La Russie aux travers de ses dirigeants - Site de Claude Rochet

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Economie du développement

La Russie aux travers de ses dirigeants

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Jacques Sapir

Recension de: Hecht E., (sous la direction de), La Russie des Tsars – d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, Paris, Perrin-l’Express, 2016, 418p.

 

Ce livre se veut un ouvrage de vulgarisation sur la Russie écrit tant pas des universitaires renommés, comme Jean-Pierre Arrignon, Stéphanie Burgaud, Philippe Compte, Nicolas Werth et, bien entendu Mme Hélène Carrère d’Encausse, et des journalistes ou des essayistes comme Jean-Christophe Buisson, Bernard Lecomte ou Emmanuel Hecht. Il en découle un ouvrage souvent plaisant, parfois très intéressant pour un public cultivé, mais aussi parfois inégal ; c’est la loi du genre.

L’idée de retracer l’histoire de la Russie à travers ses dirigeants et ses « grands hommes », y compris quand ces derniers furent des femmes, est un parti-pris que l‘on peut parfaitement accepter car il permet d’accrocher l’attention du lecteur, qui n’est pas supposé être un spécialiste. Le choix des Tsars et des dirigeants de l’URSS et de la Russie moderne s’en déduit, même s’il peut inciter le lecteur à penser une continuité de l’histoire, qui s’avère bien plus problématique que l’effet de liste induit par les différents chapitres. Notons, d’ailleurs, que certains personnages, qui n’eurent pas le statut de dirigeant suprême, auraient mérité de figurer dans cette liste, que ce soit des grands ministres (Vyshnegradsky, Witte) ou que ce soit des figures de réprouvés, comme Stenka Razine, Emelian Pougatchev ou encore Léon Trotsky. Il est parfois important de lire l’histoire à travers la figure de ces personnages de l’ombre ou de ces réprouvés.

La naissance de la Russie moderne

Le premier chapitre s’ouvre sur Ivan le Terrible. La tache à laquelle s’est attelée Jean-Pierre Arrignon est ardue, car si le mythe d’Ivan est bien connu, sa réalité historique est plus difficile à cerner. Arrignon présente d’ailleurs finement les deux, et il insiste sur la construction d’une « image » d’Ivan qu’il va confronter, à travers diverses sources, avec ce que l’on peut savoir de la réalité. Ce premier chapitre donne le ton de livre. Savant sans être pédant, clair sans tomber dans la facilité, Arrignon nous transporte, autant que cela se peut, dans la Russie du XVIème siècle. Le succès de son entreprise est total, mais en même temps il en montre les limites. Les structures sociales de la Russie ne sont qu’entre-aperçues. Les relations entre russes et tatars ne sont pas véritablement traitées. L’historiographie russe, depuis le XIXème siècle a présenté les invasions tatars comme la cause principale de ce qui était considéré comme l’arriération du pays. Pourtant, cette vision est largement le produit d’une forme de représentation idéologique qui présente l’occident comme avancé et l’orient comme arriéré. Il n’est pas sur que les futurs historiens du XXIème siècle, la partagent. On sait que les tatars apportèrent avec eux des éléments de modernité, comme l’impôt en monnaie ou une forme de centralisation qui fut reprise avec profit par le pouvoir russe.

Thierry Sarmant reprend la méthode dans son chapitre consacré à Pierre le Grand. Lui aussi, il présente de manière très intéressante le contraste entre l’image du Tsar et la réalité de son pouvoir tout comme celle de l’homme. On peut regretter qu’il ne consacre pas plus de place à s’interroger sur le processus de modernisation engagé par Pierre le Grand, processus qui en un sens fut décisif pour la construction de la Russie moderne, mais qui s’accompagne aussi d’une forme d’archaïsation des structures sociales. Pour moderniser, Pierre avait besoin d’argent, mais pour obtenir cet argent il dû renforcer l’emprise du servage, ce qui conduisit à geler en un sens les structures sociales du pays. La question de la permanence intertemporelle de schémas de développement, car ce schéma de la modernisation par le haut va profondément marquer la Russie, ne va pas sans soulever des interrogations théoriques essentielles pour l’économie et les sciences sociales.

Sommes nous en présence d’un « effet de sentier » particulièrement puissant, ou devons nous analyser cette permanence comme une apparence, les acteurs du présent ré-utilisant à d’autres fins des moules institutionnels passés? La persistance de certaines formes institutionnelles dans des modèles de développement étalés sur près de 120 ans traduit-elle la pertinence de ces formes par rapport aux problèmes du développement ou au contraire la persistance d’habitudes passées, que l’on aura alors tendance à qualifier d’archaïsmes ?

Les questions sont donc nombreuses. Certaines ont trait à la permanence de représentations, d’institutions, de pratiques comme de formes sociales. Traduisent-elles une pathologie, au sens durkheimien du terme, ou au contraire doivent-elles être pensées comme des nécessités fonctionnelles à l’émergence de formes nouvelles ? Ce qui est sous-jacent à cette interrogation c’est la pertinence même du couple moderne/archaïsme qui n’est pas seulement un outil dont on use et abuse, mais aussi une redoutable source de jugements normatifs et d’épithètes péjoratives.

L’avortement de la construction d’un Etat moderne et le paradoxe de la puissance

Philippe Delorme nous offre un plaisant troisième chapitre sur ce qu’il appelle le « Siècle des Tsarines », tout en insistant sur un fait qui est capital : l’instabilité des règles successorales dans la Russie de l’époque, ce qui entraîne une multiplication des complots et des coups d’Etat. Il faut cependant attendre le quatrième chapitre consacré par Hélène Carrère d’Encausse à Catherine II dite « Le Grand », pour que l’on soit confronté à une véritable tentative d’histoire sociale au travers du portrait d’un personnage tout à fait fascinant. Catherine, une princesse allemande choisie pour épouser le Tsar, est en réalité une usurpatrice, mais une usurpatrice qui construit petit à petit sa légitimité. A l’inverse du Tyrannus ab exertitio, elle est parvenue au pouvoir par des voies injustes mais la justesse de son gouvernement va lui conférer une légitimité dont elle était dépourvue au départ.

Une bonne partie du chapitre est alors consacrée à la « Grande Commission » qui aurait dû aboutir à une réforme du cadre légal de la Russie. Mais, c’est un exercice délicat que celui de vouloir réformer sans donner la parole aux premiers intéressés. Le résultat de cette Grande Commission seront les Nakaz, ensemble d’instructions qui seront jugées à ce point subversives qu’elles seront interdites en France et qui déclencheront l’enthousiasme des hommes des lumières, ces hommes qui s’apprêtent à devenir, selon l’expression de l’historien Gilles Manceron, des hommes (et des femmes) de la liberté. Hélène Carrère d’Encausse montre parfaitement que Catherine ne saurait être résumée à la correspondante de Voltaire, à celle qui fit venir Diderot à Saint-Pétersbourg. Elle montre comment Catherine est celle qui a fait de la Russie une grande puissance, qui l’a introduite de manière décisive dans le concert des nations européennes mais aussi dans le refoulement progressif de l’empire Ottoman. Elle fut bien aidée par des ministres qui, s’ils ne furent pas tous intègres furent du moins compétents et des généraux de grande valeur comme Souvorov et Koutouzov, qui vont établir les bases de ce qui se révélera, au XIXème siècle et au XXème siècle l’art militaire russe.

On peut simplement regretter que l’épisode qui vit un grand marin américain, considéré comme le « père » de la marine des Etats-Unis, John-Paul Jones, se mettre au service de la Russie ne soit pas cité. Cet épisode est symptomatique de ce qui va devenir au XIXème et au XXème siècle un problème décisif pour la Russie : ses relations avec les Etats-Unis. C’est dans les développements consacrés au « front intérieur », et à la révolte de Pougatchev, que tout le savoir de Mme Carrère d’Encausse, mais aussi tout son talent, se révèle. Elle montre bien comment et pourquoi cette révolte porte en elle les tragédies futures de la Russie, et découle, en un sens, du fait que le travail de réforme de la Grande Commission n’ait pu être mené à bien. Elle montre tout le danger que constitua pour le tsarisme, et pour la Tsarine, cette révolte qui avait su faire l’union entre la paysannerie serve, les cosaques (qui ne connaissaient point le servage), mais aussi les « vieux croyants ». Cette révolte de Pougatchev est à la fois un moment qui marqua durablement l’opinion cultivée (que l’on se souvienne de la Fille du Capitaine d’Alexandre Pouchkine) mais qui montra les faiblesses récurrentes de la Russie tsariste. Elle souligne en fait la sous-administration de l’empire tsariste.

Le piège mortel du conservatisme

Les problèmes récurrents liés à la structure sociale de la Russie se manifesteront sous Paul 1er et sous Alexandre 1er de diverses manières, mais auront tendance à être relégués au second plan par des problèmes politiques majeurs. La Russie doit faire face à l’ébranlement politique provoqué par la Révolution française, et par les convulsions militaires que cela entraîne. Cela est particulièrement vrai sous le règne d’Alexandre 1er, dont Marie-Pierre Rey dresse un très beau portrait, et qui tentera de mettre en œuvre certaines réformes (déjà contenues en fait dans le projet de la Grande Commission) mais qui va prendre peur du fait de la menace sur la stabilité européenne que fait peser Napoléon 1er. Le basculement du Tsar vers une politique profondément conservatrice, tant en politique étrangère qu’en politique intérieure, n’était pourtant pas acquis lors de son avènement. Son projet utopique de rénovation conservatrice de l’Europe se heurtera aux intérêts des uns et des autres. Son mysticisme par contre s’exprime pleinement dans sa politique intérieure à partir de 1812. Cela le conduira vers une politique ouvertement réactionnaire, qui donnera naissance, en réactions aux premiers groupes révolutionnaires en Russie. Le blocage que la question du statut social de la paysannerie va s’avérer lourd de menaces, qui éclateront progressivement sous ses successeurs.

Or, le successeur immédiat d’Alexandre 1er, Nicolas 1er, dont le portrait est une nouvelle fois du à la plume de Marie-Pierre Rey, va se révéler, lui aussi, un ferme partisan du pouvoir traditionnel russe, combinant un conservatisme qui tire vers la réaction avec un paternalisme largement teinté de religieux. Il est vrai que son règne, ou plus précisément ses prémices, fut marqué par la tentative de coup d’Etat du 14 décembre 1825. Mais, la répression du soulèvement polonais de 1831 va conduire à un durcissement progressif du régime. Quand se déclenchera la Guerre de Crimée en 1853, le retard pris par la Russie Tsariste, qui avait pourtant été la première puissance européenne en 1815, se révélera. La mort de Nicolas 1er fait dès lors entrer la Russie dans le tourbillon des réformes, mais avec un retard de près d’un demi-siècle, ce qui se révèlera le problème insurmontable du régime tsariste.

La question de l’émancipation des serfs de Russie devient alors centrale[1]. Il faut cependant bien comprendre les enjeux précis de la fin du servage en Russie qui ne sont autres que la construction d’un Etat moderne, qui était en gestation dans les réformes imaginées par Catherine II mais qui fut repoussé par les décision d’Alexandre 1er et de Nicolas 1er. Car, cette question de l’abolition ne pouvait se résumer à simple changement de statut et mettait en cause la structure même de l’Etat telle qu’elle s’était constituée depuis le règne de Pierre le Grand[2]. L’existence d’un système de servage avait bien été perçue par les contemporains comme une anomalie et un archaïsme. Elle avait suscité de nombreux écrits, dés la fin du XVIIIème siècle. Elle est restée comme la preuve d’une arriération de la Russie impériale. On peut reprendre à cet égard la citation de Georges Duby, tirée de l’article qu’il écrivit dans Encyclopaedia Universalis : « Alors qu’en Europe de l’Ouest, il ne reste que quelques vestiges du servage à la fin du Moyen-âge, en Russie et plus largement dans l’Est de l’Europe, une nouvelle forme de servage se développe et demeure jusqu’à son abolition tardive, au milieu du XIXèmesiècle » [3].

En fait, le servage russe correspond à une réalité bien différente de l’institution moyenâgeuse qui fonctionna en Europe occidentale. On peut le rattacher aux problèmes fiscaux d’un État confronté à l’immensité de son territoire et au (relativement) faible nombre d’hommes. Rappelons qu’au XVIIIème siècle la France était aussi peuplée que la Russie. Mais, cette institution qui est fonctionnellement d’origine fiscale, s’enracine aussi dans un passé communautaire de la paysannerie slave. De ce point de vue, le servage est plus un système qu’un simple statut, c’est à dire qu’il constitue un ensemble d’institutions se renforçant l’une l’autre. Dans ce système, une institution occupe une place particulière, c’est la commune rurale. Roger Portal a bien décrit de quoi il s’agit : « Le Mir ou Obscina recouvre la Communauté agraire et le Village communautaire. Ces deux termes sont traduits souvent par le terme de « commune ». C’est une communauté paysanne à base foncière. Les terres de la communauté sont concédées collectivement par le propriétaire noble, à titre précaire jusqu’en 1861 »[4]. Alexandre II, quand il monte sur le trône, sait très bien qu’il devra changer radicalement ce système, car des comités, plus ou moins secrets, travaillaient sur la question de l’abolition du servage depuis Catherine II.

Cette question de l’abolition du servage ouvre la voie a une intéressante comparaison avec l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis, qui est en particulier développée par Catherine de Montlibert[5]. Elle souligne aussi les débuts d’une opinion publique, à la fois nationale et internationale dont le rôle va s’avérer extrêmement important dans la maturation de ces idées. C’est dire toute l’importance du chapitre consacré par Stéphanie Burgaud à Alexandre II.

Le dilemme de la modernisation

Un point cependant manque ici à ce livre : c’est une perspective comparatiste. Bien sûr, le format même des différents chapitres rendait très difficile la construction d’une comparaison. Notons pourtant qu’Hélène Carrère d’Encausse s’y est essayé par petites touches dans son chapitre sur Catherine II. La tâche n’était donc pas impossible. Elle s’avérait de plus essentielle si l’on voulait réellement percevoir et faire comprendre les dilemmes de la modernisation. La comparaison la plus classique dans l’historiographie, est celle qui compare la trajectoire de la Russie avec le développement du Japon sous la « Restauration Meïji ». La persistance de relations sociales traditionnelles, tout comme celle de formes anciennes d’organisation économique, ont été des éléments décisifs dans le succès de la stratégie de l’ère Meïji[6]. Le succès de toute stratégie de modernisation passe, très probablement, par la capacité à réutiliser des formes traditionnelles et non par la projection et l’application, directes et intégrales, de l’ensemble des formes réputées modernes et directement empruntées à des sociétés considérées comme plus avancées[7]. On peut alors considérer que le couple moderne/archaïque  fait ici la preuve de sa vacuité. Cette démarche présente l’immense mérite d’offrir une rupture concrète avec une vision de l’histoire qui se focalise sur les « temps nouveaux » et la notion d’accélération du temps[8]. Le nouveau ne peut se développer qu’en s’appuyant sur la permanence d’éléments plus anciens. Tout d’abord parce qu’il est matériellement impossible de transformer la totalité d’un édifice social en un seul mouvement. Ensuite parce que, quand bien même aurions-nous à notre disposition les moyens matériels et politiques pour pouvoir prétendre à la possibilité d’une telle approche, cette dernière n’en serait pas moins impossible en raison des résistances spontanées des acteurs.

L’une des raisons fondamentales de cette résistance tient aux limites cognitives des individus[9]. Ces dernières n’expriment pas simplement le fait qu’il est impossible de tout savoir mais plus simplement qu’il est en fait impossible de traiter la totalité des signaux engendrés par l’environnement de manière simultanée[10]. Si l’on adopte le point de vue des auteurs se réclamant de la rationalité limitée[11], l’incertitude ne provient plus d’un manque d’information comme le prétend la théorie économique standard[12], mais résulte en réalité d’un excès de signaux qui sature les capacités de traitement de l’opérateur. Ainsi, pour pouvoir concentrer notre attention et notre réflexion sur un problème donné, nous devons en certains cas non pas oublier les autres, mais supposer que la répétition de gestes passés constituera une réponse adéquate[13]. En d’autres termes, l’innovation n’est rendue possible en un point que par la présence de routines en d’autres. Les routines ont alors pour fonction de limiter l’extension des dissonances cognitives induites par des innovations en certains points, ou par les incertitudes issues des innovations adoptées par autrui[14].

Un point qui est aussi extrêmement important est celui du vécu de l’émancipation, tel qu’il nous est accessible par les textes de ceux que l’on appelle les « médiateurs de paix »,  ou mirovoï posrednik, qui sont des personnes désignées par le pouvoir pour superviser l’application des lois d’émancipation et mis en place conformément au Manifeste de l’empereur Alexandre II du 19 février 1861. Qu’il s’agisse d’Anatole Kulomzin (1838-1923) ou de Léon Tolstoï (1828-1910), leurs témoignages sont évidemment particulièrement précieux et ils n’ont pas toujours été exploités[15]. Ces médiateurs sont chargés de promouvoir et de favoriser la compréhension de la réforme par les deux parties en présence, les seigneurs et les paysans. Ils sont donc en contact avec ces deux parties. De récents travaux mettent en évidence leur contribution dans le développement de la société civile[16]. L’exploitation de ces sources donne à cet ouvrage une dimension nouvelle, et l’enrichit considérablement. C’est bien un apport important à la question de l’émancipation des serfs. On mesure l’impact qu’a eu cette question sur la construction de la Russie moderne et la naissance d’une véritable société civile. On mesure donc bien les enjeux de cette réforme mise en place par Alexandre II qui d’une part reconnaît l’indépendance de la personnalité civile du serf, qui met en place de nouvelles institutions, mais qui déclare aussi le Mir comme étant une entité d’État. De ce fait, l’inachèvement de la réforme condamne la Russie à rester dans un « entre-deux », qui va se révéler profondément déstabilisateur.

Le développement de l’industrie

La question de l’abolition du servage a longtemps était considérée du point de vue de la modernisation économique de la Russie. Ceci est bien trop restrictif. Mais, il est aussi que cette modernisation, et avec elle l’émergence d’une véritable industrie manufacturière, impliquait bien l’abolition du servage. Les chapitres consacrés à Alexandre III et à Nicolas II abordent cette question. C’est là où l’on peut regretter qu’Emmanuel Hecht n’ait pas jugé bon de chercher des contributeurs qui soient capables de dresser le portrait des deux ministres les plus importants que la Russie ait connue à cette époque, Yvan Vyshnegradsky et Sergueï Witte.

Le modèle de développement mis en œuvre en Russie de 1880 à 1914[17] a été marqué par une forte emprise de l’État sur l’activité économique[18], soit directement à travers l’action des entreprises publiques et le budget de la défense, soit indirectement par le biais de la politique monétaire[19] et fiscale[20]. Ce modèle s’est caractérisé par une croissance forte au moins jusqu’à la guerre Russo-Japonaise de 1904-1905[21]. Cette croissance a cependant recouvert un certain nombre de déséquilibres ; non seulement s’est elle largement faite au détriment du monde rural, sur lequel pesa un poids fiscal considérable[22], mais il est peu probable qu’elle ait pu aboutir à une convergence avec l’Europe occidentale. En effet, si il est incontestable que l’on voit se développer en Russie un groupe social d’entrepreneurs, ce dernier est traversé de clivages antagoniques. On distingue nettement dans les premières années du vingtième siècle une opposition croissante au sein du monde industriel en constitution. Il y a une nette différence entre des grandes entreprises, situées en Ukraine et dans le bassin qui va de la Pologne à Saint-Petersbourg, souvent liées aux capitaux étrangers et tributaires de l’aide de l’État, et des entreprises petites ou moyennes. Celles-ci sont situées dans la région de Moscou, la région des Terres-Noires et sur le cours supérieur de la Volga. Leurs propriétaires sont en conflit ouvert avec le pouvoir, tant pour des raisons économiques que politiques[23]. Le poids des communautés religieuses, et en particulier celle des « vieux-croyants »[24], est considérable dans le développement de ce capitalisme autochtone. L’opposition entre les deux groupes tourna au conflit ouvert, dans les années qui précédèrent immédiatement le premier conflit mondial. Ceci traduit un second déséquilibre, le fait que la croissance économique n’arrive pas à trouver des facteurs endogènes d’alimentation.

Car, pour spectaculaire qu’ait été la croissance de 1885 à 1905, elle n’a pas induit un processus où l’enrichissement de certains groupes sociaux permettrait de fournir à l’économie son propre aliment. Ainsi, après la dépression entamée en 1903 et prolongée par la guerre de 1904-1905, la reprise de la croissance est très largement tirée par les commandes de matériel issues du budget militaire[25], ce qui conduit à relativiser les thèses sur le développement autonome du capitalisme en Russie[26]. A l’exception de la pression fiscale, qui peut d’ailleurs conduire à des drames comme avec le développement de famines locales à la fin du XIXème siècle, les relations monétaires et marchandes mordent peu sur le monde rural[27] qui, et c’est une différence notable avec le schéma de développement de l’Europe occidentale au XIXème siècle, reste assez largement à l’écart d’une croissance portée soit par l’exportation (pour les matières premières) soit par les dépenses publiques.

Le système bancaire russe avant 1914 présente des caractéristiques qui ne sont pas sans rappeler celles de la période post-soviétique. On retrouve une articulation, souvent problématique, entre quelques très grandes banques et de nombreuses banques de petite taille[28]. Le nombre des grandes banques a peu varié dans le temps, même si elles ont considérablement développé leur réseau de filiales entre 1990 et 1914. Le nombre des sociétés de crédit a, pour sa part, littéralement explosé entre 1900 et 1914, avec un assouplissement de la règlementation bancaire. Les banques municipales, qui avaient joué un rôle important à la fin du XIXème siècle, ont vu quant à elles leur importance se réduire considérablement, même si la valeur moyenne de leur capitalisation augmente. Le renversement de tendance entre la part réciproque des banques municipales (liées au financement des infrastructures locales) et des sociétés de crédit (qui privilégient plus les relations avec les entreprises) constitue un important basculement de cette période. La concentration du système bancaire, en ce qui concerne les « grandes » banques, est encore plus évidente si on prend en compte l’actif. Les dix plus importantes de ces dernières représentent plus de 60% des actifs du secteur bancaire, et les 5 plus importantes déjà 41%.

Tableau 1

Taille et poids relatif des dix plus grandes banques russes en 1914

Nom de l’établissementLocalisation du siège socialMontant de l’actif, en millions de roublesPoids relatif en pourcentage du total des actifs des banques en société anonymePoids relatif en pourcentage du total des actifs du secteur bancaire (hors Banque Centrale)
Russko-AziatskijSaint-Petersbourg834,913,3%11,0%
Russkij dlja vnechnej torgovliSaint-Petersbourg628,410,0%8,3%
Peterburgskij MezhdunarodnyjSaint-Petersbourg617,59,8%8,1%
Azovsko-DonskojSaint-Petersbourg543,58,6%7,1%
Russkij Torgovo-promychlennyjSaint-Petersbourg496,27,9%6,5%
Volzhsko-KamskijSaint-Petersbourg424,76,8%5,6%
SoedinennyjMoscou333,85,3%4,4%
Sibirskij TorgovyjSaint-Petersbourg279,54,4%3,7%
Moskovskij-KupetcheskijMoscou279,54,4%3,7%
Kommertcheskij bank v VarchaveVarsovie217,43,5%2,9%
Total 4655,474,1%61,2%

Source: I.F. Gindin, Russkie kommertcheskie banki, Gosizdat, Moscou, 1948.

Le rôle de la Banque Centrale et de l’État fut donc déterminant[29]. La combinaison d’importantes banques de dépôts, fréquemment reliées à de grands établissements bancaires étrangers[30], et de petites banques qui sont souvent l’émanation d’entreprises industrielles auxquelles elles apportent par ailleurs un financement, n’a pas contribué à la stabilité du système bancaire. La Banque Centrale fut la principale source de refinancement du système bancaire, même si les instruments varièrent dans le temps.

Le temps des troubles et la fin du tsarisme

Les tensions et les contradictions engendrées par le processus de modernisation, mais aussi par son inachèvement, portaient en elles la fin du tsarisme. Mais, cette dernière n’avait rien d’automatique. C’est le mérite de Jean de Cars que de montrer en quoi la personnalité de Nicolas II contribua grandement à rendre le processus révolutionnaire inévitable. S’il saisit bien l’importance de la guerre de 1904-1905, avec l’humiliation d’une défaite contre le Japon[31], il ne perçoit pas le raidissement conservateur imposé par Nicolas II et qui va exacerber les contradictions latentes issues des processus économiques, ni ne mesure le rôle fondamental de la guerre de 1914-1918.

On distingue en effet nettement, à partir de la fin du XIXème siècle une opposition croissante entre les deux modèles de développement industriel. L’opposition entre les deux groupes tourna au conflit ouvert, dans les années qui précédèrent immédiatement le premier conflit mondial, à tel point que l’on peut pratiquement parler d’une insurrection larvée d’une partie de la bourgeoisie russe contre le système politico-économique du tsarisme. Les caractéristiques du modèle économique de la Russie d’avant 1914 vont se radicaliser dans le processus de mobilisation durant la Première Guerre mondiale[32]. Les dirigeants russes furent confrontés à une situation imposant une brutale restructuration de l’économie afin d’obtenir l’augmentation rapide de certaines productions. Or, à la différence majeure avec les expériences de mobilisation industrielle réalisées en Allemagne ou en France, cette restructuration se fera largement contre le gouvernement. Les échecs militaires de 1915, largement liés à l’insuffisance des approvisionnements pour l’armée, provoquent une quasi-insurrection des petits et moyens entrepreneurs contre la haute administration tsariste[33]. Devant ce qu’ils considèrent comme une faillite morale, professionnelle et patriotique de l’administration concentrée à Saint-Petersbourg (que la presse de Moscou caricature en parlant de Wilhemgrad), ces entrepreneurs, qui sont bien souvent ceux représentatifs du deuxième groupe économique, décident de prendre en main la mobilisation industrielle[34].

La constitution des Comités Militaro-Industriels locaux (au niveau d’une province ou d’une grande agglomération) ou VPK (Voenno-Promychlennie Komitety), s’accompagne de la mise en place d’une structure nationale. Ces comités locaux sont fédérés par un comité central fonctionnant au niveau national, le Ts.VPK[35]. Ce processus est l’occasion pour les représentants du capitalisme autochtone, rassemblés autour du groupe moscovite de l’Association de l’Industrie et du Commerce, de tenter une alliance à la fois avec l’intelligentsia technique et avec les travailleurs[36]. Ceci va aboutir à un conflit ouvert avec l’administration tsariste qui menaça d’arrêter les principaux dirigeants des VPK et d’interdire les organisations[37], tout en reconnaissant qu’elle avait besoin de cette organisation. Un compromis sera trouvé sur la base de l’abandon du projet d’intégration directe de la classe ouvrière au sein des VPK. Ceci laissa très probablement le champ libre à la propagande bolchévique et anarchiste au sein des travailleurs industriels. Les autorités politiques tsaristes ont été plus que méfiantes vis-à-vis de ce que représentait le mouvement des VPK, dont elles percevaient bien la charge politique contestataire. Cependant, dans certaines administrations des responsables ont rapidement pris la mesure de l’efficacité de cette mobilisation industrielle. Il en fut ainsi pour les services de la mobilisation industrielle au Ministère du Commerce et de l’Industrie. Cette articulation entre la dimension locale et la dimension nationale favorisa l’émergence au sein des VPK d’une logique d’organisation par branches industrielles. Dès la seconde moitié de 1916 on voit apparaître une double structuration de l’économie russe, à la fois organisée sur une base territoriale et sur une base verticale. Aux structures financières locales, instituées par les VPK des provinces, vient alors s’ajouter des structures financières spécialisées par branches ou par secteur d’activité.

Il y a donc incontestablement innovation institutionnelle entre 1915 et 1917, mais cette innovation ne se fait pas au hasard. Elle se coule dans le moule de pratiques et d’habitudes – de coutumes même – préexistantes. Elle correspond bien à l’idée d’une « société de remplois » avancée par Bernard Lepetit[38]. Mais, la logique de ces remplois ne correspond pas seulement à un déterminisme de la fonctionnalité ou à une articulation aléatoire entre la pesanteur des héritages et la liberté de l’action présente; elle correspond à la poursuite et à la radicalisation des affrontements sociaux et politiques de la période antérieure.

Cette intégration, qui par moment tenta politiquement certains des membres du système dominé par le contrôle public, ne fut pas possible faute de réformes fondamentales de l’organisation de l’Etat. On pourrait donc dire que c’est faute d’un État moderne, et donc en raison de la réaction conservatrice et nobiliaire dont Nicolas II fut le symbole, mais certainement pas le seul responsable, que cette intégration ne eut qu’avorter.

La Révolution de février emporta donc le tsarisme. Après l’intermède Kerenski, le pays bascula dans une autre révolution. La présentation qui est faite par Alexandre Sumpf est abusivement idéologique. Contrairement aux idées reçues, le modèle soviétique tel qu’il se manifesta à la fin des années vingt, n’était nullement constitué en Octobre 1917. La guerre civile obligea les bolcheviques à radicaliser plus qu’ils ne l’avaient souhaité initialement leur programme économique[39]. Ce pragmatisme dans les faits ne fut jamais pleinement politiquement assumé, car il se heurtait au discours légitimateur de nature scientiste qui est constitutif du discours léniniste depuis Que Faire. Ceci conduisit à justifier a posteriori cette radicalisation dans une apologie du communisme de guerre. Léon Trotski se fit ainsi l’apôtre du travail forcé et de la militarisation des syndicats[40]. En fait, jusqu’à la fin de 1919, le VSNH, héritier direct du Ts.VPK, freina les nationalisations et les municipalisations des entreprises et fit son possible pour maintenir en place les anciennes équipes dirigeantes des usines. L’étatisation de l’industrie ne fut complète qu’à la fin de 1920[41].

La logique même du raidissement de la contrainte et des pratiques de commandements aboutit à la quasi-destruction des relations monétaires dans un épisode hyper-inflationniste et à une double crise agricole et industrielle. Les conséquences sociales de cette dernière (révolte de Krondstadt, soulèvements paysans de Tambov) incitèrent le gouvernement à revenir vers des pratiques tolérant de larges espaces d’économie de marché. La NEP ne fut pas ainsi seulement la reconnaissance d’une liberté économique dans l’agriculture et le commerce. Elle se traduisit aussi au sein de l’industrie nationalisée par la montée des pratiques contractuelles remplaçant progressivement les commandes autoritaires.

La question de Staline

Le chapitre sur Staline est écrit par Nicolas Werth, qui est un des spécialistes de cette période. Il dresse un portrait à la fois précis et convenu du personnage. La description des pathologies de Staline renvoie à des documents indiscutables, quoi que non cités. Mais, les crimes de Staline, et ils sont innombrables, auraient pu et dû être l’occasion de s’interroger sur l’évolution de la société soviétique dans les années 1930 et jusqu’au début des années 1950. On peut d’ailleurs relever des imprécisions : à la page 283, Werth affirme qu’il y eut 7 millions de déportés de 1930 à 1953 et quelques lignes plus loin que 20 millions de soviétiques firent l’expérience des camps du Goulag. En fait, ces deux chiffres renvoient à des réalités différentes. Les institutions pénitentiaires géraient, outre les camps, différentes institutions (des prisons ou « isolateurs », à des lieux de relégation). Le second chiffre renvoie donc à toutes les personnes ayant été à un moment donné sous l’administration du Goulag, même si elles n’étaient pas en « camps ». Les chiffres de 6 à 7 millions de morts se rapportent plutôt aux famines de 1932 à 1934, et la disette de 1946-1947 semble avoir été plus causée par les destructions de la guerre que par la volonté du gouvernement.

Il n’en reste pas moins que ces chiffres sont abominables. Il faut donc comprendre et expliquer leur origine. Werth s’attache à analyser Staline avant Staline, et c’est une partie fort intéressante de son chapitre. Il montre que Staline s’était acquis des amis et des alliés fidèles au sein du parti Bolchévique, amis et alliés que l’on retrouvera quand il deviendra le secrétaire général de ce parti. Il montre aussi que Staline a eu, pendant longtemps, la confiance de Lénine, qui tolérait sa brutalité et ses méthodes expéditives, et qui ne semble avoir pris conscience du problème politique que ces dites méthodes impliquaient que tout à fait au soir de sa vie.

Le problème de l’évolution de Staline reste cependant entier. Une chose est de considérer qu’il avait conservé les pratiques et les méthodes de la guerre civile. Une autre est d’analyser sa pratique du pouvoir où les traits pathologiques abondent et se renforcent en particulier à partir du milieu des années 1930. Un troisième problème vient des conflits politiques au sein desquels Staline avait établi son pouvoir. Car, et cela n’est sans doute pas bien mis en valeur dans le chapitre de Nicolas Werth, le problème essentiel pour Staline était de conserver la plénitude de son pouvoir alors que même ses plus fidèles alliés, comme Jdanov (le responsable du parti pour Leningrad) ou Voznessenski cherchait en fait à cantonner et limiter ce dernier. On ne peut comprendre totalement le caractère en apparence irrationnel des politiques de Staline si l’on ignore qu’il se sentit en permanence menacé par la montée d’autres dirigeants, et si l’on oublie qu’il n’entendait pas partager son pouvoir.

Un point important, et qui n’est pas suffisamment mis en valeur par Nicolas Werth est le processus d’archaïsation de la société et de l’administration soviétique dans les années 1930. Ce processus découle en bonne partie de la volonté de Staline de ne pas partager le pouvoir. Cette archaïsation de l’administration tient beaucoup au remplacement du personnel, largement hérité de l’administration tsariste de 1914, par des nouveaux venus tout dévoué au régime soviétique, à partir de 1928-1929. Mais, dans le même temps, il le contraint à des politiques de plus en plus brutales. Ainsi, l’industrialisation des années 1930 s’est réalisée à productivité constante, fait inouï dans l’histoire de l’industrialisation, et ce alors que les gains de productivité avaient été importants de 1922 à 1929. En réalité, si le régime (et Staline lui-même) a développé le mythe d’une industrialisation et d’une modernisation accélérée (au « forceps » comme l’écrit Nicolas Werth), ce fut pour masquer dans bien des secteurs une régression dans les pratiques et les méthodes. On peut penser que la poursuite de la NEP aurait abouti à un développement aussi rapide, mais avec moins de souffrances et surtout une économie plus équilibrée. Le jugement porté par Moshe Lewin, selon qui Staline ne fut pas l’homme de la bureaucratie mais bien plutôt « l’Antéchrist de la bureaucratie » prend alors tout son sens (p. 296). Il est dommage qu’aucun des livres de Moshe Lewin n’apparaissent dans la bibliographie alors que notre connaissance de la société soviétique de cette période lui doit tant. De même, il faut regretter l’absence dans les ouvrages cités du grand livre de Merle Fainsod sur Smolensk sous Staline[42].

L’appréciation du rôle de Staline lors de la seconde guerre mondiale, la « Grande Guerre Patriotique » suivant la terminologie soviétique pose aussi problème. Staline ne se faisait aucune illusion sur la volonté de Hitler d’attaquer l’URSS. Nous en avons la preuve tant par les comptes rendus des kriegspiele qui se sont tenus au Kremlin fin janvier 1941[43] que par les choix en matière d’équipement, et en particulier l’arrêt de la construction navale militaire à l’automne 1940. De même, le fait que Staline ait accepté de rappeler 800 000 réservistes en avril 1941 montre bien qu’il craignait une attaque de l’Allemagne Nazie[44]. Mais il est certain que Staline s’illusionna quant à sa capacité à donner le change à Hitler et à retarder son assaut. On sait, par le récit du Maréchal Joukov que, quand il nomma ce dernier chef d’Etat-Major de l’Armée Rouge en 1941, il lui demanda de combien de temps il avait besoin pour mettre l’Armée Rouge au niveau de son futur adversaire. Joukov demandait deux ans. Staline ne lui en promis qu’un. En fait, Hitler attaqua moins de 4 mois après cette conversation. Mais, il est certain que la politique stalinienne, et ses errements dans l’industrialisation, eurent des conséquences néfastes sur l’équipement de l’armée, et surtout, les purges de 1937 décapitèrent largement l’Armée Rouge.

La déstalinisation interrompue

Le chapitre sur Nikita Khrouchtchtev fait une large part au fameux « rapport secret » du XXème Congrès du PCUS. Mais Khrouchtchev fut en réalité un personnage bien plus ambigu, et plus intéressant, que ce qui est décrit dans ce chapitre. Dans les années d’après-guerre, de 1946 à 1948, il défendit une position réformatrice qui le mit en danger face à la reprise en main décidée par Staline à la fin de 1948[45]. On ne peut donc comprendre la déstalinisation qui se mit en place de la mort du tyran au XXème Congrès du parti que si l’on s’attarde sur les conflits qui traversèrent le pouvoir soviétique dans les dernières années de Staline[46].

Le problème des dirigeants soviétiques, et en particulier celui de Khrouchtchev, était de construire le cadre de leur autorité et donc de leur légitimité dans le cadre post-stalinien. Ici, l’ouvrage désormais classique de Georges Breslauer aurait pu et dû servir de guide à l’auteur[47]. Il aurait pu ainsi mieux illustrer les hésitations de Khrouchtchev, mais aussi l’ampleur des résistances qu’il rencontra. On sait, aujourd’hui que Khrouchtchev se posa la question de décollectiviser l’agriculture, probablement entre 1954 et 1955. Il finit par reculer sur ce projet, et se décida pour le développement des terres vierges au Kazakhstan, qui tourna bientôt à la catastrophe[48]. Les contradictions dans la démarche de Khrouchtchev, mais aussi les erreurs de son analyse des problèmes rencontrés par l’Union soviétique et – enfin – les résistances qu’il rencontra, expliquent largement l’inachèvement du processus de déstalinisation.

Le chapitre consacré à Léonid Brejnev est lui aussi inégal, et contient des passages très intéressants, mais aussi des spéculations et d’étranges banalités. Il fait l’impasse sur la lutte qui opposa Brejnev à Kossyguine de 1964 à 1969, et sur le rôle du « Printemps de Prague » qui permit à Brejnev de prendre l’ascendant sur son rival[49]. Il est tout aussi étonnant que le personnage d’Andropov, qui certes n’occupa le pouvoir que peu de temps, mais qui joua un rôle clé dans la mise en place de Mikhail S. Gorbatchev n’ait pas droit à un chapitre. Celui consacré à Gorbatchev est à nouveau de bonne facture, mais, et ceci est vrai encore plus pour les chapitres consacrés à Eltsine et Poutine, on entre là dans le domaine du journalisme, quoi qu’il existe des éléments d’analyse qui aurait permis d’écrire des textes moins impressionnistes[50].

Quand on referme cet ouvrage, on a le sentiment de ne pas avoir perdu son temps. Bien entendu, il s’agit, comme on l’a dit au début de ce texte, d’un ouvrage de vulgarisation. Mais c’est de la bonne vulgarisation, celle qui constitue une introduction à l’étude de l’histoire. On pourra ainsi, si l’on en a envie, se décider à poursuivre par des textes plus spécialisés. Notons toutefois deux défauts à cet ouvrage. La typographie du titre est simplement stupide, qui imite en le dénaturant l’alphabet cyrillique. C’est digne d’un livre pour enfants de moins de dix ans. Quant à l’introduction écrite par Christophe Barbier, c’est un tel recueil de poncifs éculés, d’images issues de la vision la plus bornée de la Russie, que l’on se demande ce qu’elle fait dans cet ouvrage ou elle dépare si elle ne le déshonore. On se souvient de cette scène dans le Cercle des Poètes Disparusoù le regretté Robin Williams, qui interprète le rôle du charismatique professeur John Keating, ordonne à ses élèves d’arracher l’introduction de leur manuel de littérature pour ne garder que les textes des grands auteurs qu’il contient. On a bien envie de recommander aux acheteurs de l’ouvrage dirigé par Emmanuel Hecht de faire la même chose avec la préface de Barbier !

Notes

[1] De Montlibert C., L’émancipation des serfs de Russie, Bruxelles, Bebooks, 2014. Voir aussi, Van Regemorter, L., Le déclin du servage 1796-1855, Paris, Hatier Université, 1971.

[2] Field D., The end of serfdom : Nobility and Bureaucracy in Russia 1855-1861, Cambridge, Harvard University Press, 1976 ; Emmons T., The Russian Landed gentry and the Peasant Emancipation of 1861, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.

[3] G. Duby, «Servage», dans Encyclopedia Universalis, corpus 20, p. 934-936.

[4] Portal R., « Quelques définitions », dans R. Portal (éd), Le statut des paysans libérés du servage: 1861-1961, Recueil d’articles et de documents présentés par R. Portal, avec la collaboration de T. Bakounine, M. Confino, C. Kastler, Paris, Mouton, 1963. p. 35.

[5] De Montlibert C., L’émancipation des serfs de Russie , op.cit..

[6] Hirschmeier J., The origins of Entrepreneurship in Meïji Japan, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1964 ; J.W.Bennet et I. Ishino, Paternalism in the Japanes Economy : Anthropological Studies of Oyabun-Kobun Patterns,University of Minnesota Press, Minneapolis, Minn., 1963 ; G. Ranis, « The community-Centered Entrepreneur in Japanese Development », in Explorations in Entrepreneurial History, vol.III, n°2, décembre 1955 ; M.Y. Yoshino, Japan’s Managerial System-Tradition and Innovation, MIT Press, Cambridge, Mass., 1968

[7] Lepetit B., « Le présent de l’histoire », in B. Lepetit, (sous la direction de), Les formes de l’expérience, Albin Michel, Paris, 1995, pp. 273-298

[8] A. Burguière, « Le changement social: brève histoire d’un concept », in B. Lepetit, (sous la direction de), Les formes de l’expérience, op. cit., pp. 253-272.

[9] Voir J. Sapir, Quelle économie pour le XXIème siècle, Odile Jacob, Paris, 2005.

[10] Simon H.A. , « From Substantive to Procedural rationality » in S.J. Latsis, Method ans Appraisal in Economics, Cambridge University Press, Cambridge, 1976, pp. 129-148

[11] Voir J. Conlisk, « Why Bounded Rationality? », in Journal of Economic Littérature , vol. XXXIV, n°2, 1996, juin, pp. 669-700.

[12] Stigler G.J., « The Economics of Information », in Journal of Political Economy, vol. 69, n°1, 1961, juin, pp. 203-215

[13] « In a world where attention is a major scarce ressource, information may be an expensive luxury, for it may turn our attention from what is important to what is unimportant ». H.A. Simon, « Rationality as a Process and as a Product of Thought », in American Economic Review, vol. 68, n°2, 1978, pp. 1-16, p.13

[14] Shackle G.L.S., « The Romantic Mountain and the Classic Lake : Alan Coddington’s Keynesian Economics », in Journal of Post-Keynesian Economics, vol. 6, n°1, 1983, pp. 241-257. Le thème est aussi abordé dans G.A. Akerlof et W.T. Dickens, « The Economic Consequence of Cognitive Dissonance », in American Economic Review, vol. 72, n°1, 1982, pp. 307-319

[15] Voir De Montlibert C., L’Emancipation des serfs de Russie 1830-1861, Paris, Editions de Paris, 2015.

[16] Easley R., The Emancipation of the Serfs in Russia. Peace Arbitrators and the Development of Civil Society, London and New York, Routledge, 2008

[17] Pour une analyse de ce dernier, Gerschenkron A., « Economic Backwardness in historical perspective », in A. Gerschenkron, Historical Backwardness in Historical Perspective – A book of essays, The Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1962. T.H. Von Laue, Sergeï Witte and the Industrialization of Russia, Columbia University Press, NY, 1963 ; idem, « The State and the economy », in C.E. Black (ed.), The transformation of the Russian society since 1861, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1960. K.C. Talheim, « Russia’s economic development », in G. Katkov, E. Oberländer, N. Poppe et G. von Rauch, (edits.), Russia enters the Twentieth Century, Temple Smith, Londres, 1971. R. Portal, « The industrialization of Russia » in J. Habakkuk et M. Postan (edits.), The Cambridge Economic History of Europe, vol. VI, part. II, Cambridge University Press, Cambridge, 1966.

[18] Anan’itch B.V., « the economic policy of the tsarist government and enterprise in Russia from the end of the nineteenth century through the beginning of the twentieth century », in F.V. Cartensen (ed.), Entrepreneurship in the Imperial Russia and the Soviet Union, Princeton University Press, Princeton, 1983.

[19] Crisp O., « Russian financial Policy and the Gold Standard at the end of the nineteenth century », in Economic History Review, vol. VI, n°2, 1953, décembre.

[20] Ce qui conduit un opposant à la politique de S. Witte à parler de « socialisme d’État » ; voir E. Tsyon, Les finances russes et l’épargne française, Calmann-Levy, Paris, 1885.

[21] P.I. Lyachtchenko, Istorija Narodnogo Hozjajstva SSSR, Gospolitizdat, Moscou, Vol.2, 1950. P.R. Gregory, Russian National Income 1885-1913, Cambridge University Press, Cambridge, 1985.

[22] T.H. Von Laue, Sergeï Witte and the Industrialization of Russia, op. cit.

[23] C. Goldberg, The association of Industry and Trade: 1906-1917, PhD., State University of Michigan, Chicago, 1974. J.L. West, The Moscow Progressists : Russian Industrialists in Liberal Politics : 1905-1914, Ph.D., Princeton University, princeton, 1975. R.A. Roosa, « Russian Industrialists and ‘State Socialism’ 1906-1917 », in Soviet Studies, vol. 23, n°2, 1972, pp. 395-417. J.D. White, « Moscow, Petersburg and the Russian Industrialists », in Soviet Studies, vol. 24, n°2, 1973, pp. 414-420.

[24] W.L. Blackwell, « The Old Believers and the rise of the private industrial enterprise in early nineteenth century Moscow », in W.L. Blackwell (ed.), Russian economic development from Peter the Great to Stalin, Praeger, New York, 1974.

[25] Voir K.F. Chatsillo, « O disproportsij v razvitij vooruzhennyh sil Rossii nakanunie pervoij mitovoj vojny (1906-1914), in Istoritcheskie Zapiski, vol. 83, 1969, pp. 123-136.

[26] Comme celles de R. Portal, in « The industrialization of Russia », op. cit.

[27] D. Atkinson, The end of the Russian land commune : 1905-1930, Stanford University Press, Stanford, 1983.

[28] S.I. Borovoj, Kredit i Banki v Rossii, Gosfinizdat, Moscou, 1958.

[29] I. F. Gindin, Gosudarstvennyj bank i ekonomitcheskaja politika tsarskogo pravitel’stva, Nauka, Moscou, 1960.

[30] La plus récente étude sur ce sujet, utilisant systématiquement des sources d’archives, insiste beaucoup sur ce phénomène. Voir V.I. Bovykin, Finansovyj kapital v Rossii nakanune pervoj mirovoj vojny, Moscou, ROSPEN, 2001, en particulier chapitres 4 et 5.

[31] Sapir J., La Mandchourie Oubliée, Editions du Rocher, 1995.

[32] Siegelbaum L.H., The politics of industrial mobilization in Russia : 1914-1917, Macmillan, Londres, 1983.

[33] Zagorsky S., State control of the industry in Russia during the War, Yale University Press, New Haven, 1928.

[34] Voir, J. Sapir, L’économie mobilisée. Essai sur les économies de type soviétique, La Découverte, Paris, 1990.

[35] L.H. Siegelbaum, The politics of industrial mobilization in Russia : 1914-1917, op. cit.

[36] P.V. Volubuev et V.Z. Drobizhev, « Iz istorij goskapitalisma n natchal’nji period sotsialistitcheskogo strojtel’stva SSSR », in Voprosy Istorii, n°9, 1957, pp. 113-121.

[37] L.H. Siegelbaum, The politics of industrial mobilization in Russia : 1914-1917, op. cit.

[38] B. Lepetit, « Le présent de l’Histoire », in B. Lepetit (ed.), Les formes de l’expérience, op.cit., pp. 273-298.

[39] S. Malle, The economic organization of the war communism, Cambridge University Press, Cambridge, 1985.

[40] L. Trotsky, Terrorisme et Communisme, UGE, coll 10-18, Paris, 1963.

[41] V.Z. Drobizhev, « Sotsialistitcheskoe obobchtchestvlenie promychlennosti v SSSR », in Voprosy Istorii, n°6, 1964.

[42] Fainsod M., Comment l’U.R.S.S. est gouvernée, Paris, Éditions de Paris ; (Ligugé, impr. Aubin), 1957, 503 p.

[43] Fulgate B. et L. Dvoretsky, Thunder on the Dnepr, Presidio Press, 1997, 2001

[44] Général S.P. Ivanov (ed.) Nachal’nyj Period Vojny, [La période initiale de la guerre] – Moscou, Voenizdat, 1974, chap.8.

[45] Ploss S.I., Conflict and Decision Making in Soviet Russia. A Case Study of Agricultural Policy 1953-1963, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1965.

[46] Dunmore T., The Stalinist Command Economy, Londres, Macmillan, 1980.

[47] Breslauer G., Khrushchev and Brezhnev as Leaders. Building authority in Soviet Politics, Londres, Allen and Unwin, 1982.

[48] Sapir J., Les fluctuations économiques en URSS – 1941-1985, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, novembre 1989 ; voir chapitre 4.

[49] Breslauer G., Khrushchev and Brezhnev as Leaders. Building authority in Soviet Politics, op.cit.. Sapir J., « Aleksej Nikolaevitch Kosygin. Poterjannoe desjatiletie (1965-1975) i sud’ba Sovetskogo Sojuza » (Aleksis Nikolaevitch Kossyguine. La décennie perdue (1965-1975) et le destin de l’Union Sovietique) in A. Gvichiani, Fenomen Kosygina -Zapiski Vnuka, Fond Kultury Ekaterina, Moscou, 2004, pp. 280-289.

[50] Citons Wilhelmsen J., (ed.) Putin’s Russia: Strategic Westernization ?, Norwegian Institute of International Affairs, Oslo, 2004 ; Kruiderink A., (ed.), Beyond Transition – Ten Years after the fall of the Berlin Wall, UNDP/PNUD and ISS, New-York – La Haye, 2000 ; Lapina N., (ed). Dva Prezidentskih Sproka V.V. Putina. Dinamika Peremen, Éditions de l’Académie des Sciences de Russie, Moscou 2008


 

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