La Révolution d’Octobre: le point cent ans après - Site de Claude Rochet

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La Révolution d’Octobre: le point cent ans après

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La révolution russe de 1917 en comporte en fait deux : celle de février, une révolution dite « bourgeoise » issue d’un mouvement populaire contre l’autocratie et son incompétence tant à gérer le développement industriel de la Russie – qui a pourtant connu une dynamique avant-guerre sous le gouvernement de Serguei Witte  – qu’à mener les guerres contre le Japon puis l’Allemagne, et celle d’octobre. Les Bolcheviks ne prendront pas le pouvoir par un mouvement populaire, mais par un coup d’État face au gouvernement déliquescent de Kerenski et une armée en déroute. La brillante mise en scène d’Eisenstein n’est en effet qu’une mise en scène «Jamais une échauffourée de si petite envergure (une dizaine de victimes, d’après les historiens soviétiques) n’a eu des conséquences aussi prodigieuses, et une fois de plus, le sort de la capitale décida de celui du pays tout entier» écrira l’historien Léon Poliakov. Les Bolcheviks gagnent le soutien populaire avec la proclamation de leur programme d’arrêt de la guerre, « la terre aux paysans » et « tout le pouvoir aux soviets ». Le reste de la Révolution n’est que tragédie : Lénine instaure une police politique, la tcheka dès décembre 1917, qui va mettre en place sa politique de terreur rouge, dont elle résume ainsi le principe : 

C’est un organe de combat dont l’action se situe sur le front intérieur de la guerre civile. Il ne juge pas l’ennemi : il le frappe. Nous ne faisons pas la guerre contre des personnes en particulier. Nous exterminons la bourgeoisie comme classe. Ne cherchez pas, dans l’enquête, des documents et des preuves sur ce que l’accusé a fait, en acte et en paroles, contre le pouvoir soviétique. La première question que vous devez lui poser, c’est à quelle classe il appartient, quelle est son origine, son éducation, son instruction et sa profession. Ce sont ces questions qui doivent décider de son sort. Voilà la signification et l’essence de la Terreur rouge. » (Martyn Latsis, Journal La Terreur rouge. 1 novembre 1918)

La terreur blanche sera d’une cruauté d’autant plus absurde qu’elle ne procédait pas d’une stratégie comme la terreur rouge, mais d’initiatives personnelles des chefs blancs. Elle va contribuer à rallier le soutien populaire aux Rouges, malgré la présence de chefs remarquables chez les Blancs comme l’Amiral Koltchak, dont l’action sera sabotée par le chef militaire français du corps expéditionnaire allié, Maurice Janin, et l’Armée rouge gagnera la guerre civile grâce au professionnalisme apporté par les officiers tsaristes qui l’ont ralliée.

Ce qui est peu commun avec la Révolution russe, c’est la rareté de travaux historiques qui analysent cet événement comme russe, à la rare exception des travaux d’Hélène Carrère d’Encausse et de Moshé Lewin, celui-ci ayant vécu l’URSS de l’intérieur. La plupart des auteurs se situent sur une ligne de partage idéologique en faveur ou contre le communisme, la plupart aujourd’hui anticommunistes ayant commencé leur parcours à l’extrême gauche comme Stéphane Courtois, dont peu parlent russe. On trouve très peu de travaux valables sur Staline qui ne sortent pas des jugements de valeur du type « Staline était méchant et cruel » opposé à un Lénine et un Trostky supposés vertueux. Les analyses portent majoritairement sur l’idéologie des dirigeants bolcheviks et des incessantes querelles de doctrine qui étaient étrangères au citoyen russe. 

Tous les dirigeants bolcheviks (à part Staline) étaient des intellectuels issus de la grande bourgeoisie qui avaient peu vécu en Russie et la connaissaient très mal en dehors des grandes villes. Lénine était absent de Russie depuis une vingtaine d’années et Trotski, grand bourgeois cosmopolite, depuis une quinzaine. Dans la ligne de partage établie par Dostoïevski entre slavophiles et occidentalistes, les leaders bolcheviks sont clairement occidentalistes. Les valeurs russes, l’âme slave, la troisième Rome… ne sont pour eux que du baratin obscurantiste. Ils sont positivistes, ils croient à la possibilité de parvenir à construire une théorie parfaite de la Révolution, ils pensent que le marxisme est une science exacte, LA théorie qui va changer le monde. L’Occident étant le père du rationalisme et du positivisme, ils sont occidentalistes. 

Ils sont d’une amoralité revendiquée : est moral ce qui sert la cause de la Révolution, le reste n’est que préjugé bourgeois. Les nations ne comptent pas, les traditions populaires non plus, il n’est d’autre valeurs que contingentes au service de la cause, les bolcheviks professent un relativisme absolu. Ils incarnent “le sens de l’histoire” qui leur donne tous les droits et la mission de former l’homme nouveau. Sur un plan technique, Lénine et Trotsky étaient des agents, allemand pour le premier, anglo-américain pour le second, puisqu’ils étaient financés par l’Allemagne et l’Intelligence Service. Mais cela ne voulait rien dire pour eux : ils prenaient l’argent où il se trouvait et de qui le leur donnait.

Lénine a été un incontestable génie politique en faisant une analyse lucide de la situation de la Russie qui n’était pas prête pour passer au socialisme, faute de classe ouvrière, faute d’éducation, faute de cadres. Le Lénine de 1921 n’a plus rien à voir avec le Lénine de l’Etat et la révolution qui annonçait, en 1917, le dépérissement de l’État et traçait un avenir quasiment libertaire pour la Révolution russe. Moshe Lewin décrit un Lénine conscient de l’inévitable bureaucratisation de l’État qui va détruire le peu qu’il restait de militantisme révolutionnaire après la guerre civile. S’il s’en inquiète, il est nonobstant convaincu de la nécessité de la dictature pour industrialiser la Russie en la faisant passer par une étape capitaliste pour créer la base sociale (une classe ouvrière et des cadres) et économique (l’industrie, des villes, une agriculture intensive) d’un hypothétique socialisme. Idéologue, Lénine n’en était pas moins pragmatique et savait adapter sa vision à la réalité de la situation.

La Russie a-t-elle été un moment socialiste, c’est-à-dire quand la classe ouvrière a pu contrôler les moyens de production ? Quelques mois peut-être en 1917-18, mais vite effacés par le « communisme de guerre » et la guerre civile. A la fin de la guerre civile, il n’y a plus de classe ouvrière, elle a disparu dans la guerre et a fui les villes pour les campagnes, villes qui seront par la suite repeuplées par des paysans. Moshe Lewin raconte admirablement ce processus : le Parti a reconstitué une classe ouvrière virtuelle composée en fait de fonctionnaires du parti, la classe ouvrière réelle étant recomposée à partir de masses paysannes déracinées sans aucune conscience de classe censée être le moteur de la construction du socialisme. Le phénomène s’est accru par le manque de cadres qu’il a fallu former au sein d’une nouvelle aristocratie technique, composée des membres du parti autorisés à étudier à l’université, qui restera l’institution choyée (et performante !) de l’URSS.

L’URSS n’a jamais été un “État ouvrier”. Si l’on suit Moshe Lewin dans Le dernier combat de Lénine, celui-ci était parfaitement conscient de l’échec de la révolution par disparition de sa base prolétarienne, et de l’évolution de la Russie vers un État bureaucratique, hypothèse optimiste qui laisse sceptique Hélène Carrère d’Encausse dans son Lénine. Il fallait stimuler son développement pour réunir les conditions de l’édification du socialisme, d’où la NEP.  Elle fut largement un succès avec, pour la première fois dans l’industrialisation de la Russie, une croissance fondée sur des gains de productivité. Gains qui se sont également traduits par des inégalités sociales et des conflits sociaux, mais, comme le remarque Jacques Sapir, ce qui n’est pas incompatible avec une forte croissance si on compare cette période avec celle des Trente glorieuses en France qui vit se conjuguer une forte croissance et de grands conflits sociaux qui permirent de refonder les consensus a la base de la croissance d’après-guerre. 

La NEP n’a pas produit un enrichissement des koulaks qui auraient refusé de livrer des céréales, comme l’a argué Staline pour lancer la collectivisation forcée. Celle-ci fut une décision brutale et soudaine dont on ne trouve nulles prémices dans les débats internes au parti bolchevik des années 1928 et 1929. Le stalinisme, Moshe Lewin le montre bien, n’est pas le fruit d’une dérive pathologique d’un être frustre, mais une option de développement qui s’inscrit dans la tradition de l’autocratie russe. Staline a vu dans la paysannerie un obstacle au développement industriel, comme le résume Moshé Lewin dans Le siècle soviétique.

La paysannerie contribua à retarder l’horloge du développement du pays en un autre sens plus profond. Elle détruisit les secteurs capitalistes et marchands de l’agriculture, affaiblit les meilleurs producteurs (…) ranima une institution rurale traditionnelle. Ce faisant, les paysans renforcèrent leur coquille rurale et sortirent de la guerre civile encore plus profondément engoncés dans leur vieux moule de moujik – ce qui justifie notre emploi du terme « archaïsation ».

L’originalité de l’analyse de Moshé Lewin est de se situer dans une histoire sociale du développement et non dans une analyse idéologique. Pour Staline, il s’est agi de mettre en place une dictature modernisatrice qui est le prolongement du communisme de guerre où l’État central pilote tout d’en haut en recourant à la terreur, dans la continuité des pratiques instituées par Lénine et Trotski. L’autre option, portée par Boukharine, eut été de poursuivre la NEP et une modernisation sans la contrainte ni la terreur, d’un capitalisme d’État sous contrôle.

L’URSS s’est développée en suivant une voie originale de capitalisme d’État sous régime de terreur qui ne s’est légitimé qu’au travers de la Grande guerre patriotique qui voit Staline faire appel aux valeurs russes, faisant ainsi une synthèse en l’occidentalisme modernisateur des bolcheviks et les valeurs slavophiles qui mobiliseront l’âme russe face aux nazis. Les Russes se sont battus pour la Mère Patrie, pas pour Staline ni le communisme.

Il en est résulté la création de la 2° puissance mondiale, d’où l’impossibilité de rejeter l’URSS de la grandeur de l’histoire russe. Sa faillite finale est celle du système soviétique, pour reprendre l’expression de Moshe Lewin, qui s’est constitué après la guerre civile, une bureaucratie à double face, celle du Parti et de l’État qui sont en concurrence permanente, d’où les purges de la grande terreur.

La bureaucratie, l’organisation verticale de l’économie et du pouvoir, le positivisme et le constructivisme qui sont restés le cadre intellectuel du système soviétique – dont il reste à la Russie renaissante actuelle de sortir – ont rendu impossible la transition vers le monde de la III° révolution industrielle

La Révolution bolchévique n’a pas été une révolution socialiste : ce fut une révolution nationale modernisatrice, propre au contexte de la Russie. Jacques Sapir en fait ici une analyse détaillée. Et de fait, aujourd’hui, Lénine reste vénéré, malgré ses crimes, comme fondateur de l’État, tandis que Staline conserve le prestige de la victoire contre le nazisme. C’est ce qu’explique la formule de Vladimir V. Poutine « Celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de coeur celui qui souhaite sa restauration n’a pas de tête ». 

La nostalgie actuelle de l’URSS n’a pas que des raisons économiques après les horreurs des années 1990 et la mise en coupe réglée de la Russie par le clan des oligarques qui ont bénéficié des “réformes” inspirées par le FMI et la Banque mondiale. Période qui a définitivement dégouté les Russes des “valeurs démocratiques occidentales”. L’histoire de l’URSS s’inscrit dans l’histoire sociale de la Russie et sa transition d’une société agraire vers une société industrielle, dans une tradition politique héritée de l’autocratie. Ce qu’avait bien compris Charles de Gaulle qui parlait toujours de “la Russie” et non de l’URSS en disant : “la Russie boira le communisme comme le buvard l’encre“. 

Et il est d’autant plus important de commémorer 1917 en revenant à ce caractère russe et aux caractéristiques nationales de la Russie sans tomber dans l’aveuglement politique du pour ou contre le communisme, qui n’est pas le sujet puisque la Russie n’a jamais été communiste, et qu’il s’agit là d’un nouvel avatar de la propagande occidentale qui ne supporte pas la renaissance actuelle de la Russie.

 

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