Géopolitique et développement urbain en Russie

Mis en avant

Conférence du Pr. Claude Rochet

Festival de géopolitique, Grenoble EM, 8-11 mars 2017-03-06

 

Je mets ici en ligne ma conférence au Festival de géopolitique de Grenoble qui s’est tenu du 8 au 11 mars 2017

  • L’enjeu du développement urbain dans le contexte de la troisième révolution industrielle Le contexte démographique et géopolitique de la croissance urbaine : La population urbaine va franchir la barre des 60% de la population totale dans un horizon proche. Cette croissance va surtout toucher les pays émergents et l’Asie. Cette croissance ne pourra se faire selon le mode développement passé des villes en Occident :
    1. La consommation d’énergie fossile et le lien entre consommation de pétrole et instabilité géopolitique mondiale (Cf Mathieu Auzaneau « Or noir ») n’est pas soutenable.
    2. Le développement urbain en tache d’huile tel que le connaissent les émergents est source d’explosions sociale et d’instabilité politique.
    3. Le contexte technologique de la III° révolution industrielle (l’iconomie) offre les possibilités d’envisager un autre mode de croissance urbaine basé sur l’intégration des technologies de l’information et de nouvelles sources d’énergies renouvelables.
      1. Il s’agit d’un marché considérable évalué à 1,5 trillion de USD à l’horizon 2020 pour les seuls secteurs des technologies numériques. Mais il faut avoir en tête qu’il ne s’agit que de marchés marginaux car une ville reste constituée principalement de béton, de fer et de verre.
      2. Dans l’Occident industrialisé, il s’agit principalement de reconception des tissus urbains existants et d’additions à la marge de nouvelles technologies. Chez les émergents, l’accent est mis sur la conception d’ensemble de la ville, donc une approche plus systémique qu’incrémentale.

 

  • Le miroir aux alouettes des smart cities :
    1. La conception occidentale (promue par l’UE) est une approche incrémentale en « collection de smarties ». Elle est promue par les grands acteurs du monde de l’économie numérique qui ont voulu, au début des années 2000, étendre le marché du numérique au-delà de celui des entreprises. Voir Adam Greenfield Against the Smart City (2014).
      1. L’intelligence ne vient pas de l’addition de systèmes de communication qui ne nous mène qu’à « réunir le séparé en tant que séparé « (Guy Debord) ou à « vivre ensemble sans autrui » (J.P Lebrun) mais des interactions productrices de lien social et d’apprentissage.
      2. L’approche techno-centrée est dangereuse, car :
        1. Elle ne prend pas en compte des utilisateurs – ou se réfère à un utilisateur type d’homme connecté en apesanteur culturelle et territoriale –alors qu’elle est le gage de la fiabilité de la conception des systèmes techniques (Gilbert Simondon, Erich Von Hippel…)
        2. Ne prend pas en compte la question de l’enracinement dans le territoire, dans le capital social et dans l’histoire.
        3. Création d’une dépendance du client envers le fournisseur en l’absence de transfert de technologies.

 

  • Ville intelligente : de quoi parlons-nous ?
    1. La physique de la ville : les apports récents de la science des systèmes à la compréhension du développement urbain :
      1. Une ville non pilotée comme système intelligent s’étend inexorablement et tend vers l’auto destruction
      2. La ville doit être conçue comme un « système de systèmes » : l’enjeu est la maîtrise de la conception de systèmes à terme capables d’autorégulation et de piloter la complexité.
    2. La ville est avant tout un enjeu politique qui doit prévaloir sur l’enjeu technologique : il faut piloter la complexité et non être piloté par elle. L’exemple de l’effondrement des civilisations anciennes.
    3. Pour développer les capacités autorégulatrices et la résilience du système urbain, il doit être conçu « bottom-up » à partir des habitants : démocratie directe, circuits courts, innovation endogène… => Christchurch
    4. Une référence : Singapour => présentation du cas

 

  • Le problème urbain russe : les monovilles
    1. Origine des monovilles : un poids qui pèse sur le développement de la Russie
    2. Les monovilles sont porteuses du paradigme de la II° révolution industrielle et d’une approche purement fonctionnaliste de la ville qui bloque la transition de l’économie russe vers l’iconomie. Elles sont une impasse économique et sociale.
    3. La culture urbaine russe diverge de la culture occidentale et n’est pas un levier de modernisation :
      1. Le développement urbain a été tardif vers la II° moitié du XX° siècle. Il n’y a pas eu association, comme en Europe de l’Ouest, entre croissance urbaine et développement d’une classe moyenne et urbaine porteuse d’une culture civique.
      2. L’urbanisation soviétique n’a été qu’un instrument, un sous-produit de l’industrialisation qui avait besoin de « machines à habiter », et non comme un levier du développement économique et politique.
  • L’urbanisation soviétique a été conservatrice : crainte de l’effet émancipateur de la ville – « Stadt Luft mach frei » -, et débouche sur la faubourgisation de la ville et sa ruralisation. La ville soviétique est très faiblement diversifiée, donc insuffisamment complexe, or « la stabilité et la démocratie sont incompatibles tant que la société sera faiblement diversifiée, qu’il n’y a pas de contrepoids sociaux intérieurs, de centre stable petit bourgeois, de couches moyennes, qui, prudentes, préférerons se tenir à l’extrémité du spectre social et politique » (Anatoli Vichnevski, p. 154).
  1. La culture urbaine russe reste marquée par le fonctionnalisme « à la Le Corbusier » qui a présidé à la construction massive de logements des années et malgré 1950 et 60 (les kroutchovka et les brejenevka) : « Pour la première fois dans l’histoire du pays l’appartement individuel est devenu le type principal de logement urbain (…) il semblerait que, d’après tous les critères la société soviétique des années 80 soit devenu une société urbaine. Mais la réalité était beaucoup plus compliquée » ( A. V 132)

 

  • La transformation des monovilles comme levier de transition de l’économie et de la société russe.
    1. Sortir du dilemme « de la faucille et du rouble » : conjuguer la sobornostl’homme pour… – ou la culture du nous, avec une culture du je… pour l’homme, ou l’équilibre entre la tradition slavophile et les occidentalistes
      • Retrouver les racines de la culture auto régulatrice russe :
        • Le вече, la Russie est la mère de la démocratie directe (Veliki Novgorod)
        • Le  Мир, l’auto administration des communes rurales. Analyse d’Anatole Leroy Beaulieu :
        • « dans les villages de la Grande-Russie, le régime démocratique sous sa forme la plus simple et la plus pure, sans intermédiaire et sans représentation, le régime de la démocratie directe où chacun prend personnellement part à toutes les délibérations, à toutes les décisions. En certains pays, chez les Arabes par exemple, la propriété collective, patriarcale ou familiale, a pu s’accommoder d’un gouvernement aristocratique, le pouvoir étant abandonné au chef de la tribu ou du clan, comme au père, au chef de la famille. En Russie, rien de semblable; aucune autorité héréditaire, aucune autorité individuelle ou oligarchique dans le mir moscovite. »
          Extrait de: Anatole Leroy -Beaulieu. « L’empire des Tsars et les Russes. » 

      • L’opinion russe ne perçoit pas aujourd’hui l’intérêt de se lancer dans l’aventure des villes intelligentes – ce qui est une protection contre l’approche techno-centrée – mais qui souligne la nécessité de russifier l’approche du développement urbain. Etude HSE :
      • « Overall, our survey results highlight that despite understanding the obvious advantages of a ‘smart city’ model, municipal managers still largely view it as an expensive and exclusive ‘toy’. Moreover, the potential effects of a ‘smart city’ model such as a more rational use of resources, sustainable development, and better living standards remain at the periphery of their priorities. The community of urban managers is mostly not ready to implement innovative city development models, including a ‘smart’ one. However, we may still see positive changes in the future. It is necessary to transform the concept of ‘smart city’ into a clear managerial model adapted to the national context, and disseminate it widely. »

    2. Ne pas imiter ni l’Occident ni les Chinois des années 1980, mais trouver une voie de développement endogène.
      1. Une tendance forte à imiter les occidentaux (comme le firent les Chinois pour leur croissance urbaine) : Rémanence de l’approche top-down. Exemple de Skolkovo= tentative de répliquer la silicon valley en oubliant le principe de croissance organique. Kazan smart cities : une approche instrumentale, pas de vie. => S’ancrer dans le capital social pour le développer.
      2. La question du financement : soit un financement purement national, soit un appel à l’investissement étranger. Dans les deux cas, il s’agira d’intégrer la technologie occidentale, et plus encore dans le cas de PPP.
        Quel que soit le mode de gestion des projets, une dynamique d’apprentissage endogène est critique. La Russie est à un moment critique avec les choix d’investissement à faire pour utiliser les dividendes de la croissance et développer l’effet positif des sanctions.

 

  • Conclusion :

La croissance urbaine et la conception de nouvelles villes, la reconversion des villes anciennes vers des villes intelligentes conçues comme des écosystèmes urbains durable, sont de nature à redistribuer les cartes de puissance au niveau mondial :

  • Un développement urbain raté mène vers le sous-développement (ex : vision chinoise)
  • Il y a une compétition dans le domaine de la conception des villes intelligentes comme systèmes de systèmes : qui en maitrisera les règles et les outils maîtrisera les appels d’offre subséquents et les nouveaux marchés.
  • La conception des villes intelligentes est un levier d’innovation et de croissance endogène de nature à créer des effets de rattrapage « à la Gerschenkron » et de redistribuer les cartes de puissance technologique
  • En mettant l’accent sur les approches ascendantes (bottom-up) la modélisation des villes intelligentes est une approche plus adaptée pour les pays émergents que les approches descendantes et techno-centrées des occidentaux : valorisation des ressources, locales, développement du capital social, ancrage dans le territoire, indépendance technologique et financière….

 

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Perspectives de l’économie russe et l’opportunité de la reconversion des mono villes

Début février 2017 s’est tenu à Moscou le séminaire franco-russe d’économie dans les locaux de l’institut de prévision de l’économie nationale, rattaché à l’Académie des sciences de Russie. Jacques Sapir, initiateur de ce séminaire dont nous avons tenu la 52° session, en fait un compte-rendu détaillé. On peut en résumer les traits saillants: l’économie russe connait une forte croissance depuis la fin 2016, les sanctions n’ont pas eu les effets négatifs attendus par beaucoup, notamment sur les entreprises russes, et les contre-sanctions (interdiction d’importer des produits européens) ont eu un effet positif sur l’économie russe et ont réduit ses liens avec l’Europe au profit de l’Asie et des pays émergents.

Quand on étudie l’histoire économique, on voit que toutes les situations politiques qui ont réduit les échanges d’un pays avec l’extérieur (le blocus continental, les guerres napoléoniennes qui ont coupé le commerce des jeunes Etats-Unis avec l’Europe) ont eu un effet positif sur le développement de l’économie nationale, effet classique de substitution imports /exports (on produit au niveau national ce qu’on importait) et soutien au développement d’une industrie nationale aux dépens d’une économie de vente de matière première, qui était la base de l’économie russe avec la vente de pétrole et de gaz. Combinée à la chute des cours du pétrole, les sanctions ont eu dans un premier temps un effet dépressif sur la croissance russe en 2014. Mais au bout du compte, l’effet est positif: dans son intervention introductive le professeur Ivanter a souligné que:

 

En quatre ans la production de viande de volaille a augmenté de 40%, de porc de 25%, de bœuf et de mouton de 10%. La production de blé a considérablement augmenté, et elle assure désormais son autosuffisance alimentaire. C’est la première fois depuis la collectivisation. La « sécurité alimentaire » est désormais assurée.

Dans le même temps, l’industrie de défense a connu un renouveau important, un renouveau qui irrigue maintenant l’ensemble de l’économie civile. Ce secteur militaire est traditionnellement un secteur de hautes technologies. Ces technologies de pointe se diffusent maintenant rapidement dans l’économie. Elles profitent à l’industrie des moyens de transport. Il est important d’accélérer ce processus car la poussée actuelle de modernisation des armements va s’éteindre à partir de 2020, une fois la modernisation des forces armées effectuée. La question de la reconversion de ce secteur se posera à nouveau.

Deux autres secteurs ont connu des progrès importants. Il y a d’une part la métallurgie. Ce secteur est certainement l’un des plus développés aujourd’hui en Russie. D’autre part il y a le secteur de la chimie et des polymères. Ce secteur a connu un développement lui aussi très important. Il convient de comprendre aujourd’hui quelles sont les leçons que l’on peut tirer du développement de ces secteurs.« 

 

Il s’ensuit un débat en Russie sur l’utilisation de ces excédents et le cours du rouble: investir dans l’industrie ou acheter des devises pour faire monter le cours du rouble? Jacques Sapir rappelle les enjeux du débat dans contexte où l’inflation a fortement baissé (entrainant une hausse des taux d’intérêt réels) il est urgent pour la Banque centrale de faire baisser les taux d’intérêt et évite une sur-appréciation du rouble.

Parmi les possibilités d’utilisation de ces investissements se trouve bien évidemment la reconversion des mono villes qui sont un poids pour l’économie russe.

Mon intervention a montré que le modèle économique du développement des villes intelligentes était à coût faible, si ‘non considère que le coût des technologies dites « smart » (en gros les architectures numériques) était faible au regard des couts d’une ville qui sont à plus de 90% des coûts de construction classique, à base de béton, de verre et d’acier. Construite intelligemment ne coute pas plus beaucoup cher que de construire bêtement et le retour est très rapide en terme d’économie d’énergie, de transport, de pollution et de développement de nouvelles activités.


J’ai notamment développé la comparaison avec Singapour, ville initialement aussi démunie et mal dotée quant à sa localisation que la tristement célèbre ville de l’arctique russe, Norilsk, la ville la plus polluée et la plus polluante du monde. Singapour a su stimuler et mobiliser l’entrée de capitaux étranger pour financer son développement. Mais contrairement à l’interprétation néolibérale du développement de Singapour – qui n’a rien d’un miracle mais est le fruit d’une politique publique délibérée – propagée entre autre par des journalistes cuistres comme Arnaud Leparmentier, le succès n’est pas du à l’ouverture de l’ile aux grands vents de la mondialisation et aux mécanismes miraculeux du marché, mais repose sur une stratégie d’accumulation du savoir, de connaissance stratégique, pilotée par un gouvernement intelligent.

C’est une voie dont peut s’inspirer la Russie: stimuler l’entrée du capital étranger pour financer les investissements dans les monovilles tout en transférant la technologie au profit d’une dynamique de croissance endogène.

La Russie vient d’ailleurs de créer un Fonds pour le développement des villes mono industrielles, avec lequel nous espérons développer un partenariat fructueux.

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Propagandes, propagandes… Retour sur le Pacte Germano-soviétique de 1939

La propagande atteint des niveaux délirants de mensonge qui rappellent les plus belles heures de la guerre froide! Jacques Sapir rétablit ici quelque éléments fondamentaux d’histoire sur le Pacte Germano-sovétique de 1939, dont un plumitif, Olivier Shmitt, dans la revue atlantiste Slate, veut déduire l’équation simple Poutine = Hitler. Il n’est pas anodin que la suppression de l’enseignement de l’histoire de l’enseignement général soit aujourd’hui au programme de tous les partis du système, madame Vallaud Belkacem y apportant une sorte de point d’orgue. Ils ont raison, car les faits sont têtus. Le Pacte ne peut se comprendre que dans le contexte européen de l’époque et la politique des puissances face à Hitler. La France, sous le gouvernement de Pierre Laval, avait signé en 1935 un Pacte d’assistance mutuelle avec l’URSS qui traduisait bien la prise de conscience du péril représenté par Hitler. Mais après Munich, en 1938, il y avait de sérieuses raisons de ne plus croire à la sincérité de la signature de l’Angleterre et de la France. Staline a toujours été convaincu que l’Allemagne attaquerait la Russie. Il voyait d’autre part la politique de la Pologne, dirigée par un gouvernement d’extreme-droite qui avait signé avec Hitler un pacte de non-agression, explicitement anti-soviétique en 1934, soutenir les accords de Munich, et préparant par là la corde qui allait la pendre. Il devait en outre faire face à la menace japonaise, dont il ne sera vraiment rassuré qu’après l’attaque de Pearl Harbour, le Japon renonçant – et n’ayant plus la force – d’attaquer la Russie. 

Le Pacte, dans le cynisme des relations internationales de cette époque, se comprend et est justifié.


Cela n’exonère pas Staline pour autant. Il a gardé un souvenir amère de la guerre contre la Pologne en 1920 où il avait pris un rôle actif et où il avait échoué à prendre Varsovie. Ses erreurs de l’époque avaient été soulignées par le général Michail Toukhatchevski. Staline qui avait une mémoire d’éléphant et la rancune tenace ne l’oubliera pas. Il avait par ailleurs toujours en tête la politique impérialiste du temps de Tsars et avait des visées sur les pays baltes, perdus avec le Traité de Brest Litovsk, et cherchait à prendre une revanche sur la Pologne. Sur le plan tactique, en avançant les frontière vers l’ouest de l’URSS de 200 km (ce qui récupérait les pertes de Brest-Litovsk), l’affaire semblait bonne pour la Russie, sauf que Staline a commis de gigantesques erreurs. D’une part en décapitant l’armée rouge avec l’exécution de Toukhatchesky – l’information sur sa supposée trahison était en fait un vrai faux transmis par les Allemands aux Russes (peut être à la demande de Staline qui cherchait un prétexte pour se débarrasser de lui) via Berne et Prague dont les Allemands ont réussi à faire croire aux Russes qu’il s’agissait d’un faux, le faux devenant de ce fait un vrai… – et l’exécution de quelques 700 officiers qui vont manquer cruellement. On ne sait pas à ce jour qui a manipulé qui.

Autre erreur, il a cessé de croire à la menace allemande et n’a accordé aucune foi aux renseignements de ses services d’espionnage qui étaient les meilleurs du monde, allant même jusqu’à faire exécuter, après l’invasion, le chef des services de renseignements de l’Armée rouge, Proskourov, pour le remplacer par Golikov qui faisaient dire aux rapports ce que Staline avait envie d’y lire. Staline a donc une très lourde responsabilité dans la catastrophe en ayant refusé de croire ses services de renseignements, ce que raconte avec une grande précisions David Murphy dans son Ce que savait Staline, et en ayant affaibli l’Armée rouge qui, il le savait, n’était pas prête, comme le futur Maréchal Joukov le lui avait clairement dit. Enfin, la brutalité avec laquelle le régie soviétique s’est installé dans les pays annexés, les pays baltes notamment, ont aliéné ces populations qui ont, dans un premier temps, accueilli favorablement les Allemands.

Le livre d’Olivier Schmitt est donc ce que l’on appelle communément « une merde » qui participe de l’hystérie anti-russe des sbires de plume du système et qui n’a aucune valeur historique.

CR


par Jacques Sapir ·

Le site Slate publie une forme de publicité éditoriale pour le livre d’Olivier Schmitt Pourquoi Poutine est notre allié? Anatomie d’une passion française (Hikari Éditions, 128 pages, 9,90 euros)[1]. Ce livre, qui se veut un pamphlet (un de plus…) anti-Poutine. Compte tenu de l’orientation du site Slate on comprend que cela convient particulièrement bien à ce site. Ce livre reprend en fait les mensonges les plus éculés sur la politique soviétique et le début de la guerre de 1939-1945. Voyons un peu ce qui se cache derrière cette triste opération menée par de bien tristes sires…

L’oubli de la responsabilité polonaise

Olivier Schmitt écrit dans son livre : « Vladimir Poutine a brisé un tabou en défendant le pacte germano-soviétique d’août 1939, ou pacte Molotov-Ribbentrop, comme ayant été dans les intérêts de la Russie. Ce faisant, il signifie qu’il ne fallait pas résister à Hitler en 1939, puisque c’est ce que Staline a fait, et qu’il a eu raison de le faire[2]» Le seul petit problème est que le « pacte » germano-soviétique ne peut être analysé en dehors de son contexte, c’est à dire les accord de Munich de 1938, ou la France et l’Angleterre ont cédés à Hitler, et le jeu dangereux (et mortel) mené par le gouvernement polonais depuis le début des années trente. Ce dernier, tout en étant lié par un accord de coopération militaire avec la France, jouait directement le jeu de l’Allemagne et cela contre la « petite entente » qui constituait, à l’époque, le cœur de la politique française en Europe centrale, et qui était supposée jouer un rôle dissuasif par rapport à l’Allemagne. Il faut ici relire l’ouvrage clef de Vidal sur la coopération militaire entre la France et l’URSS dans les années 1920 et 1930[3]. J’ai d’ailleurs rendu compte de cet ouvrage dans ce carnet[4]. Certains en étaient conscient, comme l’attaché militaire français à Moscou, le colonel Mendras, qui écrivait en octobre 1934 : « Mais, aujourd’hui l’élément décisif c’est l’attitude de la Pologne du fait de sa position géographique. Ses actuels dirigeants le savent bien et ils en jouent hardiment avec ce goût congénital de l’intrigue et des combinaisons à double fond, que leur passé de conspirateurs n’a pu que développer. Je doute que jamais nous puissions compter sur eux »[5]. Dans les années 1934-1939, les dirigeants polonais adoptèrent une politique véritablement suicidaire vis-à-vis de l’Allemagne, allant jusqu’à soutenir Hitler dans son projet de démembrement de la Tchécoslovaquie. Ceci devait se solder par l’alliance entre la Pologne et l’Allemagne pour achever ce démembrement, en mars 1939.

Cependant, la décision politique avait été prise, et cela apparaît comme définitivement en 1935, de centrer la politique de défense de la France à l’est de l’Allemagne sur la Pologne[6]. La justification de cette politique se voulait géographique. L’URSS de l’époque n’ayant pas de frontière commune à l’époque avec l’Allemagne. Mais, en cantonnant le rôle de l’URSS à celui, au mieux, de « neutralité bienveillante », voire en oubliant tout simplement son rôle potentiel dans l’équilibre des forces européennes, l’armée française, sous l’influence de Pétain, prend une trajectoire aux conséquences dramatiques qu’elle paiera au prix fort en mai 1940.

Munich, et la véritable capitulation devant Hitler

La question des accords de Munich est, elle aussi, bien connue. Elle a suscité de nombreux ouvrages portant sur l’état d’esprit de la société française en 1938[7]. Dans les semaines qui précèdent cette véritable capitulation des puissances démocratiques face à l’Allemagne nazie, le problème se pose de savoir avec qui on entrera en guerre si la guerre doit être déclarée pour garantir l’intégrité de la Tchécoslovaquie. On peut discuter longuement si la France et la Grande-Bretagne avaient réellement besoin de ces accords. On sait aujourd’hui toute la dimension du bluff d’Hitler dont l’aviation n’est nullement prête, même si elle aligne des matériels plus modernes que ceux des britanniques et des français[8]. Les manœuvres de début septembre 1938 se solderont d’ailleurs par un taux incroyable d’accidents. Il ne faut pas non plus sous-estimer l’aide que l’Union soviétique était prête à apporter, en particulier par la livraison d’avions modernes (I-16) à la France.

Ceci pose la question de la puissance réelle de l’Armée Rouge. Elle était en proie aux purges meurtrières déclenchées par Staline. Mais, son niveau d’équipement n’en restait pas moins significatif, et en comparaison de celui de l’Allemagne et de celui de la France.

Tableau 1

Productions d’armes par catégorie en URSS dans le 2ème Plan quinquennal

 1933193419351936
Canons1797516448956923
Fusils241000319000220000442000
Mitrailleuses32700295002978934496
Chars et canons automoteurs**3640344030613989
Avions349336551516*3154

Source : Samuelson L., Plans for Stalin’s War Mchine – Tukhachevskii and Military-Economic Planning, 1926-1941, Macmillan, Basingstoke, 2000 ; tableau 7.8., p. 182.

* La chute de la production est liée à l’introduction de nouveaux modèles plus performants comme les chasseurs I-15, I-16 ou le bombardier SB-2.

** Les chars soviétiques de l’époque sont de bonne qualité et incluent des chars légers (T-26) des chars rapides (BT-2, BT-5 et BT-7) dont l’armement et les qualités manœuvrières sont sans égal, des chars moyens et lourds (T-28, T-35).

Il est intéressant de noter cependant qu’une certaine sous-estimation des capacités de l’Armée Rouge en France est venue non pas d’un filtre « idéologique » mais du filtre « doctrinal » des militaires français. Ainsi, le rôle potentiel des grandes unités blindées, des unités parachutistes, est-il minoré car des unités de ce type ne peuvent trouver leur place dans la doctrine militaire française de l’époque, largement inspirée par Pétain. Inversement, les militaires français plus novateurs (comme le général Loizeau ou le colonel de Gaulle) apprécient plus justement ce potentiel, en raison de leurs options doctrinales qui sont convergentes avec celles des soviétiques[9].

Il n’en reste pas moins que confronté à l’opposition absolue du gouvernement polonais d’accepter le transit de troupes soviétiques sur son territoire, les gouvernements Français et Britanniques ont cédé à Hitler. C’est un fait, et il est majeur. Quels que soient les défauts que l’on peut trouver au régime soviétique sous Staline, et ils sont nombreux, la responsabilité de l’accord de Munich pèse entièrement sur Daladier et Chamberlain.

Aveuglement idéologique

Comment dès lors peut on ignorer ces deux faits, Munich mais aussi la stupidité du gouvernement polonais (et son aveuglement) qui il s’allie avec l’Allemagne pour achever le dépeçage de la Tchécoslovaquie restante en mars 1939, quand on cherche à comprendre le « pacte » germano-soviétique ? Les accords de Munich ont convaincu Staline, dont la paranoïa suspicieuse était déjà naturellement en éveil, que les français et les britanniques ne voulaient pas la guerre contre Hitler. En Grande-Bretagne, seul Winston Churchill eut des mots forts et prémonitoires sur la guerre à venir[10].

Ceci éclaire le pacte Germano-Soviétique d’août 1939. De ce pacte, une partie est pleinement justifiée. Comprenant que les britanniques et les français ne sont pas fiables, Staline cherche à mettre l’URSS hors de danger. Une autre partie témoigne cependant des tendances impérialistes de Staline. C’est celle où il négocie en secret avec Hitler l’annexion des Pays Baltes et d’une partie de la Pologne et surtout où il fait sa politique à l’égard des Etats Baltes et son agression contre la Finlande. La question qu’il faut cependant poser est de savoir jusqu’à quel point cette dimension « impérialiste » du « pacte » est réellement séparable de la dimension qui, elle, est induite par une analyse de la situation et de son contexte et qui se trouve être justifiée.

Dans tous les cas cependant on voit quel l’on ne peut déduire du « pacte » une quelconque « alliance » entre Hitler et Staline. Ce serait allé bien trop vite en besogne. Les troupes soviétiques qui entrent en Pologne le 17 septembre 1939 ont ordre, si les troupes allemandes ne respectent pas leur « zone d’occupation » de les « balayer ». En fait, Staline sait qu’une guerre avec l’Allemagne nazie est inévitable et il cherche à ce que cette guerre ait lieu dans les meilleures conditions possibles pour l’URSS. Il espère simplement en retarder le déclenchement le plus longtemps possible pour laisser l’Allemagne s’affaiblir le plus possible dans la guerre « à l’ouest ». Il ne peut imaginer l’effondrement de la France en mai-juin 1940. Quand celui-ci survient, il en comprend les conséquences stratégiques[11].

L’interruption du programme naval du 3ème plan quinquennal en septembre 1940, une décision qui a sans doute été prise dès la fin du mois de juillet 1940, et le transfert de l’acier vers la construction de chars supplémentaires, est bien la preuve que Staline sait un affrontement inévitable. En janvier 1941 se tinrent deux « jeux de guerre » (Kriegspiel) au Kremlin, le premier du 2 au 6 janvier et le second du 7 au 14 janvier[12]. Le premier fut un jeu défensif dans lequel les forces soviétiques furent confiées au maréchal Pavlov et les forces allemandes (ou « bleues » dans la terminologie soviétique) au général G.K. Zhukov. Ce dernier, le seul général soviétique à avoir l’expérience de la guerre mécanisée à la suite de sa victoire contre les japonais à Khalkhin-Ghôl en août 1939[13], encercla les forces soviétiques et déboucha vers l’Est rapidement. Les cartes de ce premier « jeu » sont intéressantes car elles se révèlent très proches de la manœuvre faite dans la réalité par les forces allemandes. Notons déjà que, si Staline avait réellement cru en la parole d’Hitler, on ne voit pas la nécessité de ce « jeu », tenu sur son ordre, et sous sa présence, au Kremlin. Le second « jeu» avait pour but de tester une contre-offensive et vit les adversaires de hier échanger leurs camps respectifs. Zhukov, à la tête désormais des forces soviétiques non seulement stoppa l’avancée allemande mais mena une contre-offensive qui devait le mener aux portes de la Roumanie et de la Hongrie. Un troisième « jeu » se tint toujours au Kremlin au début de février 1941. Ce nouveau « jeu » testa une offensive allemande qui serait lancée depuis la région de Bobrouïsk vers Smolensk et l’important « pont de terre » entre la Dvina et le Dniepr qui commande l’accès à Moscou. Il implique donc que Staline s’était résolu à l’idée d’une pénétration en profondeur des armées allemandes sur le territoire de l’URSS. Dans ce « jeu », Zhukov appliqua une défense échelonnée pour épuiser d’abord le potentiel des divisions blindées allemandes, puis passa à une contre-offensive à partir des deux ailes. Ceci correspond au scénario qui sera appliqué à Koursk en juillet 1943. Ce « jeu » démontra la supériorité d’une bataille d’arrêt, suivie d’une contre-offensive, sur une offensive préemptive. Il démontre qu’à cette date on ne peut plus douter du sérieux avec lequel la possibilité d’une attaque allemande était envisagée.

Mais Staline est resté persuadé que la guerre n’éclatera pas avant 1942 ou 1943, en quoi il se trompe gravement. Dans l’atmosphère de terreur et de suspicion qui règne au Kremlin, cela suffit à discréditer les informations qui remontent dès mars-avril 1941 sur les préparatifs allemands. L’Armée Rouge était au milieu de ce que l’historien militaire américain David Glantz a appelé une « crise institutionnelle [14], à laquelle vint s’ajouter lors de l’attaque la perte des transmissions avec les échelons avancés. Ce fut, en effet, l’une des principales raisons de la confusion qui régna dans les premiers jours de l’attaque à Moscou. Ajoutons cependant que Staline acquiesça aux demandes de Zhukov du mois d’avril et de mai 1941[15], à l’exception de la mise en alerte des districts frontaliers jugée comme pouvant apparaître comme une « provocation » par les Allemands. Ceci est parfaitement contradictoire avec le mythe selon lequel Staline aurait cru jusque aux dernières heures en la parole de Hitler.

Olivier Schmitt reprend donc à son compte les mythes les plus éculés sur l’origine de la seconde guerre mondiale. En cela, il fait œuvre d’idéologue et de petite main de la grande hystérie antirusse qui règne aujourd’hui en France, mais nullement de scientifique ou d’analyste des relations internationales.

Notes

[1] https://www.slate.fr/story/135269/russie-histoire-seconde-guerre-mondiale

[2] https://www.slate.fr/story/135269/russie-histoire-seconde-guerre-mondiale

[3] Vidal G., Une alliance improbable – L’armée française et la Russie soviétique 1917-1939, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 307p.

[4] Sapir J., « L’armée française, l’URSS et la Pologne », note publiée sur RussEurope le 26 mars 2016, https://russeurope.hypotheses.org/4825

[5] Voir Vidal G., Une alliance improbable – L’armée française et la Russie soviétique 1917-1939, op.cit., p. 219.

[6] Voir, idem, pp. 223-224.

[7] Winock M., N. Benkorich, La Trahison de Munich : Emmanuel Mounier et la grande débâcle des intellectuels, CNRS éditions, 2008.

[8] Cuny J. et Danel R., L’aviation de chasse française 1918-1940, Paris, éditions Larivière, 1974, pp. 142 et ssq..

[9] Sapir J., “Les origines soviétiques du concept de révolution dans les affaires militaires” in L’Armement , NS, n°51, mars 1996, pp. 143-150 ; voir aussi : « L’histoire militaire comme instrument de légitimation dans la pensée militaire soviétique », in Cahiers du Centre d’Études d’Histoire de la Défense, n°16, pp. 38-56.

[10] « They had to choose between war and dishonor. They chose dishonor; they will have war. » Hyde, Harlow A. (1988). Scraps of paper: the disarmament treaties between the world wars., Londres, Media Publishing & Marketing, page 307.

[11] Sapir J., « La défaite française de 1940 vue par les soviétiques » in Cahiers du CEHD, n°23, « Nouvelle histoire bataille (II) », pp. 273-281, 2004.

[12] Fulgate B. et L. Dvoretsky, Thunder on the Dnepr, Presidio Press, 1997, 2001

[13] Sapir J., La Mandchourie Oubliée – Grandeur et démesure de l’Art de la Guerre soviétique, Éditions du Rocher, Paris-Monaco, mai 1996 (republié chez le même éditeur en 2016) ; voir aussi Coox A.D., Nomonhan – Japan against Russia, 1939, Stanford, Standford University Press, 1985, 1153 p.

[14] Glantz, Before Stalingrad: Barbarossa, Hitler’s Invasion of Russia 1941, Tempus, 2003.

[15] En particulier le rappel de 800 000 réservistes et le transfert de 4 armées des districts militaires de l’intérieur du pays vers les frontières occidentales. Voir Général S.P. Ivanov (ed.) Nachal’nyj Period Vojny, [La période initiale de la guerre] – Moscou, Voenizdat, 1974, chap.8.


Measure
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La Russie aux travers de ses dirigeants

Jacques Sapir

Recension de: Hecht E., (sous la direction de), La Russie des Tsars – d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, Paris, Perrin-l’Express, 2016, 418p.

 

Ce livre se veut un ouvrage de vulgarisation sur la Russie écrit tant pas des universitaires renommés, comme Jean-Pierre Arrignon, Stéphanie Burgaud, Philippe Compte, Nicolas Werth et, bien entendu Mme Hélène Carrère d’Encausse, et des journalistes ou des essayistes comme Jean-Christophe Buisson, Bernard Lecomte ou Emmanuel Hecht. Il en découle un ouvrage souvent plaisant, parfois très intéressant pour un public cultivé, mais aussi parfois inégal ; c’est la loi du genre.

L’idée de retracer l’histoire de la Russie à travers ses dirigeants et ses « grands hommes », y compris quand ces derniers furent des femmes, est un parti-pris que l‘on peut parfaitement accepter car il permet d’accrocher l’attention du lecteur, qui n’est pas supposé être un spécialiste. Le choix des Tsars et des dirigeants de l’URSS et de la Russie moderne s’en déduit, même s’il peut inciter le lecteur à penser une continuité de l’histoire, qui s’avère bien plus problématique que l’effet de liste induit par les différents chapitres. Notons, d’ailleurs, que certains personnages, qui n’eurent pas le statut de dirigeant suprême, auraient mérité de figurer dans cette liste, que ce soit des grands ministres (Vyshnegradsky, Witte) ou que ce soit des figures de réprouvés, comme Stenka Razine, Emelian Pougatchev ou encore Léon Trotsky. Il est parfois important de lire l’histoire à travers la figure de ces personnages de l’ombre ou de ces réprouvés.

La naissance de la Russie moderne

Le premier chapitre s’ouvre sur Ivan le Terrible. La tache à laquelle s’est attelée Jean-Pierre Arrignon est ardue, car si le mythe d’Ivan est bien connu, sa réalité historique est plus difficile à cerner. Arrignon présente d’ailleurs finement les deux, et il insiste sur la construction d’une « image » d’Ivan qu’il va confronter, à travers diverses sources, avec ce que l’on peut savoir de la réalité. Ce premier chapitre donne le ton de livre. Savant sans être pédant, clair sans tomber dans la facilité, Arrignon nous transporte, autant que cela se peut, dans la Russie du XVIème siècle. Le succès de son entreprise est total, mais en même temps il en montre les limites. Les structures sociales de la Russie ne sont qu’entre-aperçues. Les relations entre russes et tatars ne sont pas véritablement traitées. L’historiographie russe, depuis le XIXème siècle a présenté les invasions tatars comme la cause principale de ce qui était considéré comme l’arriération du pays. Pourtant, cette vision est largement le produit d’une forme de représentation idéologique qui présente l’occident comme avancé et l’orient comme arriéré. Il n’est pas sur que les futurs historiens du XXIème siècle, la partagent. On sait que les tatars apportèrent avec eux des éléments de modernité, comme l’impôt en monnaie ou une forme de centralisation qui fut reprise avec profit par le pouvoir russe.

Thierry Sarmant reprend la méthode dans son chapitre consacré à Pierre le Grand. Lui aussi, il présente de manière très intéressante le contraste entre l’image du Tsar et la réalité de son pouvoir tout comme celle de l’homme. On peut regretter qu’il ne consacre pas plus de place à s’interroger sur le processus de modernisation engagé par Pierre le Grand, processus qui en un sens fut décisif pour la construction de la Russie moderne, mais qui s’accompagne aussi d’une forme d’archaïsation des structures sociales. Pour moderniser, Pierre avait besoin d’argent, mais pour obtenir cet argent il dû renforcer l’emprise du servage, ce qui conduisit à geler en un sens les structures sociales du pays. La question de la permanence intertemporelle de schémas de développement, car ce schéma de la modernisation par le haut va profondément marquer la Russie, ne va pas sans soulever des interrogations théoriques essentielles pour l’économie et les sciences sociales.

Sommes nous en présence d’un « effet de sentier » particulièrement puissant, ou devons nous analyser cette permanence comme une apparence, les acteurs du présent ré-utilisant à d’autres fins des moules institutionnels passés? La persistance de certaines formes institutionnelles dans des modèles de développement étalés sur près de 120 ans traduit-elle la pertinence de ces formes par rapport aux problèmes du développement ou au contraire la persistance d’habitudes passées, que l’on aura alors tendance à qualifier d’archaïsmes ?

Les questions sont donc nombreuses. Certaines ont trait à la permanence de représentations, d’institutions, de pratiques comme de formes sociales. Traduisent-elles une pathologie, au sens durkheimien du terme, ou au contraire doivent-elles être pensées comme des nécessités fonctionnelles à l’émergence de formes nouvelles ? Ce qui est sous-jacent à cette interrogation c’est la pertinence même du couple moderne/archaïsme qui n’est pas seulement un outil dont on use et abuse, mais aussi une redoutable source de jugements normatifs et d’épithètes péjoratives.

L’avortement de la construction d’un Etat moderne et le paradoxe de la puissance

Philippe Delorme nous offre un plaisant troisième chapitre sur ce qu’il appelle le « Siècle des Tsarines », tout en insistant sur un fait qui est capital : l’instabilité des règles successorales dans la Russie de l’époque, ce qui entraîne une multiplication des complots et des coups d’Etat. Il faut cependant attendre le quatrième chapitre consacré par Hélène Carrère d’Encausse à Catherine II dite « Le Grand », pour que l’on soit confronté à une véritable tentative d’histoire sociale au travers du portrait d’un personnage tout à fait fascinant. Catherine, une princesse allemande choisie pour épouser le Tsar, est en réalité une usurpatrice, mais une usurpatrice qui construit petit à petit sa légitimité. A l’inverse du Tyrannus ab exertitio, elle est parvenue au pouvoir par des voies injustes mais la justesse de son gouvernement va lui conférer une légitimité dont elle était dépourvue au départ.

Une bonne partie du chapitre est alors consacrée à la « Grande Commission » qui aurait dû aboutir à une réforme du cadre légal de la Russie. Mais, c’est un exercice délicat que celui de vouloir réformer sans donner la parole aux premiers intéressés. Le résultat de cette Grande Commission seront les Nakaz, ensemble d’instructions qui seront jugées à ce point subversives qu’elles seront interdites en France et qui déclencheront l’enthousiasme des hommes des lumières, ces hommes qui s’apprêtent à devenir, selon l’expression de l’historien Gilles Manceron, des hommes (et des femmes) de la liberté. Hélène Carrère d’Encausse montre parfaitement que Catherine ne saurait être résumée à la correspondante de Voltaire, à celle qui fit venir Diderot à Saint-Pétersbourg. Elle montre comment Catherine est celle qui a fait de la Russie une grande puissance, qui l’a introduite de manière décisive dans le concert des nations européennes mais aussi dans le refoulement progressif de l’empire Ottoman. Elle fut bien aidée par des ministres qui, s’ils ne furent pas tous intègres furent du moins compétents et des généraux de grande valeur comme Souvorov et Koutouzov, qui vont établir les bases de ce qui se révélera, au XIXème siècle et au XXème siècle l’art militaire russe.

On peut simplement regretter que l’épisode qui vit un grand marin américain, considéré comme le « père » de la marine des Etats-Unis, John-Paul Jones, se mettre au service de la Russie ne soit pas cité. Cet épisode est symptomatique de ce qui va devenir au XIXème et au XXème siècle un problème décisif pour la Russie : ses relations avec les Etats-Unis. C’est dans les développements consacrés au « front intérieur », et à la révolte de Pougatchev, que tout le savoir de Mme Carrère d’Encausse, mais aussi tout son talent, se révèle. Elle montre bien comment et pourquoi cette révolte porte en elle les tragédies futures de la Russie, et découle, en un sens, du fait que le travail de réforme de la Grande Commission n’ait pu être mené à bien. Elle montre tout le danger que constitua pour le tsarisme, et pour la Tsarine, cette révolte qui avait su faire l’union entre la paysannerie serve, les cosaques (qui ne connaissaient point le servage), mais aussi les « vieux croyants ». Cette révolte de Pougatchev est à la fois un moment qui marqua durablement l’opinion cultivée (que l’on se souvienne de la Fille du Capitaine d’Alexandre Pouchkine) mais qui montra les faiblesses récurrentes de la Russie tsariste. Elle souligne en fait la sous-administration de l’empire tsariste.

Le piège mortel du conservatisme

Les problèmes récurrents liés à la structure sociale de la Russie se manifesteront sous Paul 1er et sous Alexandre 1er de diverses manières, mais auront tendance à être relégués au second plan par des problèmes politiques majeurs. La Russie doit faire face à l’ébranlement politique provoqué par la Révolution française, et par les convulsions militaires que cela entraîne. Cela est particulièrement vrai sous le règne d’Alexandre 1er, dont Marie-Pierre Rey dresse un très beau portrait, et qui tentera de mettre en œuvre certaines réformes (déjà contenues en fait dans le projet de la Grande Commission) mais qui va prendre peur du fait de la menace sur la stabilité européenne que fait peser Napoléon 1er. Le basculement du Tsar vers une politique profondément conservatrice, tant en politique étrangère qu’en politique intérieure, n’était pourtant pas acquis lors de son avènement. Son projet utopique de rénovation conservatrice de l’Europe se heurtera aux intérêts des uns et des autres. Son mysticisme par contre s’exprime pleinement dans sa politique intérieure à partir de 1812. Cela le conduira vers une politique ouvertement réactionnaire, qui donnera naissance, en réactions aux premiers groupes révolutionnaires en Russie. Le blocage que la question du statut social de la paysannerie va s’avérer lourd de menaces, qui éclateront progressivement sous ses successeurs.

Or, le successeur immédiat d’Alexandre 1er, Nicolas 1er, dont le portrait est une nouvelle fois du à la plume de Marie-Pierre Rey, va se révéler, lui aussi, un ferme partisan du pouvoir traditionnel russe, combinant un conservatisme qui tire vers la réaction avec un paternalisme largement teinté de religieux. Il est vrai que son règne, ou plus précisément ses prémices, fut marqué par la tentative de coup d’Etat du 14 décembre 1825. Mais, la répression du soulèvement polonais de 1831 va conduire à un durcissement progressif du régime. Quand se déclenchera la Guerre de Crimée en 1853, le retard pris par la Russie Tsariste, qui avait pourtant été la première puissance européenne en 1815, se révélera. La mort de Nicolas 1er fait dès lors entrer la Russie dans le tourbillon des réformes, mais avec un retard de près d’un demi-siècle, ce qui se révèlera le problème insurmontable du régime tsariste.

La question de l’émancipation des serfs de Russie devient alors centrale[1]. Il faut cependant bien comprendre les enjeux précis de la fin du servage en Russie qui ne sont autres que la construction d’un Etat moderne, qui était en gestation dans les réformes imaginées par Catherine II mais qui fut repoussé par les décision d’Alexandre 1er et de Nicolas 1er. Car, cette question de l’abolition ne pouvait se résumer à simple changement de statut et mettait en cause la structure même de l’Etat telle qu’elle s’était constituée depuis le règne de Pierre le Grand[2]. L’existence d’un système de servage avait bien été perçue par les contemporains comme une anomalie et un archaïsme. Elle avait suscité de nombreux écrits, dés la fin du XVIIIème siècle. Elle est restée comme la preuve d’une arriération de la Russie impériale. On peut reprendre à cet égard la citation de Georges Duby, tirée de l’article qu’il écrivit dans Encyclopaedia Universalis : « Alors qu’en Europe de l’Ouest, il ne reste que quelques vestiges du servage à la fin du Moyen-âge, en Russie et plus largement dans l’Est de l’Europe, une nouvelle forme de servage se développe et demeure jusqu’à son abolition tardive, au milieu du XIXèmesiècle » [3].

En fait, le servage russe correspond à une réalité bien différente de l’institution moyenâgeuse qui fonctionna en Europe occidentale. On peut le rattacher aux problèmes fiscaux d’un État confronté à l’immensité de son territoire et au (relativement) faible nombre d’hommes. Rappelons qu’au XVIIIème siècle la France était aussi peuplée que la Russie. Mais, cette institution qui est fonctionnellement d’origine fiscale, s’enracine aussi dans un passé communautaire de la paysannerie slave. De ce point de vue, le servage est plus un système qu’un simple statut, c’est à dire qu’il constitue un ensemble d’institutions se renforçant l’une l’autre. Dans ce système, une institution occupe une place particulière, c’est la commune rurale. Roger Portal a bien décrit de quoi il s’agit : « Le Mir ou Obscina recouvre la Communauté agraire et le Village communautaire. Ces deux termes sont traduits souvent par le terme de « commune ». C’est une communauté paysanne à base foncière. Les terres de la communauté sont concédées collectivement par le propriétaire noble, à titre précaire jusqu’en 1861 »[4]. Alexandre II, quand il monte sur le trône, sait très bien qu’il devra changer radicalement ce système, car des comités, plus ou moins secrets, travaillaient sur la question de l’abolition du servage depuis Catherine II.

Cette question de l’abolition du servage ouvre la voie a une intéressante comparaison avec l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis, qui est en particulier développée par Catherine de Montlibert[5]. Elle souligne aussi les débuts d’une opinion publique, à la fois nationale et internationale dont le rôle va s’avérer extrêmement important dans la maturation de ces idées. C’est dire toute l’importance du chapitre consacré par Stéphanie Burgaud à Alexandre II.

Le dilemme de la modernisation

Un point cependant manque ici à ce livre : c’est une perspective comparatiste. Bien sûr, le format même des différents chapitres rendait très difficile la construction d’une comparaison. Notons pourtant qu’Hélène Carrère d’Encausse s’y est essayé par petites touches dans son chapitre sur Catherine II. La tâche n’était donc pas impossible. Elle s’avérait de plus essentielle si l’on voulait réellement percevoir et faire comprendre les dilemmes de la modernisation. La comparaison la plus classique dans l’historiographie, est celle qui compare la trajectoire de la Russie avec le développement du Japon sous la « Restauration Meïji ». La persistance de relations sociales traditionnelles, tout comme celle de formes anciennes d’organisation économique, ont été des éléments décisifs dans le succès de la stratégie de l’ère Meïji[6]. Le succès de toute stratégie de modernisation passe, très probablement, par la capacité à réutiliser des formes traditionnelles et non par la projection et l’application, directes et intégrales, de l’ensemble des formes réputées modernes et directement empruntées à des sociétés considérées comme plus avancées[7]. On peut alors considérer que le couple moderne/archaïque  fait ici la preuve de sa vacuité. Cette démarche présente l’immense mérite d’offrir une rupture concrète avec une vision de l’histoire qui se focalise sur les « temps nouveaux » et la notion d’accélération du temps[8]. Le nouveau ne peut se développer qu’en s’appuyant sur la permanence d’éléments plus anciens. Tout d’abord parce qu’il est matériellement impossible de transformer la totalité d’un édifice social en un seul mouvement. Ensuite parce que, quand bien même aurions-nous à notre disposition les moyens matériels et politiques pour pouvoir prétendre à la possibilité d’une telle approche, cette dernière n’en serait pas moins impossible en raison des résistances spontanées des acteurs.

L’une des raisons fondamentales de cette résistance tient aux limites cognitives des individus[9]. Ces dernières n’expriment pas simplement le fait qu’il est impossible de tout savoir mais plus simplement qu’il est en fait impossible de traiter la totalité des signaux engendrés par l’environnement de manière simultanée[10]. Si l’on adopte le point de vue des auteurs se réclamant de la rationalité limitée[11], l’incertitude ne provient plus d’un manque d’information comme le prétend la théorie économique standard[12], mais résulte en réalité d’un excès de signaux qui sature les capacités de traitement de l’opérateur. Ainsi, pour pouvoir concentrer notre attention et notre réflexion sur un problème donné, nous devons en certains cas non pas oublier les autres, mais supposer que la répétition de gestes passés constituera une réponse adéquate[13]. En d’autres termes, l’innovation n’est rendue possible en un point que par la présence de routines en d’autres. Les routines ont alors pour fonction de limiter l’extension des dissonances cognitives induites par des innovations en certains points, ou par les incertitudes issues des innovations adoptées par autrui[14].

Un point qui est aussi extrêmement important est celui du vécu de l’émancipation, tel qu’il nous est accessible par les textes de ceux que l’on appelle les « médiateurs de paix »,  ou mirovoï posrednik, qui sont des personnes désignées par le pouvoir pour superviser l’application des lois d’émancipation et mis en place conformément au Manifeste de l’empereur Alexandre II du 19 février 1861. Qu’il s’agisse d’Anatole Kulomzin (1838-1923) ou de Léon Tolstoï (1828-1910), leurs témoignages sont évidemment particulièrement précieux et ils n’ont pas toujours été exploités[15]. Ces médiateurs sont chargés de promouvoir et de favoriser la compréhension de la réforme par les deux parties en présence, les seigneurs et les paysans. Ils sont donc en contact avec ces deux parties. De récents travaux mettent en évidence leur contribution dans le développement de la société civile[16]. L’exploitation de ces sources donne à cet ouvrage une dimension nouvelle, et l’enrichit considérablement. C’est bien un apport important à la question de l’émancipation des serfs. On mesure l’impact qu’a eu cette question sur la construction de la Russie moderne et la naissance d’une véritable société civile. On mesure donc bien les enjeux de cette réforme mise en place par Alexandre II qui d’une part reconnaît l’indépendance de la personnalité civile du serf, qui met en place de nouvelles institutions, mais qui déclare aussi le Mir comme étant une entité d’État. De ce fait, l’inachèvement de la réforme condamne la Russie à rester dans un « entre-deux », qui va se révéler profondément déstabilisateur.

Le développement de l’industrie

La question de l’abolition du servage a longtemps était considérée du point de vue de la modernisation économique de la Russie. Ceci est bien trop restrictif. Mais, il est aussi que cette modernisation, et avec elle l’émergence d’une véritable industrie manufacturière, impliquait bien l’abolition du servage. Les chapitres consacrés à Alexandre III et à Nicolas II abordent cette question. C’est là où l’on peut regretter qu’Emmanuel Hecht n’ait pas jugé bon de chercher des contributeurs qui soient capables de dresser le portrait des deux ministres les plus importants que la Russie ait connue à cette époque, Yvan Vyshnegradsky et Sergueï Witte.

Le modèle de développement mis en œuvre en Russie de 1880 à 1914[17] a été marqué par une forte emprise de l’État sur l’activité économique[18], soit directement à travers l’action des entreprises publiques et le budget de la défense, soit indirectement par le biais de la politique monétaire[19] et fiscale[20]. Ce modèle s’est caractérisé par une croissance forte au moins jusqu’à la guerre Russo-Japonaise de 1904-1905[21]. Cette croissance a cependant recouvert un certain nombre de déséquilibres ; non seulement s’est elle largement faite au détriment du monde rural, sur lequel pesa un poids fiscal considérable[22], mais il est peu probable qu’elle ait pu aboutir à une convergence avec l’Europe occidentale. En effet, si il est incontestable que l’on voit se développer en Russie un groupe social d’entrepreneurs, ce dernier est traversé de clivages antagoniques. On distingue nettement dans les premières années du vingtième siècle une opposition croissante au sein du monde industriel en constitution. Il y a une nette différence entre des grandes entreprises, situées en Ukraine et dans le bassin qui va de la Pologne à Saint-Petersbourg, souvent liées aux capitaux étrangers et tributaires de l’aide de l’État, et des entreprises petites ou moyennes. Celles-ci sont situées dans la région de Moscou, la région des Terres-Noires et sur le cours supérieur de la Volga. Leurs propriétaires sont en conflit ouvert avec le pouvoir, tant pour des raisons économiques que politiques[23]. Le poids des communautés religieuses, et en particulier celle des « vieux-croyants »[24], est considérable dans le développement de ce capitalisme autochtone. L’opposition entre les deux groupes tourna au conflit ouvert, dans les années qui précédèrent immédiatement le premier conflit mondial. Ceci traduit un second déséquilibre, le fait que la croissance économique n’arrive pas à trouver des facteurs endogènes d’alimentation.

Car, pour spectaculaire qu’ait été la croissance de 1885 à 1905, elle n’a pas induit un processus où l’enrichissement de certains groupes sociaux permettrait de fournir à l’économie son propre aliment. Ainsi, après la dépression entamée en 1903 et prolongée par la guerre de 1904-1905, la reprise de la croissance est très largement tirée par les commandes de matériel issues du budget militaire[25], ce qui conduit à relativiser les thèses sur le développement autonome du capitalisme en Russie[26]. A l’exception de la pression fiscale, qui peut d’ailleurs conduire à des drames comme avec le développement de famines locales à la fin du XIXème siècle, les relations monétaires et marchandes mordent peu sur le monde rural[27] qui, et c’est une différence notable avec le schéma de développement de l’Europe occidentale au XIXème siècle, reste assez largement à l’écart d’une croissance portée soit par l’exportation (pour les matières premières) soit par les dépenses publiques.

Le système bancaire russe avant 1914 présente des caractéristiques qui ne sont pas sans rappeler celles de la période post-soviétique. On retrouve une articulation, souvent problématique, entre quelques très grandes banques et de nombreuses banques de petite taille[28]. Le nombre des grandes banques a peu varié dans le temps, même si elles ont considérablement développé leur réseau de filiales entre 1990 et 1914. Le nombre des sociétés de crédit a, pour sa part, littéralement explosé entre 1900 et 1914, avec un assouplissement de la règlementation bancaire. Les banques municipales, qui avaient joué un rôle important à la fin du XIXème siècle, ont vu quant à elles leur importance se réduire considérablement, même si la valeur moyenne de leur capitalisation augmente. Le renversement de tendance entre la part réciproque des banques municipales (liées au financement des infrastructures locales) et des sociétés de crédit (qui privilégient plus les relations avec les entreprises) constitue un important basculement de cette période. La concentration du système bancaire, en ce qui concerne les « grandes » banques, est encore plus évidente si on prend en compte l’actif. Les dix plus importantes de ces dernières représentent plus de 60% des actifs du secteur bancaire, et les 5 plus importantes déjà 41%.

Tableau 1

Taille et poids relatif des dix plus grandes banques russes en 1914

Nom de l’établissementLocalisation du siège socialMontant de l’actif, en millions de roublesPoids relatif en pourcentage du total des actifs des banques en société anonymePoids relatif en pourcentage du total des actifs du secteur bancaire (hors Banque Centrale)
Russko-AziatskijSaint-Petersbourg834,913,3%11,0%
Russkij dlja vnechnej torgovliSaint-Petersbourg628,410,0%8,3%
Peterburgskij MezhdunarodnyjSaint-Petersbourg617,59,8%8,1%
Azovsko-DonskojSaint-Petersbourg543,58,6%7,1%
Russkij Torgovo-promychlennyjSaint-Petersbourg496,27,9%6,5%
Volzhsko-KamskijSaint-Petersbourg424,76,8%5,6%
SoedinennyjMoscou333,85,3%4,4%
Sibirskij TorgovyjSaint-Petersbourg279,54,4%3,7%
Moskovskij-KupetcheskijMoscou279,54,4%3,7%
Kommertcheskij bank v VarchaveVarsovie217,43,5%2,9%
Total 4655,474,1%61,2%

Source: I.F. Gindin, Russkie kommertcheskie banki, Gosizdat, Moscou, 1948.

Le rôle de la Banque Centrale et de l’État fut donc déterminant[29]. La combinaison d’importantes banques de dépôts, fréquemment reliées à de grands établissements bancaires étrangers[30], et de petites banques qui sont souvent l’émanation d’entreprises industrielles auxquelles elles apportent par ailleurs un financement, n’a pas contribué à la stabilité du système bancaire. La Banque Centrale fut la principale source de refinancement du système bancaire, même si les instruments varièrent dans le temps.

Le temps des troubles et la fin du tsarisme

Les tensions et les contradictions engendrées par le processus de modernisation, mais aussi par son inachèvement, portaient en elles la fin du tsarisme. Mais, cette dernière n’avait rien d’automatique. C’est le mérite de Jean de Cars que de montrer en quoi la personnalité de Nicolas II contribua grandement à rendre le processus révolutionnaire inévitable. S’il saisit bien l’importance de la guerre de 1904-1905, avec l’humiliation d’une défaite contre le Japon[31], il ne perçoit pas le raidissement conservateur imposé par Nicolas II et qui va exacerber les contradictions latentes issues des processus économiques, ni ne mesure le rôle fondamental de la guerre de 1914-1918.

On distingue en effet nettement, à partir de la fin du XIXème siècle une opposition croissante entre les deux modèles de développement industriel. L’opposition entre les deux groupes tourna au conflit ouvert, dans les années qui précédèrent immédiatement le premier conflit mondial, à tel point que l’on peut pratiquement parler d’une insurrection larvée d’une partie de la bourgeoisie russe contre le système politico-économique du tsarisme. Les caractéristiques du modèle économique de la Russie d’avant 1914 vont se radicaliser dans le processus de mobilisation durant la Première Guerre mondiale[32]. Les dirigeants russes furent confrontés à une situation imposant une brutale restructuration de l’économie afin d’obtenir l’augmentation rapide de certaines productions. Or, à la différence majeure avec les expériences de mobilisation industrielle réalisées en Allemagne ou en France, cette restructuration se fera largement contre le gouvernement. Les échecs militaires de 1915, largement liés à l’insuffisance des approvisionnements pour l’armée, provoquent une quasi-insurrection des petits et moyens entrepreneurs contre la haute administration tsariste[33]. Devant ce qu’ils considèrent comme une faillite morale, professionnelle et patriotique de l’administration concentrée à Saint-Petersbourg (que la presse de Moscou caricature en parlant de Wilhemgrad), ces entrepreneurs, qui sont bien souvent ceux représentatifs du deuxième groupe économique, décident de prendre en main la mobilisation industrielle[34].

La constitution des Comités Militaro-Industriels locaux (au niveau d’une province ou d’une grande agglomération) ou VPK (Voenno-Promychlennie Komitety), s’accompagne de la mise en place d’une structure nationale. Ces comités locaux sont fédérés par un comité central fonctionnant au niveau national, le Ts.VPK[35]. Ce processus est l’occasion pour les représentants du capitalisme autochtone, rassemblés autour du groupe moscovite de l’Association de l’Industrie et du Commerce, de tenter une alliance à la fois avec l’intelligentsia technique et avec les travailleurs[36]. Ceci va aboutir à un conflit ouvert avec l’administration tsariste qui menaça d’arrêter les principaux dirigeants des VPK et d’interdire les organisations[37], tout en reconnaissant qu’elle avait besoin de cette organisation. Un compromis sera trouvé sur la base de l’abandon du projet d’intégration directe de la classe ouvrière au sein des VPK. Ceci laissa très probablement le champ libre à la propagande bolchévique et anarchiste au sein des travailleurs industriels. Les autorités politiques tsaristes ont été plus que méfiantes vis-à-vis de ce que représentait le mouvement des VPK, dont elles percevaient bien la charge politique contestataire. Cependant, dans certaines administrations des responsables ont rapidement pris la mesure de l’efficacité de cette mobilisation industrielle. Il en fut ainsi pour les services de la mobilisation industrielle au Ministère du Commerce et de l’Industrie. Cette articulation entre la dimension locale et la dimension nationale favorisa l’émergence au sein des VPK d’une logique d’organisation par branches industrielles. Dès la seconde moitié de 1916 on voit apparaître une double structuration de l’économie russe, à la fois organisée sur une base territoriale et sur une base verticale. Aux structures financières locales, instituées par les VPK des provinces, vient alors s’ajouter des structures financières spécialisées par branches ou par secteur d’activité.

Il y a donc incontestablement innovation institutionnelle entre 1915 et 1917, mais cette innovation ne se fait pas au hasard. Elle se coule dans le moule de pratiques et d’habitudes – de coutumes même – préexistantes. Elle correspond bien à l’idée d’une « société de remplois » avancée par Bernard Lepetit[38]. Mais, la logique de ces remplois ne correspond pas seulement à un déterminisme de la fonctionnalité ou à une articulation aléatoire entre la pesanteur des héritages et la liberté de l’action présente; elle correspond à la poursuite et à la radicalisation des affrontements sociaux et politiques de la période antérieure.

Cette intégration, qui par moment tenta politiquement certains des membres du système dominé par le contrôle public, ne fut pas possible faute de réformes fondamentales de l’organisation de l’Etat. On pourrait donc dire que c’est faute d’un État moderne, et donc en raison de la réaction conservatrice et nobiliaire dont Nicolas II fut le symbole, mais certainement pas le seul responsable, que cette intégration ne eut qu’avorter.

La Révolution de février emporta donc le tsarisme. Après l’intermède Kerenski, le pays bascula dans une autre révolution. La présentation qui est faite par Alexandre Sumpf est abusivement idéologique. Contrairement aux idées reçues, le modèle soviétique tel qu’il se manifesta à la fin des années vingt, n’était nullement constitué en Octobre 1917. La guerre civile obligea les bolcheviques à radicaliser plus qu’ils ne l’avaient souhaité initialement leur programme économique[39]. Ce pragmatisme dans les faits ne fut jamais pleinement politiquement assumé, car il se heurtait au discours légitimateur de nature scientiste qui est constitutif du discours léniniste depuis Que Faire. Ceci conduisit à justifier a posteriori cette radicalisation dans une apologie du communisme de guerre. Léon Trotski se fit ainsi l’apôtre du travail forcé et de la militarisation des syndicats[40]. En fait, jusqu’à la fin de 1919, le VSNH, héritier direct du Ts.VPK, freina les nationalisations et les municipalisations des entreprises et fit son possible pour maintenir en place les anciennes équipes dirigeantes des usines. L’étatisation de l’industrie ne fut complète qu’à la fin de 1920[41].

La logique même du raidissement de la contrainte et des pratiques de commandements aboutit à la quasi-destruction des relations monétaires dans un épisode hyper-inflationniste et à une double crise agricole et industrielle. Les conséquences sociales de cette dernière (révolte de Krondstadt, soulèvements paysans de Tambov) incitèrent le gouvernement à revenir vers des pratiques tolérant de larges espaces d’économie de marché. La NEP ne fut pas ainsi seulement la reconnaissance d’une liberté économique dans l’agriculture et le commerce. Elle se traduisit aussi au sein de l’industrie nationalisée par la montée des pratiques contractuelles remplaçant progressivement les commandes autoritaires.

La question de Staline

Le chapitre sur Staline est écrit par Nicolas Werth, qui est un des spécialistes de cette période. Il dresse un portrait à la fois précis et convenu du personnage. La description des pathologies de Staline renvoie à des documents indiscutables, quoi que non cités. Mais, les crimes de Staline, et ils sont innombrables, auraient pu et dû être l’occasion de s’interroger sur l’évolution de la société soviétique dans les années 1930 et jusqu’au début des années 1950. On peut d’ailleurs relever des imprécisions : à la page 283, Werth affirme qu’il y eut 7 millions de déportés de 1930 à 1953 et quelques lignes plus loin que 20 millions de soviétiques firent l’expérience des camps du Goulag. En fait, ces deux chiffres renvoient à des réalités différentes. Les institutions pénitentiaires géraient, outre les camps, différentes institutions (des prisons ou « isolateurs », à des lieux de relégation). Le second chiffre renvoie donc à toutes les personnes ayant été à un moment donné sous l’administration du Goulag, même si elles n’étaient pas en « camps ». Les chiffres de 6 à 7 millions de morts se rapportent plutôt aux famines de 1932 à 1934, et la disette de 1946-1947 semble avoir été plus causée par les destructions de la guerre que par la volonté du gouvernement.

Il n’en reste pas moins que ces chiffres sont abominables. Il faut donc comprendre et expliquer leur origine. Werth s’attache à analyser Staline avant Staline, et c’est une partie fort intéressante de son chapitre. Il montre que Staline s’était acquis des amis et des alliés fidèles au sein du parti Bolchévique, amis et alliés que l’on retrouvera quand il deviendra le secrétaire général de ce parti. Il montre aussi que Staline a eu, pendant longtemps, la confiance de Lénine, qui tolérait sa brutalité et ses méthodes expéditives, et qui ne semble avoir pris conscience du problème politique que ces dites méthodes impliquaient que tout à fait au soir de sa vie.

Le problème de l’évolution de Staline reste cependant entier. Une chose est de considérer qu’il avait conservé les pratiques et les méthodes de la guerre civile. Une autre est d’analyser sa pratique du pouvoir où les traits pathologiques abondent et se renforcent en particulier à partir du milieu des années 1930. Un troisième problème vient des conflits politiques au sein desquels Staline avait établi son pouvoir. Car, et cela n’est sans doute pas bien mis en valeur dans le chapitre de Nicolas Werth, le problème essentiel pour Staline était de conserver la plénitude de son pouvoir alors que même ses plus fidèles alliés, comme Jdanov (le responsable du parti pour Leningrad) ou Voznessenski cherchait en fait à cantonner et limiter ce dernier. On ne peut comprendre totalement le caractère en apparence irrationnel des politiques de Staline si l’on ignore qu’il se sentit en permanence menacé par la montée d’autres dirigeants, et si l’on oublie qu’il n’entendait pas partager son pouvoir.

Un point important, et qui n’est pas suffisamment mis en valeur par Nicolas Werth est le processus d’archaïsation de la société et de l’administration soviétique dans les années 1930. Ce processus découle en bonne partie de la volonté de Staline de ne pas partager le pouvoir. Cette archaïsation de l’administration tient beaucoup au remplacement du personnel, largement hérité de l’administration tsariste de 1914, par des nouveaux venus tout dévoué au régime soviétique, à partir de 1928-1929. Mais, dans le même temps, il le contraint à des politiques de plus en plus brutales. Ainsi, l’industrialisation des années 1930 s’est réalisée à productivité constante, fait inouï dans l’histoire de l’industrialisation, et ce alors que les gains de productivité avaient été importants de 1922 à 1929. En réalité, si le régime (et Staline lui-même) a développé le mythe d’une industrialisation et d’une modernisation accélérée (au « forceps » comme l’écrit Nicolas Werth), ce fut pour masquer dans bien des secteurs une régression dans les pratiques et les méthodes. On peut penser que la poursuite de la NEP aurait abouti à un développement aussi rapide, mais avec moins de souffrances et surtout une économie plus équilibrée. Le jugement porté par Moshe Lewin, selon qui Staline ne fut pas l’homme de la bureaucratie mais bien plutôt « l’Antéchrist de la bureaucratie » prend alors tout son sens (p. 296). Il est dommage qu’aucun des livres de Moshe Lewin n’apparaissent dans la bibliographie alors que notre connaissance de la société soviétique de cette période lui doit tant. De même, il faut regretter l’absence dans les ouvrages cités du grand livre de Merle Fainsod sur Smolensk sous Staline[42].

L’appréciation du rôle de Staline lors de la seconde guerre mondiale, la « Grande Guerre Patriotique » suivant la terminologie soviétique pose aussi problème. Staline ne se faisait aucune illusion sur la volonté de Hitler d’attaquer l’URSS. Nous en avons la preuve tant par les comptes rendus des kriegspiele qui se sont tenus au Kremlin fin janvier 1941[43] que par les choix en matière d’équipement, et en particulier l’arrêt de la construction navale militaire à l’automne 1940. De même, le fait que Staline ait accepté de rappeler 800 000 réservistes en avril 1941 montre bien qu’il craignait une attaque de l’Allemagne Nazie[44]. Mais il est certain que Staline s’illusionna quant à sa capacité à donner le change à Hitler et à retarder son assaut. On sait, par le récit du Maréchal Joukov que, quand il nomma ce dernier chef d’Etat-Major de l’Armée Rouge en 1941, il lui demanda de combien de temps il avait besoin pour mettre l’Armée Rouge au niveau de son futur adversaire. Joukov demandait deux ans. Staline ne lui en promis qu’un. En fait, Hitler attaqua moins de 4 mois après cette conversation. Mais, il est certain que la politique stalinienne, et ses errements dans l’industrialisation, eurent des conséquences néfastes sur l’équipement de l’armée, et surtout, les purges de 1937 décapitèrent largement l’Armée Rouge.

La déstalinisation interrompue

Le chapitre sur Nikita Khrouchtchtev fait une large part au fameux « rapport secret » du XXème Congrès du PCUS. Mais Khrouchtchev fut en réalité un personnage bien plus ambigu, et plus intéressant, que ce qui est décrit dans ce chapitre. Dans les années d’après-guerre, de 1946 à 1948, il défendit une position réformatrice qui le mit en danger face à la reprise en main décidée par Staline à la fin de 1948[45]. On ne peut donc comprendre la déstalinisation qui se mit en place de la mort du tyran au XXème Congrès du parti que si l’on s’attarde sur les conflits qui traversèrent le pouvoir soviétique dans les dernières années de Staline[46].

Le problème des dirigeants soviétiques, et en particulier celui de Khrouchtchev, était de construire le cadre de leur autorité et donc de leur légitimité dans le cadre post-stalinien. Ici, l’ouvrage désormais classique de Georges Breslauer aurait pu et dû servir de guide à l’auteur[47]. Il aurait pu ainsi mieux illustrer les hésitations de Khrouchtchev, mais aussi l’ampleur des résistances qu’il rencontra. On sait, aujourd’hui que Khrouchtchev se posa la question de décollectiviser l’agriculture, probablement entre 1954 et 1955. Il finit par reculer sur ce projet, et se décida pour le développement des terres vierges au Kazakhstan, qui tourna bientôt à la catastrophe[48]. Les contradictions dans la démarche de Khrouchtchev, mais aussi les erreurs de son analyse des problèmes rencontrés par l’Union soviétique et – enfin – les résistances qu’il rencontra, expliquent largement l’inachèvement du processus de déstalinisation.

Le chapitre consacré à Léonid Brejnev est lui aussi inégal, et contient des passages très intéressants, mais aussi des spéculations et d’étranges banalités. Il fait l’impasse sur la lutte qui opposa Brejnev à Kossyguine de 1964 à 1969, et sur le rôle du « Printemps de Prague » qui permit à Brejnev de prendre l’ascendant sur son rival[49]. Il est tout aussi étonnant que le personnage d’Andropov, qui certes n’occupa le pouvoir que peu de temps, mais qui joua un rôle clé dans la mise en place de Mikhail S. Gorbatchev n’ait pas droit à un chapitre. Celui consacré à Gorbatchev est à nouveau de bonne facture, mais, et ceci est vrai encore plus pour les chapitres consacrés à Eltsine et Poutine, on entre là dans le domaine du journalisme, quoi qu’il existe des éléments d’analyse qui aurait permis d’écrire des textes moins impressionnistes[50].

Quand on referme cet ouvrage, on a le sentiment de ne pas avoir perdu son temps. Bien entendu, il s’agit, comme on l’a dit au début de ce texte, d’un ouvrage de vulgarisation. Mais c’est de la bonne vulgarisation, celle qui constitue une introduction à l’étude de l’histoire. On pourra ainsi, si l’on en a envie, se décider à poursuivre par des textes plus spécialisés. Notons toutefois deux défauts à cet ouvrage. La typographie du titre est simplement stupide, qui imite en le dénaturant l’alphabet cyrillique. C’est digne d’un livre pour enfants de moins de dix ans. Quant à l’introduction écrite par Christophe Barbier, c’est un tel recueil de poncifs éculés, d’images issues de la vision la plus bornée de la Russie, que l’on se demande ce qu’elle fait dans cet ouvrage ou elle dépare si elle ne le déshonore. On se souvient de cette scène dans le Cercle des Poètes Disparusoù le regretté Robin Williams, qui interprète le rôle du charismatique professeur John Keating, ordonne à ses élèves d’arracher l’introduction de leur manuel de littérature pour ne garder que les textes des grands auteurs qu’il contient. On a bien envie de recommander aux acheteurs de l’ouvrage dirigé par Emmanuel Hecht de faire la même chose avec la préface de Barbier !

Notes

[1] De Montlibert C., L’émancipation des serfs de Russie, Bruxelles, Bebooks, 2014. Voir aussi, Van Regemorter, L., Le déclin du servage 1796-1855, Paris, Hatier Université, 1971.

[2] Field D., The end of serfdom : Nobility and Bureaucracy in Russia 1855-1861, Cambridge, Harvard University Press, 1976 ; Emmons T., The Russian Landed gentry and the Peasant Emancipation of 1861, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.

[3] G. Duby, «Servage», dans Encyclopedia Universalis, corpus 20, p. 934-936.

[4] Portal R., « Quelques définitions », dans R. Portal (éd), Le statut des paysans libérés du servage: 1861-1961, Recueil d’articles et de documents présentés par R. Portal, avec la collaboration de T. Bakounine, M. Confino, C. Kastler, Paris, Mouton, 1963. p. 35.

[5] De Montlibert C., L’émancipation des serfs de Russie , op.cit..

[6] Hirschmeier J., The origins of Entrepreneurship in Meïji Japan, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1964 ; J.W.Bennet et I. Ishino, Paternalism in the Japanes Economy : Anthropological Studies of Oyabun-Kobun Patterns,University of Minnesota Press, Minneapolis, Minn., 1963 ; G. Ranis, « The community-Centered Entrepreneur in Japanese Development », in Explorations in Entrepreneurial History, vol.III, n°2, décembre 1955 ; M.Y. Yoshino, Japan’s Managerial System-Tradition and Innovation, MIT Press, Cambridge, Mass., 1968

[7] Lepetit B., « Le présent de l’histoire », in B. Lepetit, (sous la direction de), Les formes de l’expérience, Albin Michel, Paris, 1995, pp. 273-298

[8] A. Burguière, « Le changement social: brève histoire d’un concept », in B. Lepetit, (sous la direction de), Les formes de l’expérience, op. cit., pp. 253-272.

[9] Voir J. Sapir, Quelle économie pour le XXIème siècle, Odile Jacob, Paris, 2005.

[10] Simon H.A. , « From Substantive to Procedural rationality » in S.J. Latsis, Method ans Appraisal in Economics, Cambridge University Press, Cambridge, 1976, pp. 129-148

[11] Voir J. Conlisk, « Why Bounded Rationality? », in Journal of Economic Littérature , vol. XXXIV, n°2, 1996, juin, pp. 669-700.

[12] Stigler G.J., « The Economics of Information », in Journal of Political Economy, vol. 69, n°1, 1961, juin, pp. 203-215

[13] « In a world where attention is a major scarce ressource, information may be an expensive luxury, for it may turn our attention from what is important to what is unimportant ». H.A. Simon, « Rationality as a Process and as a Product of Thought », in American Economic Review, vol. 68, n°2, 1978, pp. 1-16, p.13

[14] Shackle G.L.S., « The Romantic Mountain and the Classic Lake : Alan Coddington’s Keynesian Economics », in Journal of Post-Keynesian Economics, vol. 6, n°1, 1983, pp. 241-257. Le thème est aussi abordé dans G.A. Akerlof et W.T. Dickens, « The Economic Consequence of Cognitive Dissonance », in American Economic Review, vol. 72, n°1, 1982, pp. 307-319

[15] Voir De Montlibert C., L’Emancipation des serfs de Russie 1830-1861, Paris, Editions de Paris, 2015.

[16] Easley R., The Emancipation of the Serfs in Russia. Peace Arbitrators and the Development of Civil Society, London and New York, Routledge, 2008

[17] Pour une analyse de ce dernier, Gerschenkron A., « Economic Backwardness in historical perspective », in A. Gerschenkron, Historical Backwardness in Historical Perspective – A book of essays, The Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1962. T.H. Von Laue, Sergeï Witte and the Industrialization of Russia, Columbia University Press, NY, 1963 ; idem, « The State and the economy », in C.E. Black (ed.), The transformation of the Russian society since 1861, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1960. K.C. Talheim, « Russia’s economic development », in G. Katkov, E. Oberländer, N. Poppe et G. von Rauch, (edits.), Russia enters the Twentieth Century, Temple Smith, Londres, 1971. R. Portal, « The industrialization of Russia » in J. Habakkuk et M. Postan (edits.), The Cambridge Economic History of Europe, vol. VI, part. II, Cambridge University Press, Cambridge, 1966.

[18] Anan’itch B.V., « the economic policy of the tsarist government and enterprise in Russia from the end of the nineteenth century through the beginning of the twentieth century », in F.V. Cartensen (ed.), Entrepreneurship in the Imperial Russia and the Soviet Union, Princeton University Press, Princeton, 1983.

[19] Crisp O., « Russian financial Policy and the Gold Standard at the end of the nineteenth century », in Economic History Review, vol. VI, n°2, 1953, décembre.

[20] Ce qui conduit un opposant à la politique de S. Witte à parler de « socialisme d’État » ; voir E. Tsyon, Les finances russes et l’épargne française, Calmann-Levy, Paris, 1885.

[21] P.I. Lyachtchenko, Istorija Narodnogo Hozjajstva SSSR, Gospolitizdat, Moscou, Vol.2, 1950. P.R. Gregory, Russian National Income 1885-1913, Cambridge University Press, Cambridge, 1985.

[22] T.H. Von Laue, Sergeï Witte and the Industrialization of Russia, op. cit.

[23] C. Goldberg, The association of Industry and Trade: 1906-1917, PhD., State University of Michigan, Chicago, 1974. J.L. West, The Moscow Progressists : Russian Industrialists in Liberal Politics : 1905-1914, Ph.D., Princeton University, princeton, 1975. R.A. Roosa, « Russian Industrialists and ‘State Socialism’ 1906-1917 », in Soviet Studies, vol. 23, n°2, 1972, pp. 395-417. J.D. White, « Moscow, Petersburg and the Russian Industrialists », in Soviet Studies, vol. 24, n°2, 1973, pp. 414-420.

[24] W.L. Blackwell, « The Old Believers and the rise of the private industrial enterprise in early nineteenth century Moscow », in W.L. Blackwell (ed.), Russian economic development from Peter the Great to Stalin, Praeger, New York, 1974.

[25] Voir K.F. Chatsillo, « O disproportsij v razvitij vooruzhennyh sil Rossii nakanunie pervoij mitovoj vojny (1906-1914), in Istoritcheskie Zapiski, vol. 83, 1969, pp. 123-136.

[26] Comme celles de R. Portal, in « The industrialization of Russia », op. cit.

[27] D. Atkinson, The end of the Russian land commune : 1905-1930, Stanford University Press, Stanford, 1983.

[28] S.I. Borovoj, Kredit i Banki v Rossii, Gosfinizdat, Moscou, 1958.

[29] I. F. Gindin, Gosudarstvennyj bank i ekonomitcheskaja politika tsarskogo pravitel’stva, Nauka, Moscou, 1960.

[30] La plus récente étude sur ce sujet, utilisant systématiquement des sources d’archives, insiste beaucoup sur ce phénomène. Voir V.I. Bovykin, Finansovyj kapital v Rossii nakanune pervoj mirovoj vojny, Moscou, ROSPEN, 2001, en particulier chapitres 4 et 5.

[31] Sapir J., La Mandchourie Oubliée, Editions du Rocher, 1995.

[32] Siegelbaum L.H., The politics of industrial mobilization in Russia : 1914-1917, Macmillan, Londres, 1983.

[33] Zagorsky S., State control of the industry in Russia during the War, Yale University Press, New Haven, 1928.

[34] Voir, J. Sapir, L’économie mobilisée. Essai sur les économies de type soviétique, La Découverte, Paris, 1990.

[35] L.H. Siegelbaum, The politics of industrial mobilization in Russia : 1914-1917, op. cit.

[36] P.V. Volubuev et V.Z. Drobizhev, « Iz istorij goskapitalisma n natchal’nji period sotsialistitcheskogo strojtel’stva SSSR », in Voprosy Istorii, n°9, 1957, pp. 113-121.

[37] L.H. Siegelbaum, The politics of industrial mobilization in Russia : 1914-1917, op. cit.

[38] B. Lepetit, « Le présent de l’Histoire », in B. Lepetit (ed.), Les formes de l’expérience, op.cit., pp. 273-298.

[39] S. Malle, The economic organization of the war communism, Cambridge University Press, Cambridge, 1985.

[40] L. Trotsky, Terrorisme et Communisme, UGE, coll 10-18, Paris, 1963.

[41] V.Z. Drobizhev, « Sotsialistitcheskoe obobchtchestvlenie promychlennosti v SSSR », in Voprosy Istorii, n°6, 1964.

[42] Fainsod M., Comment l’U.R.S.S. est gouvernée, Paris, Éditions de Paris ; (Ligugé, impr. Aubin), 1957, 503 p.

[43] Fulgate B. et L. Dvoretsky, Thunder on the Dnepr, Presidio Press, 1997, 2001

[44] Général S.P. Ivanov (ed.) Nachal’nyj Period Vojny, [La période initiale de la guerre] – Moscou, Voenizdat, 1974, chap.8.

[45] Ploss S.I., Conflict and Decision Making in Soviet Russia. A Case Study of Agricultural Policy 1953-1963, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1965.

[46] Dunmore T., The Stalinist Command Economy, Londres, Macmillan, 1980.

[47] Breslauer G., Khrushchev and Brezhnev as Leaders. Building authority in Soviet Politics, Londres, Allen and Unwin, 1982.

[48] Sapir J., Les fluctuations économiques en URSS – 1941-1985, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, novembre 1989 ; voir chapitre 4.

[49] Breslauer G., Khrushchev and Brezhnev as Leaders. Building authority in Soviet Politics, op.cit.. Sapir J., « Aleksej Nikolaevitch Kosygin. Poterjannoe desjatiletie (1965-1975) i sud’ba Sovetskogo Sojuza » (Aleksis Nikolaevitch Kossyguine. La décennie perdue (1965-1975) et le destin de l’Union Sovietique) in A. Gvichiani, Fenomen Kosygina -Zapiski Vnuka, Fond Kultury Ekaterina, Moscou, 2004, pp. 280-289.

[50] Citons Wilhelmsen J., (ed.) Putin’s Russia: Strategic Westernization ?, Norwegian Institute of International Affairs, Oslo, 2004 ; Kruiderink A., (ed.), Beyond Transition – Ten Years after the fall of the Berlin Wall, UNDP/PNUD and ISS, New-York – La Haye, 2000 ; Lapina N., (ed). Dva Prezidentskih Sproka V.V. Putina. Dinamika Peremen, Éditions de l’Académie des Sciences de Russie, Moscou 2008


 

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(5)

Les vraies raisons de l’expulsion des diplomates russes

Eric Denécé dirige le Centre Français de Recherche sur le Renseignement, un des meilleurs organismes spécialisés dans l’étude des stratégies de renseignement, d’influence et de contre influence. Il fait le point ici sur la palinodie de l’intervention russe dans l’élection américaine. Au nom de la supposée « destinée manifeste » des Etats-Unis qui leur donnerait le droit et le devoir de régenter le monde, les Etats-Unis n’ont pas supporté de prendre une raclée en Syrie où ils soutenaient de supposés rebelles, en fait des terroristes islamistes armés et financés par l’Arabie saoudite et le Qatar avec le soutien américain. J’ai analysé cette prétention impériale sur le cas Alstom et la pratique des législations extra-territoriales.

L’élection surprise de Donald Trump, qui est surtout le rejet de la politique agressive du clan Clinton, porte-parole du lobby militaro-industriel, des GAFA et de la supposée « destinée manifeste« , la débandade en Syrie malgré un déluge de désinformation où les médias subventionnés français se sont montrés en tête de la servilité, la défaite de Matteo Renzi, le retour de la Russie après que les Etats-unis aient mis ce pays en coupe réglée dans les années 1990 (les sociétés de conseil américaines ont encaissé 5,6 milliards USD d’honoraires pour organiser la transition de l’URSS vers une économie de marché, qui s’est traduite par un appauvrissement spectaculaire du pays) et organisé des révolution de couleur dans les pays périphériques pour y étendre leur influence et encercler la Russie, tout cela a marqué un coup d’arrêt à la stratégie de puissance des Etats-Unis, ce qu’ils ne supportent pas.

Eric Denécé analyse ici comment l’administration Obama tente de garder la face et surtout de miner le terrain pour l’arrivée de Doland Trump, dont un des thèmes de campagne a été l’abandon du militarisme américain et le rapprochement avec la Russie.

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Le président américain Barack Obama a ordonné vendredi 30 décembre l’expulsion de trente-cinq diplomates russes accusés d’être des « agents de renseignement » de Moscou en poste à l’ambassade de Russie à Washington et au consulat russe de San Francisco. Sans apporter de détails, la Maison-Blanche les accuse d’avoir « agi d’une manière qui ne correspond pas à leur statut diplomatique » et leur a donné 72 heures pour quitter le pays. Par ailleurs, le département d’Etat a décrété la fermeture de deux bâtiments appartenant à la Russie dans les Etats du Maryland, près de Washington, et de New York, au motif qu’ils étaient « utilisés par des responsables russes à des fins de renseignement ». 

Harcèlement ou cyberattaques ? Que reprochent les Etats-Unis à la Russie ?

La Maison-Blanche a précisé que ces représailles constituaient « une réponse au harcèlement croissant, ces deux dernières années, contre le personnel diplomatique [américain] en Russie par les forces de sécurité et de police ». Un harcèlement qui serait allé« bien au-delà des règles de comportement diplomatiques internationales ». Barack Obama a ajouté que ces actions font suite « aux avertissements que nous avons adressés de manière répétée au gouvernement russe, en privé et en public. Elles sont une réponse nécessaire et adaptée aux actions visant à nuire aux intérêts américains en violation des normes de comportement internationales établies »
Le président américain a également annoncé que des sanctions étaient prises contre « neuf entités et individus », parmi lesquels deux services de renseignement russes, le GRU (renseignement militaire) et le FSB (service de sécurité intérieure) et leurs responsables. Le premier est accusé par la Maison-Blanche d’avoir, grâce à ses agents et ses moyens techniques, « falsifié, altéré (…) des informations avec l’objectif ou l’effet d’interférer dans le processus électoral américain en 2016 ». Quant au FSB, il est accusé d’avoir aidé le GRU. Mais curieusement, il n’est pas fait état du SVR, pourtant principal service de renseignement extérieur russe présent à l’étranger. 
De plus, trois entreprises russes soupçonnées d’avoir apporté un « soutien matériel » aux opérations de piratage informatique vont être également juridiquement et financièrement sanctionnées par l’administration américaine. « Les sanctions ne s’arrêteront pas là » a ajouté Barack Obama, prévenant que les Etats-Unis prendront d’autres mesures « au moment que nous choisirons, y compris des opérations qui ne seront pas révélées au public ».
En réalité, cette expulsion d’officiels russes – la plus importante depuis 2001[1] – vient sanctionner la supposée ingérence de Moscou dans la campagne présidentielle américaine, pendant laquelle le Parti démocrate aurait été victime de cyberattaques qui auraient favorisé l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Selon un rapport publié le 29 décembre par le département de la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security/DHS) et le FBI[2], deux groupes de hackers qui seraient liés au renseignement russe – dénommés APT 28 ou Cozy Bear et APT 29 ou Fancy Bear – sont présentés comme responsables « de piratages ayant ciblé un parti politique américain » pendant l’été 2016. Selon les autorités américaines, le premier serait réputé proche du FSB, tandis que le second serait une émanation du GRU[3]
Ces attaques contre les serveurs et ordinateurs du Parti démocrate ont mené à la publication de plusieurs milliers d’e-mails et documents internes du mouvement, plus tard mis en ligne sur Wikileaks, jetant une lumière crue sur les manœuvres du clan Clinton afin d’écarter la candidature de Bernie Sanders et révélant nombre de magouilles et d’irrégularités internes. Ces actions auraient largement contribué à affaiblir la campagne d’Hillary Clinton. Mais, pour le moment, le gouvernement américain a donné peu d’éléments liant les diplomates déclarés persona non grata aux cyberattaques supposées de l’été dernier. 
Outre ces supposés piratages informatiques destinés « à influencer l’élection présidentielle », Washington accuse Moscou de plusieurs cyberattaques contre des établissements financiers, des universités et d’autres institutions américaines.
Fin décembre, des responsables du DHS, du FBI et du Bureau du directeur du renseignement national (DNI) ont communiqué les codes des logiciels malveillants Grizzly Steppe[4] aux responsables de la sécurité des infrastructures critiques nationales (secteur financier, services publics, transports, énergie, etc.). Les responsables des services publics du Vermont ont alors aussitôt réagi, affirmant avoir identifiéun de ces codes dans les systèmes de contrôle du réseau électrique. Cette découverte à immédiatement été médiatisée, provoquant la peur dans les structures gouvernementales que les « pirates informatiques liés aux services russes tentent activement de pénétrer les infrastructures critiques du pays pour conduire des attaques destructrices ».
Des réactions outragées d’élus politiques locaux proches de l’administration Obama n’ont pas tardé à avoir lieu : le 30 décembre, le gouverneur démocrate du Vermont, Peter Shumlin, déclarait que « tous les Américains devraient être à la fois alarmés et scandalisés que Vladimir Poutine, un des plus grands voyous du monde, ait tenté de briser notre réseau électrique, sur lequel nous comptons pour soutenir notre qualité de vie, notre économie, notre santé et notre sécurité (…). Cet épisode devrait mettre en évidence le besoin urgent que notre gouvernement fédéral poursuive vigoureusement et mette fin à ce genre d’ingérence russe ». Un peu plus tard, le sénateur démocrate du Vermont, Patrick Leahy, renchérissait, jetant encore un peu plus d’huile sur le feu : « cela va au-delà des piratages informatiques classiques : il s’agit maintenant d’essayer d’accéder aux services publics pour manipuler le réseau électrique et l’arrêter au milieu de l’hiver »

Une étonnante absence de preuves

Que penser de accusations américaines et des mesures qui ont été prises par la Maison-Blanche tant les affirmations de l’administration Obama sont véhémentes mais aussi confuses ?
Concernant le supposé hacking des ordinateurs du Parti démocrate, pour le moment, personne n’a pu avoir accès aux informations réunies par la CIA qui « prouveraient » l’implication russe dans cette affaire. En conséquence, il est probable que des renseignements parcellaires aient été extrapolés pour conclure au hacking russe des ordinateurs du Parti démocrate. Mais ce ne sont pas là des preuves. Pourtant, dès le 7 octobre, un communiqué commun du DHS et du DNI affirmait « avoir la conviction que cette opération venait de Russie et ne pouvait avoir été lancée qu’avec l’accord des plus hautes autorités[5] ».
D’ailleurs, au sein même de la communauté américaine du renseignement, les accusations font débat : une partie de la CIA n’est pas d’accord avec l’interpréation donnée et la majorité du FBI – même si certains de ses dirigeants ont fait une étonnante volte-face le 29 décembre – considère qu’il n’y a que des ragots dans le dossier mais en aucun cas des éléments judiciaires à charge. Sans exclure la « piste russe », les membres du Bureau se montrent beaucoup plus prudents que Langley sur le sujet, affirmant tirer des « conclusions très différentes de celles de la CIA ». 
Plusieurs médias, comme The Intercept, indiquent également que les sources anonymes de la CIA s’exprimant dans les colonnes du Washington Post pour accuser Moscou n’apportent pas d’éléments probants afin de soutenir les accusations qu’ils émettent. D’autres observateurs considèrent que les preuves techniques présentées – comme l’utilisation d’un traitement de texte configuré en russe – ou le fait que les piratages ont majoritairement eu lieu pendant les heures diurnes du fuseau horaire de Moscou, sont insuffisantes pour incriminer la Russie. Enfin, Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, a déclaré lors d’une interview que la source des e-mails que son site avait révélés n’était pas la Russie[6].
Concernant les cyberattaques « identifiées » dans le Vermont, les dirigeants de la société Burlington Electric, en charge de la gestion du réseau électrique local, ont déclaré que le code malveillant avait été détecté « dans un ordinateur portable qui n’était pas connecté aux systèmes de contrôle du réseau » et qui a été immédiatement isolé. Les responsables de la sécurité de Burlington ont reconnu qu’ils ne savaient déterminer à quel moment ce code était entré dans l’ordinateur, ni si les « hackers russes » avaient eu pour intention de perturber le fonctionnement du système ou d’observer s’ils pouvaient le pénétrer. A noter que les représentants du département de l’Energie et du DHS ont refusé de commenter ces faits.
Ainsi, concernant ces deux affaires, en l’état actuel des choses, il n’y a ni preuve avérée, ni commission parlementaire, ni enquête judiciaire, ni unanimité au sein de la communauté du renseignement. A tel point que le motif officiel de l’expulsion des diplomates russes n’est pas le supposé hacking des ordinateurs du Parti démocrate, mais un vague prétexte de « harcèlement diplomatique », ce qui en dit long sur les supposés éléments à charge. Le président élu Donald Trump a d’ailleurs mis en cause la véracité des renseignements à l’origine des accusations à l’égard de Moscou. 
Autant dire que nous sommes là dans une confusion totale, qui ne peut que susciter des doutes majeurs quant à la réalité des faits présentés. Une grande partie des journalistes américains sentent qu’ils sont au cœur d’une manipulation orchestrée par l’administration sortante et sont plutôt assez prudents dans cette affaire.
Quand bien même certaines de ces accusations seraient-elles fondées, rappelons que ce que la Maison-Blanche reproche à ces hackers c’est d’avoir dévoilé des e-mails authentiques mettant en lumière les turpitudes d’Hillary Clinton et de son entourage, suite à quoi le FBI aurait du réagir et poursuivre la candidate en justice, ce qu’il n’a pas fait. En somme, les « hackers russes » ont joué le rôle de Whistleblowers, lequel est constamment encouragé par Washington partout dans le monde lorsqu’il s’agit de lutte contre la corruption, la fraude ou le terrorisme. Au demeurant, personne ne semble avoir critiqué les Démocrates pour leur amateurisme coupable puisqu’ils ont été incapables de protéger leur système informatique alors même que leur candidate était l’épouse de l’ancien président et ex ministre des Affaires étrangères !
Quant à l’implication de Moscou, elle reste à prouver. Affirmer que Trump a été élu grâce à l’appui de Poutine n’a pas de sens, car si tel était le cas, l’opération aurait été d’un grand amateurisme et aurait eu pour effet de voir son soutien démasqué et son candidat décrédibilisé, ce qui aurait été totalement contre-productif.

La « vertu » américaine offusquée : quand l’hôpital se moque de la charité

Dans le cadre de l’expulsion des trente-cinq diplomates russes, Barack Obama a invité les pays « amis et alliés » des Etats-Unis à « travailler ensemble pour contrer les efforts de la Russie visant à saper les bonnes pratiques internationales et à s’ingérer dans le processus démocratique ». A l’occasion de cette affaire Washington s’érige donc en victime innocente d’une cyberagression contraire au droit international, condamne sans hésitation de telles pratiques et dénonce la volonté de Moscou d’interférer dans le processus démocratique des Etats-Unis. Si nous ignorions qu’il n’y a pas plus éloquente qu’une prostituée faisant un discours sur la chasteté, nous en tomberions à la renverse !
L’espionnage est un grand classique entre les Etats. Indéniablement, les Russes, comme les autres nations, espionnent leurs principaux rivaux, concurrents et alliés. Mais si pendant la Guerre froide, les Soviétiques étaient de loin le plus agressifs, la situation s’est inversée depuis. La croissance exponentielle de la communauté américaine du renseignement et de ses moyens font des Etats-Unis le pays du monde qui espionne le plus les autres, au prétexte de la guerre contre le terrorisme (GWOT). Entendre Washington se plaindre de l’agressivité des services russes – ce qui est au passage une réalité, aux Etats-Unis comme en Europe – laisse songeur. Utiliser un tel argument relève d’une mauvaise fois évidente 
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, Washington a conduit plus d’interventions politiques clandestines dans le monde – orientant le résultat d’élections ou soutenant des coups d’Etat[7] – que ne le fit l’URSS. Les Américains ont même théorisé le Regime Change, qu’ils ont appliqué en agissant par ONG « démocratiques » interposées à l’occasion des « révolutions oranges » dans les années 1990, du « printemps » arabe à partir de 2011, ou de la pseudo révolution de Maidan en Ukraine (2014), ou bien encore en bafouant ouvertement le droit international lors de l’invasion de l’Irak en 2003.
Il convient également de rappeler que la NSA a mis sur écoute les dirigeants politiques de la planète entière – y compris ses plus fidèles alliés -, qu’elle surveille toutes les communications électroniques mondiales et qu’elle a développé des capacités d’attaques informatiques sans équivalent dans le monde.
Ce sont les États-Unis qui ont lancé les premières cyberattaques en Iran, afin de saboter, avec l’aide des services israéliens, le programme nuclaire iranien. Cette histoire est détaillée dans les documents de Snowden dont l’authenticité n’a jamais été mise en doute. La NSA a également pénétré les réseaux informatiques de plusieurs agences et minstères de Chine. Ce sont là des actes de guerre. Et les frappes de drones comme les éliminations ciblées conduites dans le cadre de la guerre contre le terrorisme relèvent de la même logique. Or, les Etats-Unis ont toujours traité par le mépris et balayé d’un revers de la main les critiques et accusations formulées contre eux en raison de ces actes, déniant aux autres Etats comme à la communauté internationale le droit de les juger de quelque manière que ce soit. Voir donc aujourd’hui la Maison-Blanche dénoncer une violation des règles internationales – qui plus est sans guère de preuves – dont le pays aurait été victime illustre bien l’unilatéralisme qui caractérise Washington depuis la fin de la Guerre froide.

Les enjeux véritables de la crise pour l’administration Obama

Au demeurant, cette affaire survient dans un contexte très particulier, dont il importe de rappeler les nombreux paramètres.
– L’Establishment de Washington a été totalement surpris par la victoire de Donald Trump et a compris qu’un grand ménage allait avoir lieu dans lequel beaucoup de ses membres perdraient leurs positions politiques et les retombées économiques liées à leurs alliances internationales.
– Aussitôt élu, le futur président a clairement manifesté son extrême méfiance à l’égard de la communauté du renseignement et plus particulièrement de la CIA, qu’il soupçonne d’avoir eu une forte et néfaste influence sur la politique de ses deux prédécesseurs.
– Aussitôt désigné comme futur Conseiller à la Sécurité nationale, le général Michael Flynn[8] a annoncé qu’il allait recentrer l’Agence – dont il critique ouvertement les performances – sur la recherche et l’analyse du renseignement et a désigné un nouveau directeur chargé de la remettre au pas[9]. Flynn a déclaré qu’il allait confier à l’avenir l’ensemble des opérations clandestines au Commandement des opérations spéciales (USSOCOM[10]/JSOC[11]) – donc au Pentagone -, ce à quoi la CIA est déterminée à s’opposer à tout prix.
– Donald Trump, Mike Flynn, mais aussi le futur secrétaire d’Etat, Rex Tillerson – actuel président d’Exxon-Mobil – n’ont pas fait mystère de leur volonté de renouer des relations de confiance et de partenariat avec la Russie de Poutine, ce qui va à l’encontre des positions de l’administration actuelle et de ses intérêts.
Nous sommes donc là de manière évidente dans une affaire américano-américaine ou deux clans s’affrontent pour rénover ou conserver le pouvoir… avant le 20 janvier, date de prise de fonction de Donald Trump. Ainsi, Barack Obama et son administration s’emploient clairement à :
– pourrir la situation pour le début de la présidence Trump, à défaut de pouvoir remettre en cause son élection,
– saboter le rapprochement américano-russe.
Rappelons également que l’expulsion des officiels russes intervient quelques jours après la libération d’Alep par la coalition russo-syrienne et l’accord de cessez-le-feu conclu entre Russes, Syriens, Iraniens et Turcs sans la participation de Washington. Ce sont là deux déconvenues majeures de la politique étrangère américaine. Enfin, rappelons qu’Edward Snowden, la bête noire du renseignement américain, est toujours à Moscou. Dès lors, rien d’étonnant à ce que Washington multiplie les provocations vengeresses à l’encontre de la Russie.

La réaction russe 

La Russie a « catégoriquement » rejeté les accusations dont elle est l’objet, les jugeant « indécentes ». A titre de réciprocité, Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères à immédiatement proposé à Vladimir Poutine de déclarer persona non grata trente et un diplomates de l’ambassade des États-Unis à Moscou et quatre du consulat de Saint-Pétersbourg et de leur interdire l’utilisation d’une maison de campagne dans la banlieue de Moscou et d’un bâtiment leur servant de dépôt dans la capitale. Mais le président russe a déclaré qu’il n’expulserait aucun diplomate américain, souhaitant ne pas répondre à ce « nouveau geste inamical de l’administration américaine sortante » destiné « à déstabiliser plus encore les relations russo-américaines », alors même qu’il attend l’entrée en fonction du nouveau président américain pour rétablir avec lui des relations de confiance entre les deux pays. Donald Trump a salué aussitôt « l’intelligence » du président russe. Force est de constater l’astuce avec laquelle Vladimir Poutine a su éviter le piège tendu par l’administration américaine, désamorçant ainsi une crise aurait pu provoquer une tension majeure.

*

Le psychodrame sur le prétendu mais non étayé piratage russe n’a pas peut-être pas encore atteint son paroxysme, car il reste trois semaines avant l’investiture de Donald Trump. Mais déjà, cette affaire, dans laquelle le grotesque le dispute à l’absurde, s’affirme comme l’une des histoires les plus surréalistes des relations internationales  contemporaines. 
Conséquence de la croissance exponentielle des supports d’information (internet, réseaux sociaux, médias audiovisuels) depuis le milieu des années 1990, puis de l’entrée en scène des Spin Doctors à partir de 2002, le monde est entré dans une nouvelle ère de manipulation de l’information et des opinions. La combinaison d’un Storytelling efficace et de la maîtrise des canaux de communication internationaux permet de faire apparaître le faux encore plus vrai que le vrai[12]. Les justifications fantaisistes de l’invasion de l’Irak en 2003, le « roman » des « révolutions » arabes à partir de 2011, les présentations faussées de la crise ukrainienne et du conflit syrien n’en sont que les illustrations les plus visibles.
En accusant le Kremlin de vouloir pour manipuler et détruire la démocratie américaine, une partie de l’Establishment d’outre-Atlantique s’est lancée dans une tentative aussi pathétique que desespérée ayant pour but de permettre à ses membres de conserver leurs postes et de poursuivre la politique internationale de tension qu’ils ont mis en place depuis le début des années 2000, la seule qui, à leurs yeux, permette d’assurer la pérennité de la domination politique et économique des Etats-Unis sur le monde.
 


  • [1] 50 agents avaient dû alors quitter le territoire américain.
  • [2] https://www.us-cert.gov/sites/default/files/publications/JAR_16-20296A_GRIZZLY%20STEPPE-2016-1229.pdf
  • [3] De très nombreux piratages ont été attribués à ces deux groupes, dont celui qui a visé TV5 Monde en 2015.
  • [4] Nom donné par les Américains à la soit-disant opération russe.
  • [5] https://www.dhs.gov/news/2016/10/07/joint-statement-department-homeland-security-and-office-director-national
  • [6] http://www.foxnews.com/politics/2016/12/16/wikileaks-founder-assange-on-hacked-podesta-dnc-emails-our-source-is-not-russian-government.html
  • [7] Guatemala, Iran, Vietnam, Indonésie, Argentine, Philippines, Bosnie… pour ne citer que quelques exemples célèbres, sans parler des interventions dans la vie politique européenne pendant la Guerre froide, notamment en France et en Italie.
  • [8] Ancien officier des forces spéciales et ex directeur du renseignement militaire (DIA).
  • [9] Il lui reproche notammment d’avoir envoyé les analystes sur le terrain, ce qui leur a fait perdre tout recul, altérant considérablement les capacités d’analyse de l’Agence. Il est par ailleurs déterminé à restreindre son autonomie, considérant qu’elle est devenue une véritable « armée privée » imposant régulièrement sa vision de la situation internationale à la Maison-Blanche.
  • [10] United States Special Operations Command.
  • [11] Joint Special Operations Command.
  • [12] Le 30 décembre, des responsables américains ont « informé anonymement » certains médias que la Russie avait fermé l’école anglo-américaine de Moscou en représailles à l’expulsion de ses diplomates. CNN a été la première à diffuser cette information, largement reprise par les réseaux sociaux… qui est évidemment dénuée de tout fondement 

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