Russie : la reconversion des monovilles

Paru dans Constructif,Novembre 2017

Bombes à retardement génératrices de troubles sociaux et politiques, boulets économiques et budgétaires, les villes mono-industrielles comptent pour 30 % du PIB russe. Le gouvernement n’étant pas disposé à les soutenir à coups de subventions, les pousse à chercher de nouveaux modes de développement.

Le phénomène des monovilles a été inhérent au capitalisme de la seconde révolution industrielle. Detroit, Sochaux, Thionville, Florange, Le Creusot, Turin… sont — ou ont été — des monovilles, plus précisément des villes mono-industrielles dont l’activité repose sur une seule industrie et dont les habitants n’ont qu’une seule compétence. Le phénomène est propre à l’économie de la production de masse en silo, où la grande entreprise est le mode courant de recherche de gains de productivité. Ce mode de production est devenu obsolète avec la transition vers la troisième révolution industrielle, qui repose sur des activités à plus forte intensité technologique, diversifiées, avec des connexions en réseau d’entreprises moyennes, même si elles peuvent rester organisées autour d’une grande entreprise-cœur à la taille plus réduite, et où l’innovation et la diffusion de la connaissance jouent un rôle critique.

Le poids de l’histoire

La ville russe a des caractéristiques spécifiques qui puisent leur origine dans l’histoire économique et sociale de la Russie. Il n’y a pas eu de civilisation urbaine en Russie comme en Europe : il n’y a pas eu dans le système autocratique russe de civilisation urbaine porteuse de libertés communales et d’une vie urbaine autonome liée au développement commercial, industriel et politique. Et ce, paradoxalement, alors que la Russie fut porteuse de la forme la plus accomplie de démocratie directe et de liberté urbaine avec l’institution du vétché dans les villes de Pskov et de Veliki Novgorod, institutions qui furent écrasées par le tsar Ivan III en 1478. Dès lors, la ville russe se distingua peu de la campagne, ne se détachant pas du pouvoir féodal.

Les effets sur le développement urbain de la croissance industrielle de la fin du XIXe siècle furent anéantis par la guerre civile et la disparition physique du peu de classe ouvrière historique, avec l’effondrement démographique des villes dans les années 1920, qui fut suivi d’un développement intense durant la période soviétique d’industrialisation. Mais celui-ci fut, selon l’expression d’Anatoli Vichnevski, une « faubourgisation » de la ville, peuplée de paysans, d’où les dirigeants soviétiques ne voulaient voir naître à aucun prix une quelconque émancipation urbaine. Pour Vichnevski, la révolution russe et l’industrialisation de la Russie furent une « modernisation conservatrice ».

La notion de système urbain, en tant que système autonome de vie et de développement, fut donc absente de l’histoire russe avant et pendant la période soviétique. La conception de la ville a été unifonctionnelle : il s’agissait de fournir des « machines à habiter » à côté de machines à fabriquer.

Les monovilles sont nées à la fois du capitalisme d’État autoritaire qui fut celui de l’URSS, de la spécificité de l’histoire sociale russe et des contingences historiques et géographiques. Les monovilles se sont créées près des ressources en matières premières, en Sibérie, dans l’Oural, dans l’Arctique, dans une économie basée essentiellement sur les activités primaires. Certaines furent initialement des goulags, comme Norilsk. Elles ont aussi résulté du déménagement des industries menacées par l’avance allemande en 1941 et de leur relocalisation vers l’Est, ce qui fut un exploit remarquable.

Un coût élevé et une menace

Selon un recensement officiel, il existe aujourd’hui 332 monovilles en Russie, chiffre qui va, selon les décomptes, jusqu’à 400. Elles regroupent 15 % de la population russe et comptent pour 30 % du PIB. Toutes ne sont pas en crise : Norilsk, dans l’Arctique, reste l’un des plus grands centres de production mondiaux, pesant 2 % du PIB russe — et la ville la plus polluée et polluante du monde. À Togliatti, le Detroit russe, Renault a repris l’usine Avtovaz et a pour charge de la redresser. Ces villes sont des villes-entreprises, avec une administration municipale faible, sans grande compétence ni autonomie. Si l’activité économique va mal — la crise de 2008 a frappé fort en Russie —, l’entreprise n’investit plus dans les infrastructures, les salaires baissent (ils ont baissé de 14 % après 2008), l’habitat se dégrade et la ville entre dans un cercle vicieux de dépérissement.

Les monovilles deviennent donc des bombes à retardement, génératrices de troubles sociaux et politiques. Le gouvernement fédéral a apporté l’équivalent de plus de 5 milliards de dollars au soutien des monovilles, mais en expliquant qu’il en laisserait dépérir une majorité. Un destin « à la Detroit », en quelque sorte. Et au-delà de cette dimension conjoncturelle de gestion de la crise sociale, se profile celle de la reconversion de l’économie russe vers une économie de la troisième révolution industrielle.

Une politique active du gouvernement russe

Il ne peut être question de maintenir ces monovilles à coups de subventions, comme le firent — et le font encore — des politiques inadaptées. En France par exemple, on a retardé la reconversion de la sidérurgie lorraine par des subventions. Le rôle des financements publics y a été positif en ce qu’il a maintenu un outil industriel performant, mais très coûteux par le retard apporté à la reconversion et par son coût économique et social, à travers la CGPS (convention générale de protection sociale dans la sidérurgie), qui a été considérable. Néanmoins, la transformation du modèle d’affaires de la sidérurgie et l’évolution de ses processus de production, en en faisant une entreprise, accompagnée d’un début de renaissance urbaine, furent une réussite.

En 2014, le gouvernement russe a créé un fonds pour le développement des monovilles 1, organisme à but non lucratif dont la mission est d’aider les monovilles à développer un nouveau modèle industriel. Sa politique repose sur deux principes :

  1. Ne financer que des nouveaux projets qui ne soient pas liés à l’entreprise cœur de la monoville, avec une participation de la ville à hauteur de 5 %, partenariat de principe compte tenu de la faiblesse financière des monovilles. S’il y a prise de participation du fonds dans les nouvelles entreprises, celle-ci doit rester minoritaire, à 49 % maximum. Les projets concernent des infrastructures nécessaires à l’accueil de nouvelles entreprises. Soixante-deux régions ont signé un accord avec le fonds fin 2016.
  2. Cet apport en capital industriel est renforcé par un développement du capital humain via la formation d’équipes de projet composées de représentants des régions et des entreprises. Deux cent vingt-sept équipes auront terminé un cursus de 250 heures à Skolkovo fin 2017.

Projets de cofinancement des monovilles (au 1er mars 2017)

L’intérêt de cette approche est qu’elle sort du subventionnement de survie pour créer des conditions de développement de nouvelles activités par les villes concernées, à la différence d’une logique d’assistance et de pilotage direct depuis le centre, qui a été la norme en Russie depuis bien avant l’époque soviétique, pratiquement depuis Pierre le Grand.

La diversification industrielle est notamment recherchée par le développement des technoparcs, qui se veulent une reproduction de la politique des clusters, unissant PME, grandes entreprises, universités et banques de financement dans un même écosystème. Une telle approche est de nature à stimuler une véritable dynamique de développement territorial. Elle connaît des péchés de jeunesse qui, malgré les progrès réalisés, ne sont pas encore résolus à ce jour : lourdeur des structures qui sont parfois des vitrines pour obtenir des subventions (phénomène connu en France avec la politique des pôles de compétitivité), sans valeur ajoutée scientifique et industrielle, rigidité de la bureaucratie cloisonnée héritée de l’époque soviétique, absence de système bancaire spécialisé et persistance d’une certaine corruption, système juridique peu développé pour garantir les droits de propriété. Le cadre institutionnel est encore incomplet, malgré des réussites spectaculaires comme le technoparc de Novossibirsk.

L’approche qui consiste à considérer le développement urbain et l’industrialisation comme une dynamique endogène, et non plus résultant d’une initiative centrale exogène, est encore en gestation en Russie. La création de ce qui devait être la Silicon Valley russe à Skolkovo s’est révélée très décevante. On a fait un copier-coller des infrastructures, sans saisir que la clé de la réussite est dans la dynamique endogène d’un écosystème innovant. Dès lors, on retombe dans un scénario classique de mégastructure inefficace, sur fond d’affaires de corruption.

Les conditions de progrès sont toutefois là : les sanctions internationales et la chute du prix du pétrole créent des conditions très favorables à l’innovation, en coupant les rentes d’une économie basée sur l’exportation de matières premières et l’importation de technologies étrangères, et en incitant au développement d’une industrie nationale basée sur l’innovation.

La reconversion des monovilles aujourd’hui offre un concentré d’une Russie archaïque et d’une Russie innovante décidée à affronter ces défis, mais l’Histoire nous apprend que la capacité de l’homme russe à les relever est rarement prise en défaut.

Quels enseignements ?

Les histoires urbaines russe et française divergent à partir de 1478 et la destruction du vétché par le tsar Ivan III. Le vétché était une forme assez pure de démocratie directe que l’on retrouve aujourd’hui dans la landsgemeinde des cantons suisses alémaniques, où quiconque sonnait la cloche de la ville pouvait convoquer une assemblée pour délibérer sur un sujet. Sens du bien commun et d’une esthétique globale liés à la délibération démocratique permettaient de résoudre les problèmes de l’organisation des fonctions urbaines (organisation des métiers, circulation, interfaces entre villes et campagnes, vie religieuse et vie civique). Avant de devenir un archétype de l’État autocratique, la Russie a été celui de la démocratie communale, précédant les républiques italiennes.

La période soviétique a poursuivi cette politique d’urbanisation décidée d’en haut selon les principes du fonctionnalisme de Le Corbusier. Dès lors, les histoires urbaines russe et française se rejoignent avec les constructions des grands ensembles des années 1950-1960 pour remédier à la crise du logement d’après-guerre. Ces constructions ont été un progrès en ce qu’elles permettaient d’accéder au confort ménager et, en Russie, de quitter les appartements communautaires. Mais le problème avec ces « machines à habiter », ou cités-dortoirs, est qu’elles ne constituent pas un système de vie, vieillissent très mal et sont aujourd’hui insalubres, très coûteuses à entretenir et porteuses de troubles sociaux.

Togliatti, la monoville de l’automobile


Gérée par l’entreprise Avtovaz, la ville de Togliatti a été conçue par l’architecte Boris Roubanenko sous l’inspiration de Le Corbusier.

Forces et faiblesses du modèle russe

La transition des monovilles vers des villes intelligentes concentre tous les enjeux d’une politique d’innovation pour faire entrer la Russie dans le cercle des grands joueurs de la troisième révolution industrielle. Or la Fédération de Russie est classée 48e parmi les 50 pays à hauts revenus du Global Innovation Index 2015, avec des points forts : l’éducation et le niveau scientifique, la production de technologies des points faibles : le cadre institutionnel et réglementaire, une transmission insuffisante du savoir scientifique des universités vers les entreprises et un point très faible : l’accès au crédit. Il résulte de cet environnement un développement insuffisant des PME au coeur de l’innovation, qui trouve sa source dans l’absence de dynamique entrepreneuriale dans la Russie soviétique et s’est encore aggravée durant la période post-soviétique, jusqu’en 1998 avec l’effondrement institutionnel de la Russie. Et la reprise que connaissent les PME reste handicapée par un cadre institutionnel inadapté.

Prendre comme axe structurant la transition des monovilles vers des smart cities permettra d’intégrer tous ces aspects dans une politique urbaine innovante basée sur un développement organique de la ville. Ce problème se pose de manière assez identique en France : passer d’un modèle de pilotage uniquement depuis le centre à la valorisation du développement endogène du territoire. Nous avons en France l’exemple emblématique du Choletais, autour de la ville de Cholet, spécialisée dans le vêtement et la chaussure grand public — des industries en déclin —, qui a réussi sa reconversion en intégrant dans une industrie traditionnelle l’apport des technologies de pointe, là où les plans gouvernementaux de regroupement de sociétés pour en faire des « entreprises de taille mondiale » ont échoué. Cette réussite est due à la qualité de son capital social, fait de relations de solidarité entre acteurs économiques et politiques ancrées dans la tradition du christianisme social, qui stimule des synergies entre entreprises, villes, ateliers ruraux et appareils de formation. Cette démarche ascendante, ancrée dans les réseaux et le capital social, a réussi là où les démarches descendantes de l’État ont échoué.

Un autre exemple emblématique est la reconversion réussie de l’industrie horlogère suisse jurassienne, qui, par la dynamique de son territoire et de son capital social, a pu faire face à l’offensive de la montre digitale et a intégré les technologies numériques dans la conception haut de gamme traditionnelle de l’horlogerie suisse.

L’ampleur du problème posé par les monovilles exclut, dans un contexte budgétaire contraint et face à l’urgence politique et sociale, la poursuite de politiques d’assistanat. Elle impose une rupture dans la conception de la ville, en replaçant l’habitant au centre — d’où le regain d’intérêt en Russie pour l’histoire du vétché.

Ce sont de nouvelles compétences, de nouvelles règles de conception qu’il s’agit de développer au niveau des administrations centrales, des gouvernements locaux et chez les opérateurs. Des initiatives sont en cours de développement entre la France et la Russie et seront autant d’opportunités pour les entreprises françaises.

Le grand retournement, de Fatiha Agag-Boudjahlat : Détournement dangereux

Dans mon livre de 2001 Gouverner par le Bien commun j’analysais la dérive progressive de la gauche vers le fascisme sous couvert de relativisme obsessionnel. Ce processus s’est aggravé et conjugué avec cette palinodie de l’antiracisme qui est en fait une forme achevée de racisme et d’apartheid: sous couvert du mot d’ordre relativiste « tout se vaut » c’est le principe même de l’assimilation qui est détruit, et donc du progrès social, politique et culturel. Il en découle le communautarisme, avec ses règles de vie, ses niveaux socio-culturel selon les communautés, qui ne peut déboucher que sur des affrontements violents.
La boucle semble se boucler un peu plus avec la dérive de la pseudo « France insoumise » vers l’islamo-fascisme.
Pourquoi, comment? Jacques Sapir nous donne ici une note relecture du beau livre Fatiha Agag BoutjahlaT.
Tout y est dit ou presque.
CR
 
 
Fatiha Agag-Boudjahlat vient de nous livrer [amazon_textlink asin=’B0773W6X3F’ text=’un petit livre’ template=’ProductLink’ store=’httpwwwclaude-21′ marketplace=’FR’ link_id=’e8f019bc-c2e8-11e7-8b27-4dab30c12029′], soigneusement recherché et référencé[1], qui sera de la plus grande utilité dans les débats et les combats politiques qui s’annoncent. Sa thèse générale est que nous sommes confrontés à ce qu’elle appelle un « grand retournement » du sens des mots, mais aussi du sens des principes, qui constitue une attaque mortelle contre la République et la Démocratie. Ce « grand retournement » conduit des intellectuels que l’on pourrait croire éclairés, à tolérer, voire à justifier une racialisation des rapports sociaux. Ce « grand retournement », par le biais de l’ivresse intellectuelle que produit l’absolutisation du relativisme, aboutit à justifier l’injustifiable, à prôner un retour aux heures les plus sombres de l’humanité.
 
Pourtant, ce « retournement » se fait, en apparence du moins, avec les meilleures intentions du monde. Il se pare de couleurs de l’antiracisme pour épouser un racialisme forcené ; il se déguise des atours d’une pseudo lutte des classes mais c’est pour cacher un retour aux sombres guenilles du nazisme qui faisait justement des « races » ou des groupes ethniques, le sujet de cette lutte. Il va puiser dans une critique de la modernité des arguments pour chercher à renvoyer les hommes, mais surtout les femmes, dans le plus tragique des archaïsmes.
 
Pour se défendre contre les effets de ce « grand retournement », il faut en mesurer les effets et les perversions ; il faut aussi comprendre comment s’organisent les discours et quels en sont les vecteurs. Il faut enfin en analyser les causes.

La tolérance et le communautarisme

Le premier chapitre porte sur le rapport entre tolérance et communautarisme. Il s’ouvre sur une description du scandale provoqué, il y a près de vingt ans, par la proposition d’intellectuels français de dépénaliser l’excision. On voit bien ici l’aberration qu’il y a à justifier une mutilation au nom de « coutumes » ou plus précisément de la peur d’opprimer des gens en condamnant certains actes réputés coutumiers. Mais, il n’est jamais venu à l’idée de ces intellectuels que la loi ne reconnaissait aucune « coutume », qu’elle soit barbare ou qu’elle soit innocente par ailleurs. La loi découle de principes. C’est donc au juge de décider dans quelles circonstances une « coutume » peut être une circonstance atténuante ou, au contraire, aggravante. Or, en l’occurrence la multiplication des cas d’excision, et les justifications que tendent à lui apporter certains prédicateurs, montre bien qu’il y a urgence à pénaliser et à faire appliquer la loi dans toute sa rigueur.
 
Ce que révèle ce cas, qui date de 1989, c’est bien entendu la tendance au relativisme culturel qui a envahi les sociétés occidentales. Ce relativisme n’est pas le produit de la reconnaissance de la légitimité d’autres cultures. Ce point est acquis depuis environ un demi-siècle. Mais, c’est l’idée qui consiste à dire qu’un système juridique et politique, la République, n’a pas à examiner ces « traditions » pour dire lesquelles sont tolérables et lesquelles, parce qu’elles contreviennent à des principes universels, ne le sont pas. De fait, c’est la négation de ces principes universels que porte ce discours du relativisme. Ce point est, par la suite, largement développé par Fatiha Agag-Boudjahlat.
 
On dira que l’émergence de cette notion de principes universels, un des héritages de la Révolution française, a été lent, et qu’il est encore imparfait. C’est entièrement exact. Mais doit-on renoncer à ce qui a été acquis de haute lutte ? De même, à propos de l’exclusion des femmes des cafés, peut-on arguer des pratiques passées pour justifier une situation présente ? Pour traiter cette question, Fatiha Agag-Boudjahlat fait appel au concept d’allochronie, autrement dit une forme de dé-contextualisation qui consiste à oublier, volontairement ou non, le contexte social dans lequel s’est construit une forme sociale.
Cette dé-contextualisation peut être le produit de l’ignorance. Mais elle peut être une stratégie adoptée à dessein afin de faire accepter l’inacceptable.

Le détournement du culturel

Cela pose un problème de fond. Il y a un usage du « culturel » dont le but n’est autre que de construire un idéal-type totalisant visant à enfermer des populations dans le communautarisme. Ce n’est d’ailleurs pas le seul usage pervers du culturel. On en trouvera d’autres cités et expliqués dans le livre.
 
Revenons à ce que décrit bien Fatiha Agag-Boudjahlat, soit le détournement du culturel aux fins de justification du communautarisme. Des pages très fortes sont écrites ici, pages auxquelles on ne peut qu’adhérer. Fatiha Agag-Boudjahlat montre bien que l’on veut substituer une allégeance communautaire à l’adhésion à la Républiques. Elle analyse finement, dans le deuxièmes et le troisième chapitre comment cette stratégie, car il s’agit bien là d’une stratégie murement pensée, est portée par une haine de la France et, au-delà, par une haine de la démocratie qui conduit ceux qui la portent à justifier des systèmes théocratiques. Parce que l’on peut être à juste titre choqué par les dérives de l’individualisme qui aboutissent à un narcissisme mortifère, doit-on pour autant récuser l’invention de l’individu, que l’on doit dans le monde occidental aux théologiens nominalistes du Moyen-Âge, avec Roscelin de Compiègne (fin du xie siècle), et surtout Guillaume d’Occam et Jean Buridan au début du xive siècle, qui sont eux-mêmes héritiers de la pensée antique ? Le nominalisme, reconnaît l’existence et le droit d’un individu d’exister par lui-même ; cela ne veut nullement dire qu’il considère que cet individu est l’origine de la société. Cette reconnaissance de l’individu ne vaut donc pas adhésion à l’individualisme méthodologique.
 
En fait, et cela Fatiha Agag-Boudjahlat l’analyse fort justement, nous sommes confrontés à un discours qui racialise les rapports sociaux, mais qui prétend le faire au nom d’une juste combat contre le racisme et les discriminations. Ce discours considère qu’il existe un « être musulman » alors que l’on sait bien que l’islam est multiple et divers. Cet enfermement dans le communautarisme nie le libre-arbitre des individus. Or, on ne voit que trop bien comment cette récusation de la liberté de chacun sert les projets de certains qui, derrière l’apparence d’un projet offert aux plus démunis, n’ont de cesse que de construire et défendre leurs positions de pouvoirs personnelles. Disons le, derrière les mythes construits, que ce soit par la propagande salafiste ou par celle des organisations liées aux Frères Musulmans, il y a des enjeux de pouvoir bien précis. On ne parle de religion et d’une « libération » dans le cadre religieux que pour défendre des positions de pouvoirs et des abus répétés sur les personnes les plus fragiles. L’affaire actuelle des accusations portées contre Tariq Ramadan l’illustre à merveille. De même, le système de défense adopté par l’accusé, qui hurle au complot, est très révélateurs de la posture victimaire dans laquelle s’installent certains pour garantire en réalité leurs positions de pouvoir.
 
Néanmoins, on peut reprocher à Fatiha Agag-Boudjahlat de n’avoir pas osé aller plus loin en montrant comment la construction de communautés fantasmées s’opposait frontalement à la notion de peuple, un terme très peu utilisé dans ce livre et jamais dans son sens de communauté politique, et donc de souveraineté.

Le problème de la souveraineté

Car, le problème central est là. Le salafisme existe depuis le début des années 1920[2], et a des racines bien plus anciennes encore. Sa dérive sectaire est désormais majoritaire, et pose d’ailleurs un problème évident d’ordre public[3]. Pourtant, il n’a pris en France la dimension de problème politique majeur que depuis une quinzaine d’année. De même, la présence de mouvements inspirés par les Frères Musulmans est attestée en Europe depuis les années 1950, ce mouvement étant né en Egypte en 1928[4]. Pourtant, là encore, ce n’est que depuis la fin des années 1980 et le début des années 1990, que ces mouvements ont, petit à petit, pris de l’importance. On ne peut donc parler de « menace intangible ».
Si l’on veut comprendre comment a pu se constituer ce cadre religieux et politique, il faut ici comprendre un double mouvement. Il y a, d’une part, l’écrasement des mouvements du nationalisme arabe, écrasement qui fut largement porté par les pays occidentaux et à leur tête les Etats-Unis, écrasement qui permis à ces sectes religieuses de récupérer une partie du combat post-colonial. Mais il y a aussi la critique radicale portée sur la souveraineté par les institutions européennes qui nie en réalité la notion de peuple comme communauté politique fondée sur des bases territoriales et qui ouvre la porte aux idées de « communautés » transnationales, mais aussi à l’idée que c’est l’ethnicité qui fait le peuple et non un pacte politique. En un sens, et cela est bien dit par Fatiha Agag-Boudjahlat, les identitaires et les communautaristes mènent le même combat contre la République.
 
Les mouvements religieux qui sont apparus au sein de l’islam (et dont il convient de rappeler qu’ils sont loin de réunir la totalité des musulmans) ont donc bénéficié de l’éviction des mouvements nationalistes et de la critique post-moderne de la Nation dont la technocratie Bruxelloise est porteuse. Une réfutation du rôle fondamental de la Souveraineté, tel qu’il émerge des travaux de Bodin et de Jean-Jacques Rousseau, a d’ailleurs été produite par Andras Jakab, et cette critique est parfaitement convergente avec le discours tenu par l’Union Européenne[5]. Ils se combinent alors au processus d’acculturation qui frappe une partie de la jeunesse issue de l’immigration et qui la pousse à se chercher une culture fantasmée. On rappelle que, dans les territoires tenus par DAECH en Syrie et en Irak, les barres chocolatées qui sont la quintessence d’une sous-culture occidentale étaient hautement prisées par les « combattants ».
En fait, on est en présence d’un double mouvement de capture : celui des musulmans par des sectes fondamentalistes qui se prétendent les seuls représentants de l’islam, et celui d’une partie de la population immigrée par une pseudo-communauté musulmane à laquelle cette population est sommée d’adhérer ou d’être considérée comme traitre.

Une nouvelle trahison des clercs ?

Cela conduit alors Fatiha Agag-Boudjahlat à s’interroger sur ce que l’on appellera, à la suite de Julien Benda, une nouvelle « trahison des clercs ». Autrement dit pourquoi des intellectuels, de gauche comme de droite montrent-ils une telle perméabilité aux thèses communautaristes et racistes au point, dans certains cas, de s’en faire les complices. Fatiha Agag-Boudjahlat cite de nombreux noms et montre de manière irréfutable ce processus. Il convient ici de lire avec attention trois et quatre de son ouvrage.
On peut, comme le fait Fatiha Agag-Boudjahlat, s’interroger sur les sources intellectuelles de cet accommodement, voir de cette complicité. On revient ici sur la question du relativisme absolu et de la dé-contextualisation, thèmes qui sont abondamment traités dans le livre. On peut, comme Céline Pina, mettre en avant le clientélisme des élites politiques qui conduit alors des « intellectuels » à adopter des positions de justification[6]. Un autre livre, écrit récemment par Bernard Ravet montre bien qu’à ce clientélisme est venu s’ajouter la lâcheté profonde de l’administration et de la hiérarchie de l’éducation nationale[7]. Ces explications sont certaines ; mais, elles n’épuisent pas le problème.
 
Car, la haine de la France n’est pas que le fait d’une minorité de jeunes et de moins jeunes issus de l’immigration. Cette haine se construit sur une confusion : les élites prétendent que c’est la « France » qui agit pour cacher leurs propres manigances. Or, ce mensonge est repris comme tel par de nombreux intellectuels. On touche là à la question de la nécessité pour tout pays de produire un « récit national » qui aborde honnêtement les points lumineux comme les points sombres de son histoire. Or, une partie des intellectuels en France se refuse à l’idée même d’un « récit national », car ce dernier serait vecteur du « nationalisme ». Et l’on retrouve ici la haine de la souveraineté concoctée depuis Bruxelles par la technocratie de l’Union européenne.
 
Le livre de Fatiha Agag-Boudjahlat se conclut sur un « bêtisier » des politiques. On pourrait croire cela superflu, au regard de la rigueur des analyses produites dans les précédents chapitres. Mais, ce bêtisier est instructif, et n’épargne personne. Je ne le déflore pas pour en laisser la surprise aux lecteurs.
 
C’est donc un livre important qui nous est donné ici par Fatiha Agag-Boudjahlat. Il faut l’en remercier, le lire et le discuter. Ce livre est, sur certains points, incomplet. On renvoie ici le lecteur aux ouvrages que j’ai écrit ou auxquels j’ai participé[8]. Mais il atteint son but. Il montre a construction perverse d’un autre sens aux mots que nous utilisons, construction qui permet de casser le langage commun qui s’était instauré entre française. Il désigne le projet tyrannique qui est à l’œuvre derrière ce détournement orwellien du sens des mots.
 
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Notes

[1] Agag-Boudjahlat, Fatiha, Le grand retournement, Paris, Le Cerf, 2017.
 
[2] Rougier B., (dir.), Qu’est-ce que le salafisme ?, PUF, Paris, 2008, 271 p
 
[3] Amghar S., Le Salafisme d’aujourd’hui : Mouvements sectaires en Occident, Michalon, 2011
 
[4] Maulion F. – L’organisation des frères musulmans : évolution historique, cartographie et éléments d’une typologie, Diplôme universitaire de 3è cycle, Paris, Université Panthéon-Assas – Paris II – Département de Recherche sur les Menaces Criminelles Contemporaines, 2004, 337 p
 
[5] Jakab A., « La neutralisation de la question de la souveraineté. Stratégies de compromis dans l’argumentation constitutionnelle sur le concept de souveraineté pour l’intégration européenne », in Jus Politicum, n°1, p.4 ; consultable en ligne: http://www.juspoliticum.com/La-neutralisation-de-la-question,28.html
 
[6] Pina C., Silence coupable, Paris , Kero, 2016.
 
[7] Ravet B., Principal de collège ou imam de la république ?, Paris, Kero, 2017.
 
[8] Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016 et Bourdin B. et Sapir J., Souveraineté, Nation, Religion, Paris, Le Cerf, 2017.
 
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Le Président Macron est-il Républicain?

[Russeurope en exil] 

par Jacques Sapir

 

Dans une tribune publiée dans le journal « Le Monde », le constitutionnaliste Alexandre Viala avance que le Président Emmanuel Macron incarne, mais aussi développe, une nouvelle forme de gouvernement, qu’il appelle «épistocratie », usant d’un néologisme très peu usité[1].

Ce terme désigne un mode de gouvernement au sein duquel le pouvoir serait confié aux savants. Cette tribune, au-delà les critiques de forme que l’on peut lui faire aborde un véritable problème. Il n’est cependant pas neuf. Je lui avais consacré un ouvrage dès 2002[2].

En fait, cette dérive peut s’interpréter comme la forme la plus brutale, et la plus avancée, d’une dérive intrinsèque aux démocraties libérales dès qu’elles tentent de se penser sans référence à la légitimité comme fondation de la démocratie : c’est la substitution du technique au politique[3]. C’est ce qui sous-tend l’usage répété par la Président de la République de termes qui ont pu être considérés comme arrogants, méprisants, voire odieux, et parmi lesquels il convient de compter les « gens qui ne sont rien », les « fainéants », le « bordel » et autres joyeusetés.

Ces termes ne sont pas de simples dérapages. D’ailleurs, leur répétition et le cadre dans lequel ils ont été proférés montrent bien que l’on est dans une intentionnalité. Ils sont un des symptômes du régime qu’Emmanuel Macron veut établir.

L’épistocratie et l’expertisme

Cette «épistocratie » qui s’installe, pour reprendre donc le terme de Viala, signifie la mort de la démocratie, la fin de la République comprise comme la « chose publique » partagée par tous, et que tous ont un même droit, et un même devoir, à défendre et à faire prospérer. Dans un livre qui sortira le 25 octobre, Natacha Polony écrit :

« Or, il n’est pas de projet politique véritable qui ne repose sur l’ambition de ‘changer la vie ‘. Telle est en fait la définition de la politique : l’idée qu’il est possible, par l’action collective des citoyens assemblés, de faire émerger les conditions d’une société qui mette réellement en œuvre les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. Bref, le contraire absolu et radical de ce dogme selon lequel ‘il n’y a pas d’autre politique possible’ »[4].

Rien de plus juste. Mais, cela implique de faire alors le bilan, avant d’en faire le procès, de cette tendance à la fin de la politique, à son remplacement par la technique, autrement dit par ce triomphe d’un discours dans lequel l’expert se perd et se nie : l’expertisme.

Cette tendance s’est incontestablement accélérée depuis les vingt-cinq dernières années. Elle s’appuie à la fois sur l’évolution des institutions, et de ce point de vue la mise en place de l’Euro lui a donné un coup de pouce ravageur. Elle s’appuie sur les dérives de certains économistes. Car, les économistes jouent un rôle décisif dans ce processus, que ce soit en promouvant des raisonnements qui serviront de caution idéologique à cette dépolitisation du politique, ou en fournissant des solutions « clés en main » qui accélèrent ce processus. Par leurs écrits comme par leurs actions, de nombreux économistes et de nombreux « experts » sont sortis du cadre de la République. C’est ce qui justifie, pour eux, le glissement de la démocratie en une nouvelle tyrannie, mais un tyrannie qu’ils espèrent douce à leurs intérêts…

Être républicain aujourd’hui

Être républicain implique comprendre la démocratie comme un espace collectif par lequel ces libertés individuelles prennent sens dans leur contribution à l’émergence de représentations communes et de décisions légitimes[5]. Ceci renvoie à la question du rapport entre légalité et légitimité telle que l’a posée Carl Schmitt :

…notre époque est fortement dominée par une fiction, celle de la légalité, et cette croyance dans un système de légalité rigoureuse s’oppose manifestement et d’une manière très nette à la légitimité de toute volonté apparente et inspirée par le droit[6].

Un économiste cesse donc d’être républicain, qu’il s’en rende compte et qu’il l’assume alors ou que cela soit au niveau inconscient, quand il cherche à imposer une représentation de l’ordre social non à travers sa participation au débat démocratique mais par sa prétention à détenir des lois naturelles de l’organisation des sociétés humaines. Vouloir substituer l’expertise au choix politique, telle est la dérive que porte une certaine conception de l’économie, une économie qui prétend alors s’affranchir de toute incertitude mais aussi de toute règle politique. Or, l’incertitude est produite par les activités humaines, et c’est ce qui implique justement une décision politique[7]. Ce faisant, cette économie là s’enferme dans une autoréférence et une circularité de son raisonnement qui la condamne irrémédiablement[8].

Dire cela ne signifie pas que l’expertise, qui est distincte de l’expertisme, ne soit en certains points nécessaire et légitime. La république a besoin de savants, même si ce n’est pas au chimiste mais au fermier général que l’on coupa le cou dans le cas de Lavoisier. Ce qui est dangereux et critiquable, c’est la substitution de l’expertise au débat au nom d’une vision totalisante de la science économique; c’est la fraude qui consiste à faire passer pour résultats scientifiques ce qui n’est le plus souvent qu’une reformulation de vieux arguments idéologiques et métaphysiques. Ce qui est implicitement en cause c’est le critère séparant le domaine technique du domaine politique, et la manière dont les économistes du courant dominant en usent à leur profit.

L’idéologie spontanée des experts et des économistes

Le problème des idées politiques spontanées des économistes[9] ne se réduit pas à celui de l’expertise. Il inclut aussi cette vision du monde selon laquelle nos choix seraient irrémédiablement bornés par l’impératif technique d’une part et l’impératif éthique de l’autre. À cette disparition du politique, les hommes politiques ont contribué, en refusant de prendre et d’assumer leurs responsabilités, et en se cachant derrière le discours de l’expertise économique pour justifier ce qui était de l’ordre du choix politique. Ce faisant, ils peuvent déplorer, au nom de la compassion, ce qu’ils contribuent à créer sans prendre de risque ouvert d’incohérence. Ce n’est sans doute pas une coïncidence si se développa en France à la fin des années quatre-vingts, l’idée d’une “génération morale” au moment même où avait été complètement intériorisée la conversion de la gauche française à l’économie libérale.

Relisons alors ce qu’écrivait Max Weber sur ce point quant à l’action politique:

La politique consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches en bois dur. Cet effort exige à la fois de la passion et du coup d’oeil. Il est parfaitement exact de dire, et toute l’expérience historique le confirme, que l’on n’aurait jamais pu atteindre le possible si dans le monde on ne s’était pas toujours et sans cesse attaqué à l’impossible[10]“.

Les politiques n’ont donc pas à se cacher derrière le discours de l’expertise, surtout quand cette dernière est à ce point sujette à caution. Des hommes politiques participent à ce mouvement de substitution de l’expertise au choix démocratique, en ce qu’il peut avoir d’illégitime et d’injustifié. C’est qu’ils ont intériorisé les plus dangereuses et les plus perverses des idées politiques spontanées des économistes. Une certaine compréhension de ce qu’est l’économie porte en elle une justification de la tyrannie.

Le mythe de l’ingénierie sociale et institutionnelle

Pour les partisans de l’expertisme, la conciliation entre des impératifs différents, ceux de l’ordre commercial, de l’ordre social, écologique ou culturel, relèverait de l’ingénierie institutionnelle. Goûtons pleinement ce terme et toute sa saveur technocratique. Ainsi la solution aux conflits d’intérêts relèverait de l’ingénierie, de la technique donc, et non du politique. Depuis Jean Bodin, et après bien d’autres, on pensait humblement que les conflits d’intérêts collectifs relevaient du politique et que la république était justement l’espace de leur résolution. Ce n’est pas ce que pensent certains économistes, qui sont d’autant plus péremptoires qu’ils se révèlent en réalité non scientifiques et de parfaits idéologues[11].

Ce que l’on croyait relever du débat public, de l’action collective change alors de statut et doit donc être résolu par la grâce du grand savoir d’experts en ingénierie institutionnelle. C’est ici la reformulation du vieux fantasme des sociétés guidées immanquablement vers la paix, l’opulence et le bonheur par une élite éclairée, fantasme qui court dans l’histoire du despote éclairé au parti unique des systèmes staliniens. Ce vieux fantasme est aujourd’hui remis au goût du jour sous la forme de l’avant-garde, guidée par la science des sciences, et composée d’ingénieurs sociaux.

Un ordre social, qu’il soit national ou international, pourrait donc être simplement négocié entre experts (comme ce fut le cas pour le TAFTA et le CETA). Qui plus est ces experts prétendent alors que cette négociation ne s’appuie pas sur des rapports de force et n’est pas le résultat de conflits. On voit ici se déployer le mythe du monde apaisé, de l’émergence de solutions sociales en raison de leur simple fonctionnalité. C’est une illusion typique d’une approche spontanéiste de la genèse des institutions. On y reviendra. Cette illusion véhicule l’idée que l’on puisse dépolitiser la question des institutions et la réduire à la simple expertise, seule capable d’en évaluer la fonctionnalité. Derrière cette illusion se profile donc l’imaginaire politique spontané des experts, et la racine profonde de l’expertisme.

Pensée moralisatrice et dépossession du politique

Nous sommes ici confrontés à une dépossession du politique, qui conduit à la dépossession de la souveraineté et de la démocratie. Cette dépossession est justifiée au nom de l’idéologie des « lois naturelles » de l’économie. Elle engendre à son tour un double mouvement idéologique. D’une part on assiste à la combinaison d’une fétichisation des manifestations des dynamiques – positives ou négatives – de l’économie. Cette fétichisation va de concert avec une réification des acteurs, et en particulier des salariés. Est typique de cette évolution le glissement qui transforme le personnel d’une entreprise en “ressources humaines” et le savoir et les connaissances des individus en “capital humain”. D’autre part, on assiste à l’émergence d’un discours moral, prenant des figures allant de la compassion à l’indignation en passant par la charité, en lieu et place du discours politique.

L’espace de la discussion publique ne peut plus, dès lors que s’organiser autour de deux pôles. Le premier est technique, dévolu aux experts; c’est celui de l’interprétation des arrêts rendus par le marché, c’est celui de l’exégèse des lois naturelles de l’économie. Le deuxième est moral; c’est celui de la compassion que l’on éprouve face aux conséquences de ces lois. Cette compassion devient d’autant plus forte, d’autant plus impérative, que nous intériorisons l’idée qu’il serait aussi vain qu’absurde de s’opposer à de telles lois. C’est ce pole vers lequel convergent les politiques, ne pouvant revêtir la figure de l’expertise, et les professionnels médiatiques de la posture moralisatrice.

Cette évolution, si frappante depuis les années quatre-vingt, avait été anticipée par un grand juriste et philosophe du droit aux idées profondément réactionnaires, Carl Schmitt[12]. Ce dernier avait prédit que le libéralisme conduirait à la disparition du politique au profit de l’opposition technique/éthique[13]. Le discours politique implicite tenu par une partie des économistes vient renforcer les phénomènes de dépossession en lui fournissant argumentaire et justifications[14]. Un certain discours de la rationalité économique conduit à des pratiques où l’expert s’émancipe de sa fonction de conseiller et se substitue au souverain démocratique. De la même manière que l’on a pu parler d’une philosophie spontanée des savants, on prétend qu’une certaine pensée économique, dans sa prétention à dépolitiser l’économie porte une conception spontanée du politique. Ainsi, nous ne reprochons pas aux économistes de tenir un discours politique, mais de la faire sans en avoir conscience, et sans en assumer les conséquences.

Les fondements de cette dépolitisation

La démarche visant donc à confier à des collèges d’experts des décisions politiques, ou ayant des impacts politiques majeurs, au détriment de la représentation populaire et démocratique, repose sur un certain nombre de conjectures. Ces dernières peuvent être explicitées en séparant clairement deux problèmes. En premier lieu, il faut supposer que les règles sont nécessaires à la décision des agents. Il faut ensuite supposer que l’extériorité de ces règles vis-à-vis du groupe ou de la communauté des acteurs, que cette extériorité soit totale ou relative, est une condition de l’efficacité du système de règles.

On a déjà ici deux conjectures, appartenant à une même logique. On nommera A1 la conjecture portant sur la nécessité des règles, et respectivement A2 et A2′ les conjectures portant sur l’extériorité de ces règles par rapport au groupe, suivant qu’elle est totale (A2 : les membres du groupe régi par ces règles ne peuvent les modifier) ou relative (A2′ : une modification est possible, mais difficile). Par ailleurs, il faut supposer que la fonctionnalité, ou l’efficacité, d’une règle est suffisante en elle-même pour asseoir son autorité sur l’ensemble, ou du moins la majorité des acteurs du groupe concerné. Le respect de la règle l’emporte sur la question de son origine, et la question des formes à respecter devient dès lors principale par rapport à la procédure qui a donné naissance à cette règle. On nommera cette conjecture B.

Il est facile de montrer que si les conjectures A2 et A2′ impliquent A1 le contraire n’est pas nécessairement vrai. La conjecture A1 n’implique nullement les deux suivantes. La question de la nécessité des règles (conjecture A1) découle des limitations de l’esprit humain dans le traitement de l’information[15]. De nombreux économistes, tels John Commons[16], J.M. Keynes[17] ou Gunnar Myrdal, ont considéré que l’existence de règles était nécessaire, s’accordant sur ce point avec Hayek[18]. C’est ce qui fonde l’approche subjectiviste en économie[19].

Pour autant ils n’ont pas défendu des positions aboutissant à l’expertisme. La capacité des participants à modifier les règles, à les transformer, était, pour ces économistes, une condition importante de l’efficacité du système. Cette capacité impliquait alors le débat public et l’action gouvernementale. Si l’affirmation de la nécessaire extériorité des règles passe par l’affirmation de leur nécessité, cette dernière n’implique pas forcément l’affirmation de l’extériorité. Pour passer de A1 à A2 il faut en réalité mobiliser d’autres hypothèses, en particulier sur le comportement des agents. Par contre, il est clair que la conjecture A1 est, elle, directement liée à une analyse des capacités cognitives des agents. Cette conjecture A1 est celle qui oppose les hétérodoxes aux néoclassiques. Affirmer que nous ne pouvons décider sans règles revient en effet à rejeter les hypothèses d’information parfaite de la théorie néoclassique. Cette conjecture fonde le paradigme institutionnaliste.

Par ailleurs, la conjecture A2 , celle qui suppose qu’une extériorité totale des règles est nécessaire, implique nécessairement la conjecture B. Pour pouvoir fonder une extériorité totale de la règle par rapport au groupe qu’elle régit, il faut pouvoir démontrer que la fonctionnalité d’une règle est totalement suffisante pour fonder sa légitimité. Par contre, A2′ qui implique que les règles peuvent être modifiées dans certaines conditions et sous certaines contraintes peut survivre à une réfutation de B.

La conjecture A2 forme la base du constitutionnalisme économique au sens strict du terme, quand le pouvoir politique ne peut plus intervenir sur les règles économiques par la loi ou le règlement. Dans ce cas, il n’y a plus de place pour la politique. L’espace de discussion est entièrement absorbé soit par la logique technique ce qui justifie le concept d’ingénierie sociale tout comme la compassion morale devant les effets des mesures. La conjecture B, quant à elle, est nécessaire à toute démarche visant à extérioriser certaines décisions économiques de la sphère du politique. Si, à l’évidence, ces deux problèmes sont liés, ils justifient cependant des discussions clairement séparées dans la mesure où la totalité des conjectures A n’est pas dépendante de B. La conjecture B, signifie en réalité la naturalisation, c’est à dire la dépolitisation, de l’économie.

L’importance des institutions

Parmi ces différentes conjectures deux émergent donc comme centrales. Ce que l’on a appelé la conjecture A1, soit l’importance des règles et des normes et donc des institutions pour la décision, apparaît comme une hypothèse à la fois valide et robuste. Elle doit être retenue.

Elle est indiscutablement réaliste, cohérente par rapport à une argumentation sur les capacités cognitives des individus, et partiellement testable comme le montrent les travaux réalisés en psychologie expérimentale[20]. La cohérence de cette conjecture est d’ailleurs d’autant plus forte que l’on y intègre les résultats de ces travaux[21]. On peut donc en un sens affirmer que, au sein de la conjecture générale A1, on se rallie à un sous-ensemble A1a qui est caractérisé par la théorie des préférences individuelles validée par la psychologie expérimentale. Au sein des courants qui acceptent A1, cette théorie des préférences va déterminer ceux qui supposent la possibilité d’un apprentissage à la fois individuel et spontané et donc la possibilité d’une genèse des institutions des racines vers le sommet, à ceux qui considèrent que les apprentissages ne peuvent être que collectifs et que les institutions sont toujours issues de conflits et de rapports de force conduisant à des compromis au sommet diffusant vers les racines. Le sous-ensemble A1a est incompatible avec toute théorie spontanéiste.

L’endogénéisation, consciente ou inconsciente, des règles dans les structures de comportement et dans les systèmes de représentation est tout aussi indubitable. Cette conjecture constitue donc une base de départ qui peut être considérée comme commune à de nombreux courants qui sont à la fois institutionnalistes et subjectivistes

Emmanuel Macron n’est pas républicain

On mesure, alors, d’ou provient et quelles sont les sources réelles de ce que les commentateurs affectent de prendre pour des « dérapages » de la part d’Emmanuel Macron. C’est bien une pensée a-politique, une pensée qui elle-même dérive de la conversion à l’expertisme, qui nourrit ce que l’on a pris pour de l’arrogance mais qui s’avère en réalité bien plus profond et bien plus grave qu’un simple comportement. Le Président de la République n’est tout simplement pas républicain.

Jacques Sapir

NOTES

[1] http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/10/18/le-macronisme-ou-le-spectre-de-l-epistocratie_5202341_3232.html

[2] Sapir J., Les économistes contre la démocratie, Paris, Albin Michel, 2002.

[3] Voir Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Editions Michalon, 2016

[4] Polony N., Changer la vie, Paris, Editions de l’Observatoire, octobre 2017.

[5] Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, op.cit., p. 42.

[6] Schmitt C., Légalité, Légitimité, traduit de l’allemand par W. Gueydan de Roussel, Librairie générale de Droit et Jurisprudence, Paris, 1936; édition allemande, 1932p. 46

[7] Shackle G.L.S., Decision, Order and Time in Human Affairs, Cambridge University Press, Cambridge, 2ème edition, 1969

[8] Morgenstern O., “Perfect foresight and economic equilibrium”, in A. Schotter, Selected Economic Writings of Oskar Morgenstern, New York University Press, New York, 1976, pp. 169-183. Publié originellement en allemand in Zeitschrift für Nationalökonomie, vol. 6, 1935

[9] Myrdal G, The Political element in the Development of Economic Theory, publié initialement en suédois en 1930, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1954 pour la traduction en langue anglaise.

[10] M. Weber, Le Savant et le Politique, UGE,coll. 10/18, Paris, 1963, p. 185.

[11] Un excellent exemple en est donné dans Hausman D.M., The inexact and separate science of economics, Cambridge University Press, Cambridge, 1994, voir le chapitre 13, “On dogmatism in economics: the case of preference reversals”.

[12] Voir, C. Schmitt, Légalité, Légitimité, op.cit..

[13] Voire la discussion sur la pertinence actuelle de la pensée de Schmitt in C. Mouffe, “Schmitt’s Challenge”, in C. Mouffe, (ed.), The Challenge of Carl Schmitt, Verso, Londres, 1999, pp. 1-6.

[14] Sapir J., “L’ordre démocratique et les apories du libéralisme”, in Les Temps Modernes, n°610, septembre-novembre 2000, pp. 309-331

[15] Simon H.A., “Theories of Bounded Rationality.”, in C.B. Radner et R. Radner, Decision and Organization, North Holland, Amsterdam, 1972, pp. 161-176 ; Idem, “From Substantive to Procedural Rationality” in S.J. Latsis, (ed), Method ans Appraisal in Economics, Cambridge University Press, Cambridge, 1976, pp. 129-148.

[16] Commons J.R., The Economics of Collective Action, Londres-New York, Macmillan, 1959.

[17] Voir Whalen C., « John R. Commons and John Maynard Keynes on Economic History and Policy: The 1920s and Today », Journal of Economic Issues, no 42(1),‎ mars 2008, p. 225-242 ; Thabet S., « Keynes et Commons : histoires parallèles, destins croisés », L’Économie politique, no 38,‎ 2008, p. 77-100

[18] Ceci a été magistralement démontré par M. Bensaïd, Connaissance et coordination dans les systèmes économiques complexes: une relecture critique de Hayek , thèse pour le doctorat es Sciences Économiques, Paris-X, paris décembre 2000

[19] O’Driscoll G.P. Jr. et M.J. Rizzo, The Economics of Time and Ignorance, Basil Blackwell, Oxford, 1985.

[20] Tversky A., “Rational Theory and Constructive Choice”, in K.J. Arrow, E. Colombatto, M. Perlman et C. Schmidt (edits), The Rational Foundations of Economic Behaviour, Macmillan et St. Martin’s Press, Basingstoke – New York, 1996, pp. 185-197. Pour une discussion plus générale des conséquences de ce résultat, J. Sapir, “Théorie de la régulation, conventions, institutions et approches hétérodoxes de l’interdépendance des niveaux de décision”, in FORUM A. Vinokur (ed.), Décisions économiques , Économica, Paris, 1998, pp. 169-215

[21] Voir Sapir J., Quelle économie pour le XXIème siècle, Paris, Odile Jacob, 2005.

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Comprendre la pensée d’Emmanuel Macron

J’emprunte ce billet à l’excellent économiste de la génération montante, Steve Ohana:

 

Je crois que la meilleure analyse (presciente) de l’ensemble des déclarations de Macron à l’égard du « peuple » (ceux qui ne sont rien, les fainéants, qui foutent le bordel, qui ne cherchent pas de travail, ne peuvent s’acheter un costard, sont illétrés etc.) peut être trouvée dans le livre de Christopher Lasch « [amazon_textlink asin=’2081236818′ text=’La Révolte des Elites’ template=’ProductLink’ store=’httpwwwclaude-21′ marketplace=’FR’ link_id=’f69f69ee-ab38-11e7-85a4-8da17743c3ee’] », publié il y a plus de vingt ans.

Voici ce qu’en dit Michéa dans sa présentation de ce livre:

 

« Il fut un temps où ce qui était supposé menacer l‘ordre social et les traditions civilisatrices de la culture occidentale, c’était la révolte des masses. De nos jours, cependant, il semble bien que la principale menace provienne non des masses, mais de ceux qui sont au sommet de la hierarchie.

Profondément enracinés dans l’économie planétaire et ses technologies sophistiquées, culturellement libérales, c’est à dire « modernes », « ouvertes », voire « de gauche« , les nouvelles élites du capitalisme avancé – celles qui contrôlent le flux international de l’argent et de l’information – manifestent en effet, à mesure que leur pouvoir s’accroit et se mondialise, un mépris grandissant pour les valeurs et les vertus qui fondaient autrefois l’idéal démocratique. Enclavés dans leurs multiples réseaux au sein desquels elles nomadisent perpétuellement, elles vivent leur enfermement dans le monde humainement rétréci de l’économie comme une noble aventure cosmopolite, alors que chaque jour devient plus manifeste leur incapacité dramatique à comprendre ceux qui ne leur ressemblent pas : en premier lieu les gens ordinaires de leur propre pays.
Dans ce livre testament, Christopher Lasch a tenu à placer sa critique des nouvelles élites du capitalisme avancé sous le signe du « populisme », c’est à dire conformément au sens historique du mot, d’un combat radical pour la liberté et l’égalité mené au nom des vertus populaires. On sait à quel point, depuis quelques années, les médias officiels travaillent méthodiquement à effacer le sens originel du mot, à seul fin de pouvoir dénoncer comme « fasciste » ou « moralisateur », tous les efforts des simples gens pour maintenir une civilité démocratique minimale et s’opposer à l’emprise croissante des « experts » sur l’organisation de leur vie « 
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Le prétexte de la science contre la liberté du scientifique: Qui est M. Marin Dacos?

La chute des grands hommes rend les médiocres et les petits importants. Quand le soleil décline à l’horizon, le moindre caillou fait une grande ombre et se croit quelque chose.

Victor Hugo

 

Le blog de Jacques Sapir, hébergé sur le site hypothèses.org a été fermé d’autorité par un M. Marin Dacos qui se présente comme le gardien d’une orthodoxie scientifique de ce média dont le statut est celui d’une plateforme de publication gérée par une unité mixte du CNRS de l’Université d’Aix Marseille. Le prétexte? Jacques Sapir ferait de la politique et non de la science. Cela pourrait être de premier abord bénin et apparaître comme ce que l’on appelle en droit administratif, une « mesure d’ordre intérieur », soit une mesure de gestion courante de respect d’une discipline évidente, mais il n’en est rien

Qui est M. Dacos? A-t-il compétence pour apprécier ce qui est de la science et ce qui n’en est pas? Monsieur Dacos n’est pas un scientifique. Un scientifique est avant tout un chercheur qui est reconnu comme tel juridiquement par un diplôme, le doctorat, et par une activité scientifique de recherche se traduisant par des publications et des travaux scientifiques évalués comme tels « par les pairs », la communauté des chercheurs d’une discipline. M. Dacos n’est rien de tout cela. Il n’a pas de doctorat, pas de publications de rang international qui en feraient un chercheur reconnu. Il est ingénieur de recherche au CNRS, ce qui est un poste administratif, sa spécialité est l’informatique et la publication électronique. Statutairement, « les ingénieurs de recherche participent à la mise en oeuvre des activités de recherche, de formation, de gestion, de diffusion des connaissances et de valorisation de l’information scientifique et technique incombant aux établissements où ils exercent. » Ils n’ont donc aucune autorité pour définir ce qui est de la science ou pas. Généralement, ces fonctions sont transitoires et sont occupés par des jeunes docteurs ou doctorants dans l’attente de la fin de leur thèse ou de leur intégration dans un corps d’enseignants chercheurs.

M. Dacos est un entrepreneur – grâce lui soit rendue – qui a créé et développé des outils de publication électronique pour la recherche, ce qui est très important pour le rayonnement de la recherche française, mais il n’est en aucun cas compétent pour porter un jugement d’ordre épistémologique (sur la rigueur de la méthode scientifique des membres) ou sur le contenu même des publications pour décider ce qui est du ressort de la science et qui ne l’est pas. 

M. Dacos n’avait donc aucune autorité ni pour décider si Jacques Sapir faisait ou non de la science, ni pour fermer ce blog au motif qu’il aurait enfreint un règlement. Open Edition et hypothèses.org, quand bien même M. Dacos en fut-il le créateur, n’est pas sa propriété privée et il n’a pas le pourvoi d’accueillir et d’exclure qui bon lui semble. Il excipe de la présence d’un conseil scientifique chargé de guider l’activité scientifique d’hypotheses.org, mais on ne voit pas qu’il ait été consulté pour prendre la décision en cause. Hiérarchiquement, M. Dacos dépend du président de l’Université d’Aix Marseille et du directeur de la recherche du Ministère auprès duquel il se prévaut d’une fonction de conseiller scientifique. Il s’agit donc d’une décision administrative qui, compte tenu de la personnalité de Jacques Sapir et de sa notoriété internationale, a le caractère d’une sanction disciplinaire qui aurait dû respecter le principe du contradictoire et les principes généraux des droits de la défense. Or, il apparaît que Jacques Sapir n’a pas fait l’objet d’une telle procédure qui lui aurait permis de connaître les griefs à son encontre et de présenter sa défense, ce qu’il a d’ailleurs fait après coup. La décision prise par M. Dacos est donc illégale pour incompétence de l’auteur de l’acte et non respect des droits de la défense. Elle est nulle de plein droit, et il est probable qu’une juridiction administrative saisie à cette fin en référé se prononcera de la sorte.

 

Quelle est le lien entre la science et la politique? Dans sa défense, Jacques Sapir montre que tous ses textes qualifiés de « politiques » sont le prolongement de ses activités de recherche. Il n’a effectivement jamais utilisé son blog pour des prises de position partisanes, mais été critique, à partir d’une analyse argumentée et référencée, envers le pouvoir et envers de nombreuses personnalités politiques. En sciences sociales, il est difficile de faire une ligne de démarcation stricte entre science (qui fournit les éléments d’un raisonnement) et les inférences que l’on fait à partir de l’analyse scientifique. N’est pas scientifique toute prise de position qui se situerait dans le domaine de l’opinion. Comme le dit l’inspecteur Harry dans un film épique « les opinions c’est comme les trous du c.., tout le monde en a« .

Ce qui est du domaine scientifique c’est la connaissance, ce qui est profondément différent de l’opinion, comme le résumait le philosophe Leo Strauss « La caverne, c’est le monde des opinions opposé à celui de la connaissance ». Là où l’opinion est bornée, obstinée, autoréférentielle, imperméable à la critique, la connaissance progresse dans la confrontation, dans l’échange. Dans ses émissions sur radio Spoutnik, Jacques Sapir prend soin d’inviter toujours un chercheur qui se situe dans l’optique inverse de la sienne, celle de l’économie mainstream.

La connaissance recherche nécessairement la contradiction pour progresser. Elle polémique non pour accabler mais pour progresser. Elle cherche le contradicteur pour débattre et ne cherche pas l’entre soi des gens satisfaits d’eux-mêmes, ces membres des sociétés d’admiration mutuelle que créent à satiété nos élites pour s’auto-conforter à l’abri du réel. Le chercheur produit de la connaissance, il sera donc amené fort légitimement et nécessairement à confronter cette connaissance à la réalité, et donc au débat politique, mais politique au sens noble: non pour soutenir Machin ou Truc dans le concours de beauté qu’est devenue la « démocratie représentative », mais pour  éclairer le débat public.

Et ce n’est pas que le privilège des sciences sociales, les sciences « molles » qui ne font pas appel à des mesures mathématiques de quantités physiques. Quand Alan Sokal et Jean Bricmont ont publié en 1995 les Impostures intellectuelles ils sont partis de la physique de la mécanique quantique – leur domaine de spécialité – pour démonter les prétentions d’intellocrates bobos qui voulaient appuyer leur relativisme obsessionnel sur la notion d’indétermination contenue dans la mécanique quantique. Comme les gens compétents pour comprendre quelque chose à la mécanique quantique ne courent pas les rues, il fallait que de vrais scientifiques interviennent dans le débat public pour les démasquer.

 

Voilà le raisonnement qu’aurait dû tenir M. Dacos s’il avait été un scientifique, qu’elle qu’eut été son opinion sur les conclusions de Jacques Sapir. Voilà la procédure qu’il aurait dû respecter s’il avait été un vrai fonctionnaire respectueux du droit, et du droit de la défense notamment. Mais M. Dacos n’est ni l’un ni l’autre. Il pense que faire de l’informatique et être proche d’un puissant lui donnent tous les droits, alors qu’en l’occurrence cela lui crée des devoirs. Il n’est que le serviteur de son maître, attendant que de sa soumission et de son zèle vienne quelque récompense. Il est le produit d’une lente mais sure dérive de l’université vers le clientélisme, la soumission à l’opinion dominante et au pouvoir.

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Le blog de Jacques Sapir fermé!

Chers amis,

Chers collègues

Mon carnet scientifique, ouvert en septembre 2012 sur Hypotheses.org vient d’être suspendu. Je ne puis plus installer de notes ni faire des modifications sur les textes publiés. Le communiqué, signé par Marin Dacos, directeur d’Open Edition dit :

« Le carnet que vous consultez est désormais une archive et ne sera plus alimenté. Les droits d’accès en écriture ont été retirés à son auteur par l’équipe d’OpenEdition.

À de nombreuses reprises, l’auteur du carnet y a publié des textes s’inscrivant dans une démarche de tribune politique partisane, déconnectés du contexte académique et scientifique propre à Hypothèses et constituant une condition indispensable pour publier sur la plateforme. »

Je conteste formellement cette affirmation et cette procédure, dont on peut s’étonner qu’elle survienne maintenant alors que je publie tout type de textes depuis l’ouverture du carnet, fin septembre 2012. Mais, tous les textes publiés sont en relation avec mes recherches, qu’il s’agisse d’articles scientifiques, de notes de travail, ou d’articles de réaction à l’actualité. Tous ces textes s’inscrivent dans le contexte de mes recherches. De plus, et il faut l’ajouter, de nombreux carnets réagissent eux-aussi à l’actualité.

Parme les textes qui me sont reprochés il y a les textes suivants qui servent de prétextes à ce blocage sont les suivants :

Candidats du passé, candidats du futur (8 avril 2017)

https://russeurope.hypotheses.org/5888

Ce texte est la version française de l’interview que j’avais donnée à Russia Today (RT). Je souhaitais mettre cette contribution à la disposition de mes lecteurs francophones sous une forme écrite..

Times of change for French politics (24 avril 2017)

https://russeurope.hypotheses.org/5929

Ce texte correspond à la version anglaise d’un article publié dans la revue russe Ekspert. Cette pratique de republier un texte paru dans un journal est fréquente sur Hypothèses.org . Par exemple, sur le carnet de Michel Wieviorka on trouve la version française de l’intéressant article qu’il a publié dans le quotidien espagnol La Vanguardia (L’autonomie du politique / https://wieviorka.hypotheses.org/818 ), ou encore un article publié dans le New-York Times(https://wieviorka.hypotheses.org/826) ou enfin

dans Libération (https://wieviorka.hypotheses.org/831 ). Que Michel Wieviorka puisse publier des articles, parus dans la presse, est une fort bonne chose et, quand on ne peut pas suivre les journaux, on est fort heureux de pouvoir retrouver ces textes. Mais pourrait-on m’expliquer ce qui justifie la différence de traitement avec moi ? Est-ce la revue russe, pourtant considérée dans son domaine comme une revue de référence ? Ou alors, faut-il croire que ce sont les opinions ?

Macron, Ferrand et la « propagande » (30 mai 2017)

https://russeurope.hypotheses.org/6052

Ce texte correspond à un point d’application de mes travaux dus la légitimité et la légalité. J’ai d’ailleurs publiés de nombreuses notes sur cette question[1].

Le président Potemkine? (2 juin 2017)

https://russeurope.hypotheses.org/6067

Ce texte dresse un parallèle entre la situation actuelle et l’histoire de la Russie sur la question de la communication et des représentations, et s’inscrit à la confluence de mes travaux, tant sur la Russie que sur le couple légalité/légitimité.

La phrase du communiqué « l’auteur du carnet y a publié des textes s’inscrivant dans une démarche de tribune politique partisane, déconnectés du contexte académique et scientifique propre à Hypothèses » apparaît, alors, comme un pur prétexte. On se souvient du vieil adage « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». On comprend immédiatement que pour tout auteur, et c’est mon cas, qui estime que la recherche ne se fait pas dans les limbes, les travaux scientifiques me conduisent à prendre parti dans l’agora électronique. Par ailleurs, rien dans la charte des contenus sur Open Edition ne mentionne l’interdiction d’une démarche « de tribune politique partisane ». On consultera, en annexe l’article 10 de cette dite charte.

Alors, peut-être est-ce tout simplement le succès du carnet Russeurope qui m’attire les foudres de Marin Dacos et d’Open Edition. Et il est vrai que Russeurope a connu un développement auquel je ne m’attendais pas quand je l’ai créé. Le nombre de connexions mensuelles, tout comme le nombre de visiteurs, a atteint des chiffres étonnants.

Tableau 1

Chiffres de fréquentation de Russeurope pour les 4 premiers et les 4 derniers mois

Mois

Visiteurs différents dans le mois

Nombre de connexions dans le mois

Nombre de notes dans le mois

Nombre de connexions/notes

octobre-2012

10 856

26 111

13

2009

novembre-2012

14 770

36 802

12

3067

décembre-2012

13 456

36 225

10

3623

janvier-2013

14 019

38 771

13

2982

mai-2017

134 198

315 938

33

9574

juin-2017

97 286

234 556

18

13031

juillet-2017

102 137

231 402

18

12856

août-2017

94 822

213 146

17

12538

Alors, on peut penser que ce qui aurait été toléré pour un carnet connaissant mois de 40 000 connexions par mois était devenu insupportable pour un carnet connaissant plus de 200 000 connexions mensuelles. Ne soyons pas naïf ; la jalousie, sous ses formes les plus mesquines, existe aussi dans le monde universitaire. Et ce d’autant plus qu’il était de nature publique que les articles et notes de Russeurope étaient repris sur d’autres blogs, que ce soit en France, en Belgique, en Italie. Il est, bien entendu, impossible de tenir une comptabilité précise, mais je pense que le nombre réel des lecteurs dépassait de 50% à 100% suivant les occasions les lecteurs enregistrés par Hypothèses.org. Oui, cela était de nature à fâcher les fâcheux…D’autant plus que Russeurope représentait entre 10% et 15% du flux total de la plateforme.

Il y a un autre point dérangeant dans la démarche d’Open Edition. Tous les articles cités datent de 2017, et de la période dite de « campagne présidentielle », alors que j’ai publié des prises de position dès l’ouverture du carnet. Or, je constate qu’en 2017 M. Marin Dacos est devenu « Conseiller scientifique pour la science ouverte auprès d’Alain Beretz, Directeur général de la recherche et de l’innovation au Ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation ». Ceci correspond à une position officielle. Elle est de nature à induire un conflit d’intérêts avec sa position de directeur d’Open Edition qui, par nature, est une plate-forme ouverte à toutes les opinions.

Surtout, elle pourrait me fonder à penser qu’il y a là la source de la mesure qui me frappe. Ce n’est point tant le fait de publier des textes politiques, ou s’inscrivant dans une lecture du politique découlant de recherches scientifiques que l’on me reproche, mais bien les opinions de ces textes. Ce serait donc bien un procès d’opinion, procès sans doute mélangé des effluves recuites de la jalousie.

Devant cet état des faits, et devant les soutiens que j’ai reçus, dont celui de Dominique Lecourt et d’autres noms, que ce soit en France ou en Italie, je demande donc solennellement à Open Edition d’annuler sa mesure arbitraire à mon encontre.

Si, vous aussi, êtes choqués par ce comportement de M. Dacos et d’Open Edition, je vous invite à le faire savoir soit sur le courriel professionnel de M. Dacos (marin.dacos@openedition.org ) soit sur son compte Twitter. Je vous invite à faire remonter vos commentaires à M. Alain Beretz, le supérieur hiérarchique de M. Dacos ainsi qu’au ministre de tutelle.

Jacques Sapir

Directeur d’études à l’EHESS

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Annexe

 

Extraits de la charte d’OpenEdition

Article 10. Contenu

En adhérant à la plateforme électronique du portail OpenEdition du Cléo, l’Éditeur s’engage à ne pas mettre en ligne un contenu comprenant :

— un message et/ou images faisant l’apologie d’idéologies fascistes, xénophobes, racistes ousectaires ;

— des propos diffamatoires et/ou injurieux ;

— des propos et/ou images à caractère insultant, humiliant ou portant atteinte à la vie privée d’une personne ;

— des propos et/ou images à caractère pédophile ;

— des propos et/ou images et/ou vidéos à caractère pornographique ;

— des propos et/ou images susceptibles de porter atteinte à l’ordre public, au respect de la personne humaine ou de sa dignité, à l’égalité entre les femmes et les hommes, à la protection des mineurs ;

— des propos et/ou des images encourageant, contenant ou provoquant à la discrimination, l’injure, la haine ou la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes, notamment en raison de leur origine, ou de leur appartenance ou non à une ethnie, une nation, une race ou une religion, de leur handicap, de leurs préférences sexuelles ou de toute autre différence ;

— des propos et/ou des images faisant l’apologie ou la négation ou la remise en question des crimes de guerre et/ou contre l’humanité (négationnisme) ;

— des propos et/ou images encourageant la commission de crimes et délits ou le commerce et la consommation de substances illicites, la prostitution, le terrorisme, les agressions sexuelles, le vol, le suicide, la violence, les dégradations et détériorations volontaires dangereuses pour les personnes, les atteints à l’autorité de la Justice ;

— des éléments portant atteinte à des droits de propriété intellectuelle (marque, droit d’auteur, dessins et modèles, brevets) ;

— des propos et/ou images portant au droit de la personnalité (atteinte à la vie privée, divulgation d’une image sans l’autorisation de la personne, divulgation de données privées et/ou personnelles…).

[1] Par exemple :

http://russeurope.hypotheses.org/763 Comment sommes-nous dépossédés de la Démocratie

http://russeurope.hypotheses.org/765 Légalité, Légitimité et les apories de Karl Schmitt

http://russeurope.hypotheses.org/2300 Souveraineté et Ordre Démocratique 1

http://russeurope.hypotheses.org/2333 Souveraineté et Ordre Démocratique 2

http://russeurope.hypotheses.org/2393 Etat Social et Démocratie

http://russeurope.hypotheses.org/4263 La Société au risque de la Souveraineté

http://russeurope.hypotheses.org/4330 Tyrannies et Dictature

https://russeurope.hypotheses.org/5319 , Etat de Droit et Politique

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Outrances et indécence de M. Mélenchon

Paru dans Causeur

Me voilà donc rangé parmi les « porte-plumes, porte-voix, sicaires et spadassins » du régime pour avoir contesté la formule de Mélenchon « le coup d’Etat social », par quelqu’un qui n’est pas d’ordinaire spécialiste de l’outrance, Denis Collin, philosophe dont j’apprécie les travaux et dont je ne cesse de recommander son Comprendre Machiavel.

Et je dois dire que je ne suis pas du tout convaincu par son argumentation: Oui les ordonnances bouleversent l’ordonnancement juridique du droit du travail, oui c’est un changement dans ce que nous entendions par « République laïque, démocratique et sociale », oui c’est une régression, mais trois remarques:

1) Est-ce pour autant un coup d’Etat? Non, un coup d’Etat est une prise de pouvoir par la force. La subversion de l’ordre existant, un changement radical dans les valeurs de la société imposé de force. Hitler a-t-il pris le pouvoir par un coup d’Etat? Non, il l’a pris par les urnes, par le jeu des alliances parlementaires, avec le soutien « de la rue » chère à Mélenchon, et a fait son nid dans la constitution de Weimar qui est restée en vigueur jusqu’au 8 mai 1945. Les « ordonnances de l’époque » étaient la loi d’habilitation de quatre ans sur les pleins pouvoirs, que Hitler a tout simplement fait renouveler de 4 ans en 4 ans. Pétain a-t-il fait un coup d’Etat? Non, il a pris le pouvoir par la voie parlementaire donnant ici une légalité au régime de Vichy, et grâce aux voix des socialistes qui ont fourni les troupes de la Collaboration, tandis que le leader de la gauche de la gauche, le Mélenchon de l’époque, Marceau Pivert, partait pour le Mexique où il resta jusqu’en 1945: Pas commode pour organiser les manifestations de rue qui ont renversé le nazisme!  Quant aux vrais socialistes qui ont rejoint Londres, on a vite fait de les compter. 

2) Etait-ce illégitime? Oui, manifestement, dans le cas de Vichy et de Gaulle n’a pas tardé à dénoncer l’illégitimité du régime, car la tradition républicaine a une valeur en droit. Dès avant le vote du 10 juillet, et nonobstant sa forme légale, le régime était illégitime comme l’a dénoncé de Gaulle: « Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. Le lendemain naissait la France Libre

Mais dans le cas du nazisme? Les bulletins de la SOPADE, organisation du Parti socialiste allemand en exil, dont Ian Kershaw a dépouillé les archives, montrent une adhésion croissante des Allemands au nazisme. Entre opportunisme et franche adhésion, les Allemands soutinrent le régime et jusqu’à la fin. Le nazisme n’a pas été un accident de l’histoire, il s’est inscrit dans  l’histoire allemande, qui va de Fichte aux idéologues volkistes. Le nazisme est venu habilement s’installer dans les pantoufles que le volkisme lui avait préparées, ce qu’a montré Mosse dans son étude sur les origines intellectuelles du III° Reich. Avec le nazisme, nos normes du bien et du mal se sont inversées. Dès lors que le mal est devenu le bien, on pourra parler d’illégitimité au regard d’une tradition allemande issue de l’Aufklarung, mais à court terme le nazisme est apparu comme légitime. Aussi,  point de grandes manifestations de rue: il a manqué un Mélenchon à l’Allemagne! 

3) Une politique qui bouleverse de fond en comble un système social est-elle nécessairement le fruit d’un coup d’Etat? Quand madame Taubira a parlé de « changement de civilisation » a fait passer sa loi sur le « mariage pour tous » en n’ayant que mépris pour le peuple qui la refusait en de – bien réelles celles-ci – manifestations de rue contre lesquelles elle a déchainé la violence d’Etat, nous avions bien là un coup d’état tel que vous le définissez:  » Au sens strict du terme, c’est bien une opération séditieuse, une subversion de l’ordre républicain, organisée en usant de toutes les ficelles que permet la constitution bonapartiste de la Ve République, avec une chambre aux ordres.(…) Ce qui est touché, en effet, c’est la définition même de la république dans ce pays : « laïque, démocratique et sociale ». L’instauration du pourtoussisme a bien été une opération séditieuse pour détruire les dernières lignes de résistance de la société contre l’invasion du tout marché: la famille, objet de haine de tout bon gauchiste. Pierre Bergé, dont votre Mélenchon a déclaré  « qu’il avait contribué au patrimoine moral de l’insoumission« , a vendu la mèche en déclarant qu’on vendait bien son travail et qu’on pouvait donc bien vendre son ventre.

On pourrait également parler de Mai 68, mouvement auquel, sots que nous étions, avons participé. Nous en avons aujourd’hui les clés: il s’agissait de renverser de Gaulle en dressant contre lui la jeunesse (je ne parle pas du mouvement ouvrier de 1968 qui n’a eu avec le « mouvement étudiant » qu’un rapport conjoncturel), répétition réussie de la stratégie américaine des révolutions de couleur.

Mélenchon est-il bien qualifié pour défendre la république laïque, démocratique et sociale quand il soutient le communautarisme et apporte son soutien à la manif en faveur des pseudos « antifas » qui ont brûlé la « keufmobile » (je cite) avec le projet explicite d’en faire du « poulet rôti », par la truchement sa député Danielle Obono? Vous vous en êtes désolidarisé, mais pas Mélenchon.

Les outrances langagières de M. Mélenchon, son mépris de classe envers les électeurs du Front national, son sectarisme pathologique qui s’oppose à tout front uni qui serait susceptible, lui, de mobiliser de grandes manifestions de rue, n’en font pas un leader légitime pour défendre la république laïque, démocratique et sociale, et pas non plus pour mobiliser la rue si l’on en juge à la faible mobilisation de sa manifestation.

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21 septembre 2017: L’entrée en vigueur du CETA

L’entrée en vigueur du CETA: un scandale démocratique

 
Le traité de libre-échange avec le Canada, ce que l’on appelle le CETA, est donc entré en application le jeudi 21 septembre. Il montre de manière éloquente que les Etats se sont laissés dessaisir de leur souveraineté et qu’un nouveau droit, indépendant du droit de ces mêmes Etats et non soumis à un quelconque contrôle démocratique, est en train de s’imposer.
 
Le CETA constitue ce que l’on appelle un « traité de libre-échange ». Mais, en réalité, il s’attaque aux normes non-tarifaires que pouvaient prendre un certain nombre d’Etat, en particulier pour protéger leur population en matière de pollution. Sur ce point, il est à craindre que le CETA n’organise une course au démantèlement de ces normes protectrices. A cela s’ajoute le risque induit par le mécanisme de protection des investisseurs contenu dans le traité. Le CETA, en effet, crée un système de protection de ces investisseurs entre l’Union européenne et le Canada qui, par l’institution d’un tribunal d’arbitrage leur permettrait de poursuivre un État (ou une décision de l’Union européenne) si une décision publique prise par cet Etat était de nature à compromettre les « attentes légitimes en terme de retour sur investissement ». Autrement dit, c’est un mécanisme, que l’on appelle la clause ISDS (ou RDIE) qui sert essentiellement de protection des bénéfices futurs. Et ce mécanisme est à sens unique : un État ne pourra pas, lui, poursuivre une entreprise privée dans le cadre ainsi prévu. On constate alors que le CETA va permettre aux investisseurs d’attaquer des décisions politiques s’ils estiment qu’elles vont à l’encontre de leurs intérêts. Cette procédure, qui pourrait s’avérer très coûteuse pour les Etats, aura un effet dissuasif dans le cas d’une simple menace de procès. A cet égard, rappelons qu’en 2011, le Québec recula sur l’interdiction d’un composant d’herbicide, dont on suspectait les effets cancérigènes, et qui était commercialisé par Dow Chemical, car cette dernière société était déterminée à porter l’affaire devant les tribunaux.
Il y a ensuite un problème de réciprocité ; il est bien beau de dire que ce traité ouvre les marchés publics canadiens aux entreprises européennes, mais le marché de l’UE est déjà ouvert aux entreprises canadiennes. Il suffit de regarder la disproportion entre les populations pour savoir qui est vainqueur. Au delà, il y a le problème plus général du libre-échange, ou plus précisément de l’interprétation du libre-échange que l’on trouve dans ce traité. Il fait la part belle aux intérêts des firmes multinationales, intérêts qui ne sont pas précisément ceux des consommateurs ni ceux des travailleurs.
 
Les menaces que le CETA fait peser concernent donc la santé publique, mais aussi, et c’est une évidence, la souveraineté. Mais, ce traité menace, aussi, la démocratie. Quand il fut finalement voté par le Parlement européen, au sein des députés français, quatre groupes ont voté contre, le Front de Gauche, les écologistes de EELV, le Parti Socialiste et le Front National. Une alliance peut-être pas si étrange que cela quand on connaît les problèmes que soulève ce traité. Il est en fait significatif qu’il ait été rejeté par les délégations de 3 de 5 pays fondateurs de la Commun                                                                                                                                                                                                                                                             auté Economique Européenne, et par les pays représentant les 2ème et 3ème économies de la zone Euro. Pourtant, ce traité a été ratifié au Parlement européen, le 15 février 2017 et il doit être ratifié par différents parlements nationaux. Or, il est considéré comme applicable en partie dès avant sa ratification par les Parlements nationaux. Le CETA a donc été adopté de manière provisoire et partielle le 21 septembre 2017, sur les volets de compétences exclusives à l’UE, excluant temporairement certains volets de compétences partagées nécessitant le vote des pays membres de l’UE, comme la question des tribunaux d’arbitrage ou de la propriété intellectuelle. Mais, environ 90 % des dispositions de l’accord seront appliquées. Cela pose un véritable problème de démocratie politique. De même, si un pays rejetait la ratification du CETA, ce dernier n’en continuerait pas moins à s’appliquer pendant trois ans. On le voit, tout a été fait pour que ce traité soit élaboré et appliqué en dehors de la vérification et de la volonté des peuples.
 
Dans les faits, ce traité n’est pas, en réalité, ce que l’on qualifie d’habitude de traité de « libre-échange ». Il s’agit d’un traité qui vise essentiellement à imposer des normes, normes qui ont été décidées pour et par les entreprises multinationales, aux divers parlements des pays membres de l’Union européenne. Si l’on avait voulu une démonstration de la nature profondément anti-démocratique de l’UE on ne se s’y serait pas pris autrement.
Cela pose un problème tant de démocratie que de légitimité pour ceux qui se sont fait les chantres de ce traité. On sait qu’en France un seul candidat à l’élection présidentielle, M. Emmanuel Macron, avait pris ouvertement position pour le CETA. L’un de ses principaux soutiens, Jean-Marie Cavada, avait lui aussi voté pour l’adoption du traité au Parlement européen. On voit donc se profiler dans l’élection présidentielle, et ce n’est pas nouveau dans notre histoire, le fameux « parti de l’étranger » que dénonçait en son temps (précisément le 6 décembre 1978) Jacques Chirac depuis l’hôpital Cochin…[1]
Nicolas Hulot, avant que d’être nommé ministre dans le gouvernement d’Edouard Philippe, avait pris des positions nettes, et opposées, au CETA. Son maintien au gouvernement, dans ces conditions, vaut reniement. Certes, le ministre de la Transition écologique (sic), n’a pas dissimulé une forme de déception, ce vendredi matin, sur Europe 1. Il a reconnu que nombre des risques potentiels contenus dans le traité avait été identifiés par la commission d’évaluation nommée par Edouard Philippe en juillet dernier. Mais il a ajouté : « …le processus était tellement lancé que, à moins d’un incident diplomatique avec le Canada, ce que nous ne souhaitions pas, c’était difficile » d’enrayer son entrée en vigueur ». On ne saurait mieux décrire les mécanismes d’irréversibilité qui ont été sciemment construit avec ce traité. Rappelons aussi que, avant d’être nommé ministre de la Transition écologique, l’ancien animateur TV avait estimé à plusieurs reprises que le CETA n’était pas «climato-compatible». On mesure, sur ce point, la taille de la couleuvre, voire du véritable boa, qu’il a dû avaler…
Or, Emmanuel Macron s’est posé, depuis son élection, en défenseur tout à la fois de l’écologie et de la planète en reprenant, et détournant, le slogan de Donald Trump « Make the Planet Great Again ». Il a réitéré ces propos, que ce soit aux Nations-Unies ou lors de son voyage aux Antilles à la suite de l’ouragan « Irma ». Mais, il faut bien ici constate que son engagement pro-CETA et sa soumission aux règles de l’Union européenne, qui a pourtant pris un retard dramatique sur la question des perturbateurs endocriniens, montre que, décidément, ce n’est pas l’écologie qui le motive et que cette dernière n’est qu’un prétexte à des effets de communication du plus mauvais goût et de très mauvais aloi.
 
 
Il faut donc avoir une pleine conscience de ce que signifie l’application du CETA, mais aussi des dangers que ce dernier fait peser que la souveraineté nationale, la démocratie et la sécurité du pays.
 
[1] Haegel F., « Mémoire, héritage, filiation : Dire le gaullisme et se dire gaulliste au RPR », Revue française de science politique, vol. 40, no 6,‎ 1990, p. 875

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La Révolution d’Octobre: le point cent ans après

 

La révolution russe de 1917 en comporte en fait deux : celle de février, une révolution dite « bourgeoise » issue d’un mouvement populaire contre l’autocratie et son incompétence tant à gérer le développement industriel de la Russie – qui a pourtant connu une dynamique avant-guerre sous le gouvernement de Serguei Witte  – qu’à mener les guerres contre le Japon puis l’Allemagne, et celle d’octobre. Les Bolcheviks ne prendront pas le pouvoir par un mouvement populaire, mais par un coup d’État face au gouvernement déliquescent de Kerenski et une armée en déroute. La brillante mise en scène d’Eisenstein n’est en effet qu’une mise en scène «Jamais une échauffourée de si petite envergure (une dizaine de victimes, d’après les historiens soviétiques) n’a eu des conséquences aussi prodigieuses, et une fois de plus, le sort de la capitale décida de celui du pays tout entier» écrira l’historien Léon Poliakov. Les Bolcheviks gagnent le soutien populaire avec la proclamation de leur programme d’arrêt de la guerre, « la terre aux paysans » et « tout le pouvoir aux soviets ». Le reste de la Révolution n’est que tragédie : Lénine instaure une police politique, la tcheka dès décembre 1917, qui va mettre en place sa politique de terreur rouge, dont elle résume ainsi le principe : 

C’est un organe de combat dont l’action se situe sur le front intérieur de la guerre civile. Il ne juge pas l’ennemi : il le frappe. Nous ne faisons pas la guerre contre des personnes en particulier. Nous exterminons la bourgeoisie comme classe. Ne cherchez pas, dans l’enquête, des documents et des preuves sur ce que l’accusé a fait, en acte et en paroles, contre le pouvoir soviétique. La première question que vous devez lui poser, c’est à quelle classe il appartient, quelle est son origine, son éducation, son instruction et sa profession. Ce sont ces questions qui doivent décider de son sort. Voilà la signification et l’essence de la Terreur rouge. » (Martyn Latsis, Journal La Terreur rouge. 1 novembre 1918)

La terreur blanche sera d’une cruauté d’autant plus absurde qu’elle ne procédait pas d’une stratégie comme la terreur rouge, mais d’initiatives personnelles des chefs blancs. Elle va contribuer à rallier le soutien populaire aux Rouges, malgré la présence de chefs remarquables chez les Blancs comme l’Amiral Koltchak, dont l’action sera sabotée par le chef militaire français du corps expéditionnaire allié, Maurice Janin, et l’Armée rouge gagnera la guerre civile grâce au professionnalisme apporté par les officiers tsaristes qui l’ont ralliée.

Ce qui est peu commun avec la Révolution russe, c’est la rareté de travaux historiques qui analysent cet événement comme russe, à la rare exception des travaux d’Hélène Carrère d’Encausse et de Moshé Lewin, celui-ci ayant vécu l’URSS de l’intérieur. La plupart des auteurs se situent sur une ligne de partage idéologique en faveur ou contre le communisme, la plupart aujourd’hui anticommunistes ayant commencé leur parcours à l’extrême gauche comme Stéphane Courtois, dont peu parlent russe. On trouve très peu de travaux valables sur Staline qui ne sortent pas des jugements de valeur du type « Staline était méchant et cruel » opposé à un Lénine et un Trostky supposés vertueux. Les analyses portent majoritairement sur l’idéologie des dirigeants bolcheviks et des incessantes querelles de doctrine qui étaient étrangères au citoyen russe. 

Tous les dirigeants bolcheviks (à part Staline) étaient des intellectuels issus de la grande bourgeoisie qui avaient peu vécu en Russie et la connaissaient très mal en dehors des grandes villes. Lénine était absent de Russie depuis une vingtaine d’années et Trotski, grand bourgeois cosmopolite, depuis une quinzaine. Dans la ligne de partage établie par Dostoïevski entre slavophiles et occidentalistes, les leaders bolcheviks sont clairement occidentalistes. Les valeurs russes, l’âme slave, la troisième Rome… ne sont pour eux que du baratin obscurantiste. Ils sont positivistes, ils croient à la possibilité de parvenir à construire une théorie parfaite de la Révolution, ils pensent que le marxisme est une science exacte, LA théorie qui va changer le monde. L’Occident étant le père du rationalisme et du positivisme, ils sont occidentalistes. 

Ils sont d’une amoralité revendiquée : est moral ce qui sert la cause de la Révolution, le reste n’est que préjugé bourgeois. Les nations ne comptent pas, les traditions populaires non plus, il n’est d’autre valeurs que contingentes au service de la cause, les bolcheviks professent un relativisme absolu. Ils incarnent “le sens de l’histoire” qui leur donne tous les droits et la mission de former l’homme nouveau. Sur un plan technique, Lénine et Trotsky étaient des agents, allemand pour le premier, anglo-américain pour le second, puisqu’ils étaient financés par l’Allemagne et l’Intelligence Service. Mais cela ne voulait rien dire pour eux : ils prenaient l’argent où il se trouvait et de qui le leur donnait.

Lénine a été un incontestable génie politique en faisant une analyse lucide de la situation de la Russie qui n’était pas prête pour passer au socialisme, faute de classe ouvrière, faute d’éducation, faute de cadres. Le Lénine de 1921 n’a plus rien à voir avec le Lénine de l’Etat et la révolution qui annonçait, en 1917, le dépérissement de l’État et traçait un avenir quasiment libertaire pour la Révolution russe. Moshe Lewin décrit un Lénine conscient de l’inévitable bureaucratisation de l’État qui va détruire le peu qu’il restait de militantisme révolutionnaire après la guerre civile. S’il s’en inquiète, il est nonobstant convaincu de la nécessité de la dictature pour industrialiser la Russie en la faisant passer par une étape capitaliste pour créer la base sociale (une classe ouvrière et des cadres) et économique (l’industrie, des villes, une agriculture intensive) d’un hypothétique socialisme. Idéologue, Lénine n’en était pas moins pragmatique et savait adapter sa vision à la réalité de la situation.

La Russie a-t-elle été un moment socialiste, c’est-à-dire quand la classe ouvrière a pu contrôler les moyens de production ? Quelques mois peut-être en 1917-18, mais vite effacés par le « communisme de guerre » et la guerre civile. A la fin de la guerre civile, il n’y a plus de classe ouvrière, elle a disparu dans la guerre et a fui les villes pour les campagnes, villes qui seront par la suite repeuplées par des paysans. Moshe Lewin raconte admirablement ce processus : le Parti a reconstitué une classe ouvrière virtuelle composée en fait de fonctionnaires du parti, la classe ouvrière réelle étant recomposée à partir de masses paysannes déracinées sans aucune conscience de classe censée être le moteur de la construction du socialisme. Le phénomène s’est accru par le manque de cadres qu’il a fallu former au sein d’une nouvelle aristocratie technique, composée des membres du parti autorisés à étudier à l’université, qui restera l’institution choyée (et performante !) de l’URSS.

L’URSS n’a jamais été un “État ouvrier”. Si l’on suit Moshe Lewin dans Le dernier combat de Lénine, celui-ci était parfaitement conscient de l’échec de la révolution par disparition de sa base prolétarienne, et de l’évolution de la Russie vers un État bureaucratique, hypothèse optimiste qui laisse sceptique Hélène Carrère d’Encausse dans son Lénine. Il fallait stimuler son développement pour réunir les conditions de l’édification du socialisme, d’où la NEP.  Elle fut largement un succès avec, pour la première fois dans l’industrialisation de la Russie, une croissance fondée sur des gains de productivité. Gains qui se sont également traduits par des inégalités sociales et des conflits sociaux, mais, comme le remarque Jacques Sapir, ce qui n’est pas incompatible avec une forte croissance si on compare cette période avec celle des Trente glorieuses en France qui vit se conjuguer une forte croissance et de grands conflits sociaux qui permirent de refonder les consensus a la base de la croissance d’après-guerre. 

La NEP n’a pas produit un enrichissement des koulaks qui auraient refusé de livrer des céréales, comme l’a argué Staline pour lancer la collectivisation forcée. Celle-ci fut une décision brutale et soudaine dont on ne trouve nulles prémices dans les débats internes au parti bolchevik des années 1928 et 1929. Le stalinisme, Moshe Lewin le montre bien, n’est pas le fruit d’une dérive pathologique d’un être frustre, mais une option de développement qui s’inscrit dans la tradition de l’autocratie russe. Staline a vu dans la paysannerie un obstacle au développement industriel, comme le résume Moshé Lewin dans Le siècle soviétique.

La paysannerie contribua à retarder l’horloge du développement du pays en un autre sens plus profond. Elle détruisit les secteurs capitalistes et marchands de l’agriculture, affaiblit les meilleurs producteurs (…) ranima une institution rurale traditionnelle. Ce faisant, les paysans renforcèrent leur coquille rurale et sortirent de la guerre civile encore plus profondément engoncés dans leur vieux moule de moujik – ce qui justifie notre emploi du terme « archaïsation ».

L’originalité de l’analyse de Moshé Lewin est de se situer dans une histoire sociale du développement et non dans une analyse idéologique. Pour Staline, il s’est agi de mettre en place une dictature modernisatrice qui est le prolongement du communisme de guerre où l’État central pilote tout d’en haut en recourant à la terreur, dans la continuité des pratiques instituées par Lénine et Trotski. L’autre option, portée par Boukharine, eut été de poursuivre la NEP et une modernisation sans la contrainte ni la terreur, d’un capitalisme d’État sous contrôle.

L’URSS s’est développée en suivant une voie originale de capitalisme d’État sous régime de terreur qui ne s’est légitimé qu’au travers de la Grande guerre patriotique qui voit Staline faire appel aux valeurs russes, faisant ainsi une synthèse en l’occidentalisme modernisateur des bolcheviks et les valeurs slavophiles qui mobiliseront l’âme russe face aux nazis. Les Russes se sont battus pour la Mère Patrie, pas pour Staline ni le communisme.

Il en est résulté la création de la 2° puissance mondiale, d’où l’impossibilité de rejeter l’URSS de la grandeur de l’histoire russe. Sa faillite finale est celle du système soviétique, pour reprendre l’expression de Moshe Lewin, qui s’est constitué après la guerre civile, une bureaucratie à double face, celle du Parti et de l’État qui sont en concurrence permanente, d’où les purges de la grande terreur.

La bureaucratie, l’organisation verticale de l’économie et du pouvoir, le positivisme et le constructivisme qui sont restés le cadre intellectuel du système soviétique – dont il reste à la Russie renaissante actuelle de sortir – ont rendu impossible la transition vers le monde de la III° révolution industrielle

La Révolution bolchévique n’a pas été une révolution socialiste : ce fut une révolution nationale modernisatrice, propre au contexte de la Russie. Jacques Sapir en fait ici une analyse détaillée. Et de fait, aujourd’hui, Lénine reste vénéré, malgré ses crimes, comme fondateur de l’État, tandis que Staline conserve le prestige de la victoire contre le nazisme. C’est ce qu’explique la formule de Vladimir V. Poutine « Celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de coeur celui qui souhaite sa restauration n’a pas de tête ». 

La nostalgie actuelle de l’URSS n’a pas que des raisons économiques après les horreurs des années 1990 et la mise en coupe réglée de la Russie par le clan des oligarques qui ont bénéficié des “réformes” inspirées par le FMI et la Banque mondiale. Période qui a définitivement dégouté les Russes des “valeurs démocratiques occidentales”. L’histoire de l’URSS s’inscrit dans l’histoire sociale de la Russie et sa transition d’une société agraire vers une société industrielle, dans une tradition politique héritée de l’autocratie. Ce qu’avait bien compris Charles de Gaulle qui parlait toujours de “la Russie” et non de l’URSS en disant : “la Russie boira le communisme comme le buvard l’encre“. 

Et il est d’autant plus important de commémorer 1917 en revenant à ce caractère russe et aux caractéristiques nationales de la Russie sans tomber dans l’aveuglement politique du pour ou contre le communisme, qui n’est pas le sujet puisque la Russie n’a jamais été communiste, et qu’il s’agit là d’un nouvel avatar de la propagande occidentale qui ne supporte pas la renaissance actuelle de la Russie.

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Qu’est-ce qu’une bonne décision publique? 2017

Au moment ou le président Macron déclare « Les Français détestent les réformes, il faut les leur expliquer » sur le mode de la brève de comptoir, « les femmes ne savent pas lire une carte routière », je publie cette nouvelle édition de mon livre Qu’est-ce qu’une bonne décision publique? publiée il y a plusieurs années dans une édition confidentielle qu’affectionnent les universitaires qui, c’est à le croire, mettent un point d’honneur à ne pas être lus par plus de 25 personnes. J’en ai publié plusieurs extraits sur ce site et beaucoup d’amis m’ont demandé d’en faire une édition clarifée et actualisée, ce qui est désormais fait. Le livre est disponible pour une somme symbolique en version Kindle et en version papier sur amazon. Il vous permettra de tout savoir sur « la réforme de l’Etat » et du reste, sans jamais avoir osé le demander de peur de passer pour un arriéré aux yeux de M. Macron, et de poser la question « Pour quoi réformer? Pour qui? et pourquoi? »

CR

 

Introduction à l’édition 2017

Le thème du Bien commun est sans doute mon plus ancien thème de recherche. Cela me vient tout d’abord de mon éducation (« penses d’abord aux autres »), de mon implication dans les mouvements de jeunesse et d’éducation populaire dans les mieux ouvriers et chrétiens où régnait ce sens de la décence commune cher à Orwell que Jean-Claude Michéa nous fait redécouvrir. Ma seconde inspiration vient de mon expérience empirique en entreprise, où il est clair qu’une organisation qui résout ses conflits en se référant au sens du bien commun est plus performante qu’une qui traite ses salariés comme des variables d’ajustement jetables. Mais tout ce qui est de l’ordre de la décence commune ne l’est pas de l’ordre de l’idéologie dominante qui reste imprégnée de ce détournement de l’œuvre d’Adam Smith par le Premier ministre anglais William Pitt le jeune, qui valida l’idée que l’égoïsme était le moteur de la croissance et l’individualisme absolue la base de la démocratie. J’ai fait raison de ce hold-up et de cette ânerie dans mes précédents ouvrages Gouverner par le Bien commun et l’Innovation une affaire d’Etat, édition de ma thèse de doctorat.

Il reste qu’aujourd’hui cette idéologie de la modernité, qui veut que tout passe par la destruction des mécanismes de solidarité, est solidement accrochée au pouvoir malgré son bilan désastreux en termes de développement économique, politique et social, et n’est pas prête de le quitter, faute d’une pensée de remplacement. Le XX° siècle a tenté le marxisme et le remède fut pire que le mal, ces deux pensées, on le verra, puisant leur source aux mêmes fondamentaux philosophiques que sont le positivisme, l’hégélianisme et la philosophie de l’histoire.

Le propos de cet ouvrage est de montrer que ces questions ne sont pas nouvelles et remontent à la fondation des premières sociétés humaines, des premières sociétés politiques qui posèrent la question de la vie bonne et de la bonne société. Ce retour à la philosophie politique classique appelé par Léo Strauss comme condition de la survie de l’Occident et de la tradition libérale – au sens politique du terme – est à conjuguer avec la sophistication des appareils d’Etat contemporains et avec le progrès technologique qui ne saurait, contrairement à ses prétentions, se dispenser de poser la question de la finalité et du bien commun. Ce n’est pas parce que c’est technologique et que c’est nouveau que c’est bien. Retenons la formule de Jacques Testard « si c’est possible et qu’il y a un marché, cela se fera ». Et justement non, tout ne doit pas être fait parce que c’est possible : les délires actuels sur le transhumanisme et le bricolage du génome humain sont là pour nous alerter.

Pour construire une pensée de remplacement au néolibéralisme, deux grandes questions sont à résoudre :

Premièrement, le néolibéralisme et sa cohorte de préconisations, libre-échange, soumission des Etats aux banques, affaiblissement de l’Etat… sont-elles les conditions incontournables de la croissance et du développement, ce qui réduirait naturellement les questions éthiques sur la nature du Bien à des cerises sur le gâteau ? La réponse à cette question est claire, je l’ai exposée en traduisant l’œuvre de Erik Reinert Comment les pays riches sont devenus riches et pourquoi les pays pauvres restent pauvres. L’Etat a toujours été au cœur du développement économique, notamment dans les pays qui prônent son désengagement pour les autres comme les Etats-Unis qui ont repris la tradition anglaise des XVI au XIX° siècle. Dans L’Etat stratège de la renaissance à la III° révolution industrielle j’ai montré comment les stratégies qui avaient fait le décollage de l’Europe sont toujours valables aujourd’hui.

Le seconde question est celle de l’Etat et de sa « réforme ». Pour la pensée mainstream, « réforme » se réduit à la réduction du rôle de l’Etat au profit du secteur privé, et à l’adoption de modes de gestion basés sur la concurrence pour la gestion de ce qui doit rester des services publics. Faut-il réformer ? pourquoi ? telle est la question de ce livre, qui la pose non pas en termes techniques mais au niveau de la bonne décision publique, en termes politiques. Nous sommes enfermés actuellement dans une fausse alternative : ou maintenir un Etat couteux et de plus en plus inefficace, ou plus d’Etat du tout, ou presque. Les deux options se nourrissent l’une l’autre, ce que je montre en développant le concept d’euthanasie bureaucratique : bureaucratiser l’Etat est la meilleure solution pour convaincre l’opinion de la nécessité de son affaiblissement, et depuis quarante ans en France l’alternance gauche (plus de bureaucratie) et droite (plus de libéralisme) s’y sont employées avant de fusionner toutes deux dans la même logique incarnée par la présidence Macron.

L’idéologie de « la réforme » a été portée par le courant de la nouvelle gestion publique (en anglais New Public Management, NPM). Sous prétexte que la gestion publique est obsolète techniquement (ce qui est généralement vrai), on en profite pour faire passer à la trappe le principe même de spécificité de la gestion publique et de politique publique. La politique est réduite à la gestion et la bonne politique procéderait de la bonne gestion.

Dans Politiques publiques, de la stratégie aux résultats j’ai exposé comment nos comptes peuvent être exacts (bien faire les choses) et nos politiques mauvaises (faire les mauvaises choses). Bien plus, les réformes appliquées par le NPM se sont révélées couteuses, inefficaces quand elles ne débouchaient pas sur des catastrophes avec, par exemple, la pratique de l’affermage des systèmes d’information publics à des sociétés privées. Le NPM est en voie d’abandon dans presque tous les pays, majoritairement anglo-saxons, qui l’avait mis en œuvre. Il reste en vogue en France où les élites se complaisent à adopter avec dix ans de recul les politiques qui ont déjà échoué ailleurs.

L’enjeu est donc d’aligner la gestion sur la politique et non l’inverse : Bien faire les bonnes choses. En présentant de multiples exemples et analyses, je montrais que la question technique de la gestion, du management, était une question résolue, même si ces outils et techniques ne sont pas enseignées dans les écoles de formation des fonctionnaires. Dans le contexte de la III° révolution industrielle, ou tout peut se connecter avec tout, l’art pratique de la gestion devient celui de la modélisation des systèmes complexes, et particulièrement dans la gestion publique dont la mission n’est que très secondairement de produire des biens et services mais des externalités, soit des effets indirects et souvent non-intentionnels, ce qui requiert de pouvoir identifier des réseaux de chaînes causes-effets. La question du but, de la finalité qui structure tout système complexe, est donc d’autant plus importante aujourd’hui et requiert de mettre la politique aux commandes.

*

L’ambition de Qu’est-ce qu’une bonne décision publique ? est précisément de montrer que la réponse à la question n’est pas à chercher dans la technique mais dans la philosophie, et plus précisément dans la philosophie politique. Pour l’idéologie mainstream, le monde est régi par un ordre naturel, la question du bien se réduit donc à la compréhension de cet ordre naturel, la question de la vertu politique ne se pose pas ou alors n’est que cosmétique ou gesticulatoire, comme les incantations aux « valeurs de la République » d’un Manuel Valls, qui n’ont strictement rien à voir, nous le verrons, avec ce qu’est la République au sens philosophique, historique et politique du terme.

Cette idéologie se combine paradoxalement dans sa version néolibérale avec un constructivisme effréné, auquel s’est opposé un libéral conséquent, Friedrich Hayek, dont l’apport ne doit pas être réduit à son compagnonnage ambigu avec le régime Pinochet au Chili. Pour les « constructivistes » – l’expression est de Hayek[1] – cet ordre naturel peut être construit par un activisme politique, et c’est le point fondamental partagé par les marxistes et néolibéraux : on peut construire la société par l’action d’un gouvernement qui aurait compris le sens de l’histoire. Pour les communistes il s’agissait de construire l’homme nouveau tel que le marxisme, considéré comme une science exacte, le proclamait. Pour les néolibéraux, la fin de l’histoire annoncée par le livre de Francis Fukuyama après l’effondrement du système soviétique en 1989, voit l’ordre naturel destiné à se répandre sur le monde comme la démocratie libérale de marché. Dans un cas, c’est le rôle de la classe ouvrière qui accouche de la fin de l’histoire, dans l’autre c’est l’harmonie du marché. Mais dans les deux cas, on suppose, selon le principe du positivisme, que l’ordre des choses peut être parfaitement connu par la raison humaine et que toute politique doit être de réaliser cet ordre des choses. La question du bien ne se pose plus, elle est réduite au comment.

La faillite de ces deux approches et de leur positivisme sous-jacent s’étale aujourd’hui sous nos yeux. Leur point commun – paradoxal – est la négation de l’individu. Pour le collectivisme marxiste, l’individu est sacrifié à l’accomplissent de la destinée historique de la collectivité. Il n’existe que pour ça. Pour l’individualisme libéral, l’individu est tout. Dans la logique de la liberté négative d’Isaiah Berlin, la liberté est individuelle ne doit rien aux libertés collectives. L’individualisme libéral, ne connaît que des individus porteurs de droits, en rupture avec la tradition de l’humanisme civique de la Renaissance. La seule lutte qui compte, c’est d’aligner des individus abstraits, l’individu uniforme de la mondialisation, sur un standard restreint de libertés formelles et individuelles en oubliant que ces libertés n’existent que sous certaines conditions fournies par les institutions. L’idéologie des « droits de l’homme » – le droit-de-l’hommisme – n’a rien à voir avec les droits de l’homme issus de la doctrine classique du droit naturel qui équilibre liberté personnelle et liberté collective. La conception de l’individualisme uniquement fondée sur les droits en revient à la négation du politique et du rôle de l’Etat, pour s’en remettre à une supposée loi de la nature, et en pratique se retourne contre le projet politique d’émancipation de l’individu, abandonné à lui-même et aux vicissitudes du sort.

De plus, le droit-de-l’hommisme est devenu l’arme de soft power de l’Occident face aux pays émergents, en prétendant les isoler et les stigmatiser en prenant une défense très sélective de « droits de l’homme » qui ne concernent que quelques individus, jamais un groupe social. Les gouvernements occidentaux ont versé de chaudes larmes sur le pussy riots russes mais n’ont pas eu un mot pour le peuple russe dont le niveau de vie a baissé de 40% durant la décennie Eltsine qui a appliqué les recettes de privatisation prônées par la Banque mondiale et le FMI, mettant le pays sous la coupe du « Club de sept brigands », pas plus qu’ils ne montrent de compassion pour le peuple grec réduit à la misère par les plans d’austérité de la troïka.

Les approches dominantes se réduisent donc à un rationalisme doctrinaire, inefficace, sauf à faire régresser les sociétés, et enrobé de moraline, selon l’expression de Nietzsche décrivant l’hypocrisie de la morale bourgeoise, alibi du nihilisme résultant de la perte de volonté.

Mais dénoncer et déplorer ne suffisent pas. Le contraire d’une politique fausse ne produit pas forcément une politique juste. Il faut une pensée, une théorie de remplacement, ce à quoi entend, modestement, contribuer cet ouvrage.

*

La présente édition est une reprise de l’édition confidentielle précédente. Elle est issue de mon mémoire d’habitation à diriger des recherches soutenu en 2007. J’ai conservé la forme universitaire en la rendant la moins rebutante possible. Je n’ai pas eu grand-chose à changer car les problèmes exposés sont toujours exactement les mêmes, l’incapacité à les traiter n’ayant fait qu’exacerber les choses.

En introduction je rappelle la faillite de l’approche purement gestionnaire et la nécessité d’inscrire le management public dans le domaine des sciences morales.

La première partie redéfinit la ligne de démarcation entre les approches, qui ne doit plus passer, selon moi, entre l’étatisme et le libéralisme qui sont les deux faces du même processus d’euthanasie bureaucratique, mais entre l’approche technocratique et positiviste et l’approche républicaine – au sens classique du terme, au vrai sens, pas celui de Manuel Valls – qui ne cède pas au mythe de l’ordre parfait mais prend en compte la complexité dynamique d’une société où la vertu civique et le débat politique reprennent leur place centrale.

La seconde partie expose la dynamique du changement et le programme de recherche à mettre en place pour produire cette nouvelle approche de la gestion publique. Depuis la première édition de cet ouvrage, ce programme a été nourri par plusieurs thèse et réalisations pilotes qui ont fait l’objet de publications par ailleurs. Elles pourraient utilement être le support d’une formation initiale et continue des fonctionnaires.

 

[1] Il ne faut pas confondre ce constructivisme avec le même mot utilisé en épistémologie et en systémique, ou constructivisme se rapporte à la construction de modèles de représentation de la réalité.

 

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