La puissance avant l’opulence, ou comment les politiques publiques sont créatrices de valeur - Page 3 sur 4 - Site de Claude Rochet

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La puissance avant l’opulence, ou comment les politiques publiques sont créatrices de valeur

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2.2      Les ruptures technologiques : ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’électricité

Plusieurs choses intéressent le responsable public dans cette dynamique.

  • Dans la période d’installation, il y a extension de la pauvreté et de l’écart entre riches et pauvres selon le principe de la croissance en « U » inversé établi par Simon Kuznets[i] : la pauvreté augmente au début de la croissance (la phase d’installation) pour diminuer ensuite. C’est une observation empirique qui n’est nullement une loi et qui peut être contrée par une politique fiscale appropriée et par la remise en cause de dogmes comme la priorité accordée à la lutte contre l’inflation, qui a été très surestimée en Europe, comme le démontre Chris Freeman[ii].
  • Cette extension de l’inégalité est due à deux phénomènes. En premier lieu, la phase d’installation est guidée par l’économie financière qui est associée à des dynamiques spéculatives qui transfèrent le partage de la valeur ajoutée des revenus du travail vers ceux du capital. John Kenneth Galbraith a montré que, partout dans ces phases, on voit naître des coalitions politiques qui s’opposent aux changements de politiques fiscales qui permettraient de réduire l’inégalité. En second lieu, la phase d’installation correspond à la fin de la phase de déploiement du cycle précédent. C’est le « processus de destruction créatrice » décrit par Schumpeter : les emplois du cycle précédent ne sont pas ceux du nouveau cycle, qui sont plus qualifiés. Les « cols bleus » sont remplacés par des « cols blancs » tandis qu’un chômage structurel apparaît pendant la période de transition, avec transfert des meilleurs revenus salariaux vers les métiers les plus qualifiés. Mais le changement technologique n’explique pas tout : le processus de destruction créatrice ne s’applique pas qu’à la technologie, mais aussi aux consensus sociaux et aux institutions du paradigme précédent. On a ainsi vu, tant aux États-Unis[iii] qu’en France, où le niveau de syndicalisation était très élévé, une baisse drastique du pouvoir syndical, ce qui a favorisé l’essor des inégalités par transfert de la valeur ajoutée du travail vers le capital et l’envolée des très hauts salaires.
  • Elle est aussi accrue par l’incompréhension de ce qui se passe : la crise de 1974 a été traitée comme une crise conjoncturelle classique et non comme un changement de cycle technologique. Les recettes keynésiennes de relance qui fonctionnaient pendant la période post-crise ne fonctionnent plus, car les technologies sont à maturité : il y a donc stagflation puisque l’injection de liquidités (inflation) ne contribue pas à la croissance (stagnation).
    Le rôle des institutions est alors très important :
    1. pour réorganiser l’appareil de formation et gérer la destruction créatrice des emplois ;
    2. pour créer des incitations à investir dans les activités du nouveau cycle et non plus dans celles de l’ancien ;
    3. pour contrer l’effet de la courbe de Kuznets par des politiques publiques appropriées[iv] ;
    4. pour amortir les effets de la crise et limiter l’impact déflationniste du sous-emploi[v].
  • Il faut synchroniser l’évolution des institutions et de la technologie. Les travaux de Carlota Perez ont dégagé le concept de paradigme techno-économique. Un paradigme est un ensemble de règles considérées comme les bases normales de la prise de décision, des jugements, de modes opératoires et d’organisation, de métriques de mesure de la valeur. À chaque cycle techno-économique correspond un paradigme dominant et à chaque changement de cycle un changement de paradigme. Cela ne concerne pas que l’organisation de l’économie, mais aussi – et finalement surtout, puisque les changements de paradigmes sont des occasions de redistribution des cartes entre nations – les institutions, il faut définir les nouvelles règles appropriées au déploiement du nouveau paradigme. Par exemple, les mécanismes de régulation sociale du paradigme de la production de masse basés sur des syndicats puissants négociant avec de grandes entreprises ne fonctionnent plus quand les nouveaux modes de production dispersent les travailleurs en petites unités de production dans des firmes différentes et délocalisent un grand nombre d’opérations. Or le nouveau paradigme se déploie en grappes, comme l’a montré Schumpeter, à partir d’un secteur porteur, avant que la nouvelle technologie, devenue générique, ne bouleverse progressivement toute l’économie. Ce fut la machine à vapeur, le rail, la chimie et l’électricité, les techniques de production de masse ; ce sont aujourd’hui les technologies de l’information (et sans doute demain les biotechnologies).

Cette innovation est principalement incrémentale. Il n’y a eu en effet que quelques innovations de rupture durant le siècle dernier en matière de technologie de l’information : l’invention de l’ordinateur en 1945, celle du microprocesseur en 1971 et celle du navigateur Web en 1991, auxquelles il faut ajouter les innovations en matière de langage (distinction entre les diverses couches de langage, bases de données, langages objet).

L’innovation courante se réalise par combinaison de technologies – Internet est né de l’association entre l’informatique et les réseaux numériques –.et la recherche de nouvelles architectures. C’est « l’innovation par grappes », déjà décrite par Schumpeter au début du siècle dernier, qui procède par l’apprentissage par essais et erreurs (« learning by doing ») et qui repose sur l’apprentissage organisationnel. Cette innovation dépend donc plus de la qualité des institutions, du climat social et de la confiance qui y règne que de la technologie de base en elle-même[1].

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