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Un endroit de rêve pour vos vacances

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Smart cities et mono villes russes

En novembre 2016 s’est tenu à Yekaterinburg le forum sur l’avenir des régions russes où j’ai été invité à présenter mes travaux sur la reconversion des monovilles russes en smart cities comme levier de la transformation de l’économie russe.

Ce forum a permis d’évaluer la maturité de la stratégie de développement russe face aux enjeux globaux qu’elle a à affronter: héritage du passé soviétique, tissu urbain inapproprié, enjeux géopolitiques de construction d’une économie capable de jouer dans la cour des grands. La question urbaine concentre tous ces enjeux.


La Russie hérite de son passé soviétique une structure industrielle qui fut performante à l’ère de la production de masse de la II° révolution industrielle mais handicapante pour entrer dans le nouveau paradigme techno-économique[1]. Une industrie lourde peu axée sur la transformation et la recherche de rendements croissants, une rente de matières premières jusqu’à la crise des sanctions et la baisse du prix du pétrole, voilà autant de facteurs ne favorisant pas la transition de l’économie russe vers l’économie informatisée de la III° révolution industrielle, l’iconomie[2].

Le tissu urbain russe concentre tous ces handicaps, d’autant plus que la population russe est urbanisée à 75%.  Les villes de l’époque soviétique ont été construites sur le principe de mono-industries d’où le nom de monovilles. On compte 335 monovilles en Russie, soit 31% du PIB, regroupant 16 millions d’habitants qui, eux aussi, sont mono qualifiés ce qui handicape la transition[3].  La situation est identique à une ville comme Detroit aux Etats-Unis qui a connu la prospérité à l’âge de l’automobile de la production de masse puis a périclité au point que la seule solution a été d’en réduire le périmètre pour la reconvertir, laissant les parties abandonnées en friche. Autre point commun avec Detroit, ces villes sont souvent des villes-entreprises, dominée par une seule entreprise, liant le destin d’une ville et d’une entreprise.

Ces villes se répartissent sur le territoire russe en fonction des zones d’extraction des minerais et matières premières et des zones industrielles. Ces dernières, éloignées des centres industriels, sont peu connectées aux autres activités et d’autant plus condamnées à la mono activité.

Il en résulte un sérieux handicap pour l’économie russe :

  • Les monovilles ne permettent pas la synergie entre activités économiques, source de rendements croissants, condition d’autant plus nécessaire dans les modèles d’affaires de l’iconomie.
  • Un poids pour les finances publiques, ces villes devant être subventionnées pour survivre. En 2010 le gouvernement russe a mis en place un plan de soutien de 27 milliards de roubles pour 27 monovilles, ce qui n’est qu’un palliatif et non un remède structurel[4].
  • Une dynamique urbaine qui reste à l’écart du mouvement en cours de reconversion des issus urbain en mettant à profit les technologies de l’iconomie.

Ces handicaps spécifiquement russes et anciens sont d’autant plus problématiques que la transition urbaine est un phénomène mondial qui constitue un marché évalué à 350 milliards USD pour les trente prochaines années du fait du développement et de l’urbanisation des pays émergents et du développement des technologies numériques appliqués à la ville.

Le modèle urbain des pays industrialisés est non-durable en ce qu’il ne peut gérer la réduction des atteintes à l’environnement et à son propre capital social et humain et devient un obstacle au développement. Il connaît au moins trois goulots d’étranglement : La consommation d’énergie, la pollution et les couts sociaux (stress, santé, criminalité …) induits par une croissance urbaine dysfonctionnelle. Il faut y ajouter le coût de renouvèlement des infrastructures qui devient considérable sans apporter un mieux au modèle actuel de la ville s’ils sont entrepris à modèle d’affaires constant.

Ces coûts directs pèsent sur la croissance alors qu’ils peuvent être des opportunités d’innovation. Les considérer comme des couts de gestion va entraîner le report des investissements nécessaires, alors que, à minima, si l’on intègre dans le calcul leur impact sur les externalités, l’opération est largement bénéficiaire.

L’association américaine des ingénieurs civils calcule que le manque d’investissement dans la gestion de l’eau se traduit par un surcout pour le monde économique de 147 milliards de dollars et de 59 pour les ménages, qui supporteront à l’horizon 2020 un surcout de 900$ pour le traitement de l’eau. L’investissement requis est de 84 milliards $ qui se traduiraient par une réduction des couts pour les entreprises, la protection de 700 000 emplois, 541 milliards en revenu des ménages, 460 en PIB et 6 en export. Le même calcul a été fait pour la rénovation du réseau électrique et du réseau de transport, les ports, les canaux, les aéroports. Dans tous les cas de figure, le retour sur investissement en impact sur le PIB, les exportations, les emplois et le budget des ménages est appréciable.

Alors que la gestion publique classique raisonne en termes de couts et de dépense publique – dont la réduction est une obsession dans la théorie dominante – la stratégie de transition vers des villes intelligentes doit être considérée comme un investissement dans l’innovation, pour autant que ce concept soit correctement compris et maîtrisé dans sa mise en œuvre.

Les enjeux du développement de villes intelligentes sont ceux de l’industrialisation des pays émergents. La croissance urbaine est liée au développement, à l’industrialisation et va redistribuer les cartes des facteurs de puissance liés au développement urbain vers le Sud et surtout vers l’Est (l’Asie). McKinsey calcule que sur le groupe des 600 plus grandes villes, 380 se trouvent dans des pays développés et contribuent à plus de 50% du PIB mondial en 2007. Les 280 villes situées dans des pays en développement ne contribuent qu’à hauteur de 10% du PIB mondial. En 2025, 136 nouvelles villes seront entrées dans ce groupe des 600, toutes dans les pays émergents dont 100 en Chine, 13 en Inde et 8 en Amérique latine.

La nature de cette croissance va changer de manière assez radicale : alors qu’en 2007, 23 mégacités (plus de 10 millions d’habitants) produisaient 14% du PIB mondial, on trouvera en tête du classement des 600 230 villes de taille intermédiaire (entre 150 000 et 10 millions d’habitants), toutes dans des pays émergents. Contrairement à la perception commune, ce ne sont pas les mégacités qui vont porter la croissance urbaine à l’horizon 2025 : 423 des 600 villes seront des villes intermédiaires des pays émergents qui porteront 45% de la croissance.

La transition des monovilles vers des villes intelligentes concentre tous les enjeux d’une politique d’innovation pour la Russie pour la faire entrer dans le cercle des grands joueurs de l’iconomie, ce qui peut être le cœur d’une politique de contre-sanctions où elle profitera de ce blocus temporaire pour s’industrialiser par l’innovation territoriale et la rénovation urbaine.

La Fédération de Russie est classée 48° parmi les 50 pays à haut revenu du Global Innovation Index 2015, avec des points forts : l’éducation et le niveau scientifique, la production de technologies, et des points faibles : le cadre institutionnel et réglementaire, une transmission insuffisante du savoir scientifique des universités vers les entreprises, et un point très faible : l’accès au crédit. Il résulte de cet environnement une insuffisante dynamique des PME qui sont au cœur de l’innovation, qui trouve sa source dans l’absence de dynamique entrepreneuriale dans la Russie soviétique, qui s’est effondrée durant la période post-soviétique jusqu’en 1998 avec l’effondrement institutionnel de la Russie, mais connaît une reprise handicapée par un cadre institutionnel encore instable et un problème d’accès au crédit qui devrait faire l’objet d’une priorité des politiques publiques[1]. Avec le crédit, la question de la corruption reste préoccupante notamment dans le cadre de l’accueil d’entreprises étrangères pouvant participer au transfert de technologie[2].

Prendre comme axe structurant la transition des monovilles vers des smart cities permettra d’intégrer tous ces aspects dans une politique publique volontariste et de faire de la Russie une grande nation innovante basée sur un développement organique. En ouvrant les marchés de la reconversion des monovilles aux investisseurs occidentaux, dès lors que la Russie aura développé ses compétences d’intégration système – compétences techniques et d’ingénierie, institutionnelles et politiques – les industriels occidentaux de l’iconomie transféreront de facto leurs technologies, comme cela s’est passé dans la stratégie de développement chinoise après 1978. La transformation des monovilles apparaît comme le chantier critique du changement de paradigme de l’économie russe : Rééquilibrage des termes de l’échange par la capacité d’exporter son savoir-faire dans les pays émergents pour y concurrencer l’influence américaine, développement technologique par celui de la capacité d’absorption[3] des technologies de pointe, développement de la formation et des qualifications et développement politique et social comme capabilité[4] essentielle d’un développement organique de l’économie.

[1] Cf Thèse de Madame Anna Khlopova « « Les problèmes de développement des PME en Russie de 1990 à 2012 », EHESS, Paris 2016.

[2] La question de la corruption joue également un rôle géopolitique avec le déploiement des lois extra-territoriales américaines prises en application de la Convention de l’OCDE de 1998 réprimant la corruption dans l’accès aux marchés, permet aux Etats-Unis d’infliger des sanctions très lourdes aux entreprises prises verser des commissions, ce qui peut, comme dans le cas du Français Alstom achetée par GE, amener ces entreprises à passer sous pavillon américain. Toute connaissance d’une pratique de commission sur le territoire russe ou autre par l’administration américaine peut lui permettre de menacer toute entreprise étrangère entrant en affaire avec une entreprise russe des sanctions les plus lourdes, le délit étant caractérisé par le seul fait d’avoir eu connaissance des faits délictueux et de ne pas les rapporter à l’administration américaine et d’y régler une amende transactionnelle, accompagnée de mesure de compliance qui permettent de fait aux services américains d’entrer dans le système d’intelligence économique de la firme. Voir Claude Rochet « Le dispositif américain de lutte contre la corruption (FCPA), une arme d’intelligence économique. » CERGAM Aix Marseille Université et Service d’intelligence économique Ministère économie et des finances, Paris, 2015.

[3] Pour les fondateurs du concept (1990) Cohen et Levinthal il s’agit de « L’aptitude à reconnaître la valeur de l’information nouvelle, à l’assimiler, et à l’appliquer à des fins commerciales […] ». Mais bien au-delà il s’agit de la capacité d’assimiler de la connaissance nouvelle pour résoudre des problèmes. La capacité d’absorption est à la base de l’évolution culturelle et organisationnelle pour acquérir, assimiler, transformer et exploiter de la connaissance nouvelle.

[4] La « capabilité » s’applique à des systèmes et à des processus et identifie une aptitude à l’exécution d’un ensemble de tâches et à l’évolution du système, et la « capacité » s’applique aux individus pour évaluer s’ils sont réellement en capacité de faire au regard des libertés et des compétences dont ils disposent. La maîtrise de la technologie dépend de « capabilités sociales » comme l’a identifié l’économiste Abramovitz (« Catching Up, Forging Ahead, and Falling Behind » Moses Abramovitz Journal of Economic History, Volume 46 ,Issue 2, The Tasks of Economic History (Jun.,1986),385-406) et sont très dépendantes des phénomènes de trajectoires et des interactions entre les divers réseaux au sein d’un territoire et plus encore au sein d’un pôle : réseaux scientifiques, d’enseignement, de télécommunication, de circulation et du cadre institutionnel et réglementaire.

[1] Claude Rochet « Carlota Perez’s contribution to the research program in public management: Understanding and managing the process of creative destruction in public institutions and organizations” in Festchrift in honor of Carlota PerezAnthem Press, London 2007

[2] Claude Rochet et Michel Volle « L’intelligence iconomique : les nouveaux modèles d’affaires de la III° révolution industrielle », De Boeck Université, Louvain 2015.

[3] Kirsanova N.Y., Lenkovets O.M. « Solving monocities problem as a basis to improve the quality of life in Russia ». Life Sci J 2014;11(6s):522-525] (ISSN:1097-8135). http://www.lifesciencesite.com. 109

[4] The World Bank in Russia, Russian Economic Report, 2010

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