne pas être surpris s’il y avait une deuxième vague d’infections.

La France préfère la quarantaine médiévale au confinement personnalisé

La Corée du Sud représente sans doute le modèle le plus évident de traitement rapidement efficace de la crise du C0VID 19. Il faudrait avoir le temps de comparer ce qui s’est fait à Taïwan ou en Israël, pour voir les variantes d’un même modèle. Et mieux comprendre l’antimodèle français: il faudra un jour expliquer comment les dirigeants français, alors qu’ils ont sous les yeux l’évidente réussite dans la lutte contre la pandémie, de pays où l’on teste massivement (outre ceux que nous venons de citer, l’Allemagne, les USA et la Grande-Bretagne) et, par contraste, les difficultés rencontrées là où on ne l’a pas fait (Italie), ont pourtant choisi de ne pas suivre ce modèle. Ce n’est pas une question de mise à disposition des tests. Une entreprise coréenne a proposé au gouvernement français de livrer au moins 10 000 tests par jour, voici trois semaines; elle attend toujours une réponse du Ministère de la Santé. Faute de nous donner les moyens, comme une société de la Troisième révolution industrielle devrait le faire, de traiter en amont, avec l’instauration d’une quarantaine personnalisée, on avance à l’aveugle et on finit par un confinement indifférencié, digne de la médecine du Moyen-Age. L’économie française mettra beaucoup plus longtemps à se remettre de la crise parce qu’elle a dû arrêter son moteur économique par un traitement en amont, paniqué, de la crise, et finissant par ne plus reposer que sur les analyses des acteurs amont: les médecins hospitaliers, ceux qui voient arriver dans leurs services le résultat d’une politique catastrophique et conseillent, par conséquent, un renforcement du confinement, dans une terrible prophétie auto-réalisatrice.
Pour se défendre des reproches de cécité stratégique, le ministre français de la Santé a évoqué les atteintes à la vie privée que représente l’intrusion des autorités coréennes sans les données. Non seulement il y a de quoi sourire devant tant de tartufferie de la part d’un gouvernement qui a fait voté une loi liberticide sur les fake news mais le problème de la protection des données personnelles n’est pas né de la lutte contre le COVID 19. Et puis, si les Coréens sont trop intrusifs, tournons-nous vers un pays plus anciennement de tradition libérale, comme les USA. Les Etats-Unis ont certainement mis un peu plus de temps à se mettre en ordre de marche que la Corée, ne serait-ce que parce qu’ils sont moins près de la Chine. En revanche, on remarque des réflexes du même type, digne d’un gouvernement que j’appellerai, par analogie avec l’industrie, « gouvernement 4.0 ». Le Président Trump a intelligemment mis en situation de responsabilité Mike Pence, le vice-président (habituellement les présidents américains placardisent leurs vice-présidents); ce dernier a travaillé intensément et construit en une quinzaine de jours une stratégie. Tous les spécialistes du Trump-bashing se moquaient de ce gouvernement américain que l’on n’entendait plus, fin février/début mars. C’était tout simplement méconnaître les lois de la nouvelle économie et du management à l’ère de l’informatique généralisée: encore une fois, la phase de conception est fondamentale. Et le gouvernement américain est ressorti de son brainstorming intense avec un véritable plan de bataille: la stratégie mise en oeuvre en Corée avait été adaptée aux réalités américaines, à commencer par la généralisation des tests.

Le croisement et la coordination des compétences essentiels à la gouvernance 4.0

Lorsqu’il a présenté la façon de procéder, le président américain était entouré d’un représentants de Google (qui aide les personnes à identifier si elles ont besoin d’un test puis tire les conclusions des tests effectués), des grands de la distribution (les tests sont disponibles dans des milliers de drive-thru), de représentants de l’industrie pharmaceutique et de hauts fonctionnaires. Au lieu de laisser chaque ministère agir en silo, comme en France, Donald Trump et Mike Pence ont constitué des équipes pluridisciplinaires, multicompétences. Au lieu de laisser l’opinion monter en épingle une opposition entre le public et le privé, le président américain a mis en place une coopération public/privé d’une redoutable efficacité. Un des maîtres mots de la Troisième révolution industrielle, c’est l’intégration systémique des capacités complémentaires. Le gouvernement 4.0, au même titre qu’une entreprise de l’ère numérique doit mettre en oeuvre une architecture systémique.
Le cas américain fait ressortir plus distinctement encore que le cas coréen, l’importance du croisement des compétences, autre réalité de la Troisième révolution industrielle. Ce qui est frappant dans la gestion trumpienne de la crise, c’est la capacité de ce président si égocentré à…se taire, mettre en valeur les talents, susciter les initiatives, veiller en permanence à une collaboration étroite entre les secteurs. Par contraste, c’est ce qui manque le plus au gouvernement français dans la crise actuelle. L’omniprésence médiatique d’Emmanuel Macron s’accompagne d’une incapacité flagrante à la coordination des atouts du pays. On apprend ainsi que les Agences régionales de la Santé n’ont pas systématiquement prévu de faire appel aux établissements hospitaliers privés. Autre exemple: il a fallu des semaines pour que l’on fasse appel aux capacités de l’armée à installer des « hôpitaux de campagne » et la Grande Muette a été pour l’instant très peu sollicitée: quelques dizaines de lits quand elle pourrait en installer quelques milliers. Autre exemple: nos industriels, si souvent vilipendés par un gauchisme de pacotille, se sont tenus prêts à fabriquer et livrer des tests, du matériel sanitaire, des masques etc…Personne n’a intégré leurs offres à une coordination nationale. Last but not least: nous avons parmi les meilleurs informaticiens et spécialistes du traitement des données de masse, à quoi servent-ils dans la crise actuelle? Non seulement le président de la République abuse de manière grotesque d’une réthorique martiale; mais l’on peut être certain qu’avec une telle absence d’organisation, n’importe quel ennemi attaquant le pays le paralyserait en quelques heures.

Décentralisation, bottom up, confinement différencié auraient dû s’imposer

Dernier comportement à rebours de l’économie moderne, et que fait cruellement ressortir la crise actuelle, c’est le contresens majeur de l’Etat en France face à la révolution numérique. Bien utilisée, la révolution numérique permet la décentralisation de la décision. Je dispose sur mon smartphone de mille fois plus d’informations que le plus gros ordinateur du Pentagone dans les années 1960. Les capacités d’organisation de la société en sont décuplées. La possibilité de faire vivre la démocratie aussi. Non seulement il est possible de résoudre, aujourd’hui, la plupart des questions au plus près du terrain mais on peut attribuer une bonne partie de l’échec de la lutte française contre le Coronavirus à la manie qu’a eu l’Etat, depuis vingt ans, de vouloir reprendre, par le mode d’informatisation hypercentralisée de ses services, ce qu’il avait dû accorder en matière de décentralisation dans les années 1980 et 1990. Le président français, voici quelques mois, voulait supprimer l’ENA. Mais casser une école de qualité ne servira à rien. Ce sont les contenus d’enseignement qu’il y faut faire évoluer. 
Le président lui-même, énarque de la promotion 2004, est incapable d’imaginer autre chose qu’une approche « top down » et hypercentralisée du gouvernement. Alors que dans une crise comme celle-là, surgie de manière inattendue, il faut absolument compter sur le « bottom up », sur l’abondance des informations disponibles sur l’ensemble du territoire. Est-ce un hasard si la recherche la  plus novatrice, celle du professeur Raoult, est menée le plus loin possible de Paris, à Marseille, et, cela vaut la peine d’être noté, en dehors des grands organismes de recherche, ces dinosaures survivants de la Deuxième révolution industrielle, le CNRS et l’INSERM (tandis qu’un jury international recommandait au gouvernement français, voici quelques années, pour Didier Raoult, l’obtention d’un financement « Institut Hospitalo-Universitaire », dans le cadre du « grand emprunt », les deux organismes de recherche français lui retiraient leur label !)? Certains ne supportent pas le côté « gourou » de Raoult; mais il ne fait qu’intelligemment appliquer les fonctionnements de la société de l’information, par exemple en communiquant par YouTube afin de casser les processus bureaucratiques.
L’enjeu de la centralisation et de la décentralisation nous ramène à un dernier constat? Quelle absurdité que d’avoir installé un confinement à mode unique sur l’ensemble du territoire. A la différence de petits pays, géographiquement parlant, comme la Corée ou Israël, la France a la chance de disposer d’un vaste territoire, sur lequel il aurait été évident de mettre en place, grâce au traitement des données, un confinement différencié, adapté à la réalité géographique et humaine régionale et locale. Doit-on mettre en oeuvre le même type de confinement dans une grande ville et une petite? A l’Est directement exposé à la circulation du virus et à l’Ouest (moins contaminé, au moins jusqu’aux élections municipales)? On me pardonnera ces questions dont les réponses peuvent sembler des lapalissades mais, là encore, le Président et son Premier ministre sont passés à côté d’une gestion moderne de la crise.
On est décidément bien loin de la « gouvernance 4.0 » qui se met en place un peu partout dans le monde occidental. Espérons néanmoins que la réalité humaine et sociale de la pandémie fera réfléchir, après coup. Nous ne pourrons pas, comme la Corée ou les Etats-Unis, nous dire que nous tirons les enseignements d’une gestion de crise victorieuse mais où il y a bien des choses à améliorer encore. Non, il s’agira de constater un échec flagrant, un décalage abyssal entre les mesures prises et le potentiel d’un management moderne à l’ère numérique, une crise profonde de la raison pratique ! Et puisque notre président tient tellement à la référence militaire, disons que nous serons plutôt dans la situation qui fut celle de nos pères après 1940: tirer les enseignements d’une déroute totale, pour moderniser l’Etat et changer les chefs.