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John DEWEY et les sciences sociales

9 mars 2014

La traduction du livre de John DEWEY Liberalism and Social Action, livre présenté et édité par Guillaume Garreta, sous le titre Après le Libéralisme[1], constitue une importante contribution non seulement à la connaissance dans le grand public de l’œuvre de ce philosophe et sociologue américain, mais aussi, et plus généralement au débat d’idées. John DEWEY publia ce livre, qui est la transcription de trois conférences, en 1935. Les Etats-Unis traversaient une crise profonde, crise dont les répercussions se réverbéraient en Europe et dans le monde. Un des points les plus intéressants, et les plus intrigants, est justement l’actualité de la pensée de DEWEY, qui fut un des grands intellectuels engagés de la fin du XIXème siècle et de première moitié du XXème siècle. DEWEY entretint des relations intellectuelles et des débats avec nombre des grands acteurs et penseurs de son temps.

DEWEY et le Pragmatisme.

Il faut ici commencer par définir la « méthode » de DEWEY, ce courant extrêmement important aux Etats-Unis, qui est le pragmatisme. On peut considérer qui tente de jeter un pont entre trois notions importantes, celle d’expérience, celle de connaissance et celle de contexte. Le pragmatisme part de l’idée que toute connaissance est une action, car connaître c’est faire. C’est à travers une répétition d’actions habituelles que notre esprit formule des représentations qui ne sont pas de simples « idées » mais qui correspondent à des enquêtes implicites (et parfois explicites). Il s’en déduit alors qu’il est impossible d’opposer jugement de fait et jugement de valeur[2]. Cette connaissance et ces expériences se construisent et se déroulent dans un contexte, autre mot capital du vocabulaire pragmatique. Arrivé à ce point, on ne peut qu’être frappé par la convergence entre la pensée de DEWEY et celle d’Herbert Simon[3] qui, lui aussi, va opposer la connaissance construite dans un calcul théorique à la connaissance implicite qui naît des routines et des pratiques. On voit bien ici que se heurtent deux conceptions de la rationalité, l’une dite « substantielle », et fondée sur l’hypothèse d’un individu aux capacités de calcul infinies et qui ne serait pas contraint par le temps, et l’autre dite « procédurale » et fondée au contraire sur l’expérience et la constitution de règles d’action heuristiques. De même, l’importance accordée au contexte ne peut que préfigurer ce que la psychologie expérimentale va établir dans les années 1980 et 1990. À travers l’explicitation des « effets de contexte » et des « effets de dotation », effets qui permettent de donner sens aux nombreux paradoxes de l’action dite rationnelle[4], ces travaux effectués par de multiples chercheurs[5] ont ouvert une brèche qui n’est pas refermée[6], et qui ne se refermera pas, dans le scientisme dont souffrait tant l’économie que la sociologie[7]. J’ai quant à moi largement insisté sur l’importance de ces notions[8]. Le pragmatisme se présente donc comme une anticipation réaliste de connaissances qui ne furent établies solidement que dans la seconde moitié du XXème siècle.

DEWEY, le libéralisme et l’individualisme.

Un point important, si l’on veut comprendre la pensée de John DEWEY réside alors dans son approche du droit, et de l’émergence des institutions. On sait que le droit est extrêmement important dans la construction des institutions aux Etats-Unis. Bien souvent, là ou ce fut l’État qui s’entremit entre les parties en France (que l’on pense aux « accords Matignon » de 1936) ce sont des tribunaux qui, disant le droit, ou l’interprétant, créent et font basculer dans un sens ou dans l’autre les institutions. Ce problème apparaît très vite, quasiment dès l’indépendance américaine. En effet, les libéraux traditionnels avaient élevé le droit de propriété au niveau du droit naturel. Or, ce droit entrait en contradiction avec un autre droit, celui à la liberté individuelle, sur la question de l’esclavage. Ce point va provoquer la scission entre ce que DEWEY appelle l’ancien libéralisme et le nouveau libéralisme. Il convient de lui laisser ici la parole :

« L’idée lockéenne de droit naturel prit alors une signification beaucoup plus concrète, directement pratique. On considérait toujours la loi naturelle comme plus fondamentale que la loi humaine qui, par comparaison, est artificielle, mais ces lois naturelles perdirent leur lointaine signification morale pour se confondre avec les lois de la libre production industrielle et du libre-échange commercial »[9]. En fait, ceci aboutissait à substituer des lois « imaginées » de la production aux lois morales et à terme remplaçait la politique par l’économie[10]. Mais, DEWEY fait alors remarquer quelques pages plus loin que : « Les lois naturelles et les libertés naturelles n’existent qu’au royaume d’une zoologie sociale mythique »[11]. En fait, ce qui condamne l’évolution de l’ancien libéralisme et conduit à l’émergence du « nouveau » libéralisme, c’est bien la conception profondément mythique (ou religieuse) de l’origine de l’homme que l’on trouve dans le premier. Ce qui conduit alors DEWEY à affirmer : « Les véritables lois de la nature humaine sont les lois d’individus associés et non celles d’êtres dont la condition illusoire les placerait en dehors de toute association »[12]. C’est une vision d’une rare puissance et d’une rare justesse. Elle condamne alors les conceptions étroitement individualistes qui continuent de dominer tant en économie qu’en sociologie. Cette vision n’a cessé d’être renforcée par les travaux modernes tant des anthropologues que des éthologues. Ainsi, Maurice Godelier écrit ainsi très justement dans un ouvrage paru en 2000:

Si les hommes n’ont pas pu se donner à eux-mêmes la vie en société, ils ont pu, à la différence des autres primates, transformer leurs façons de vivre en société, inventer de nouvelles formes de société[13].

On ne saurait mieux dire que, s’il y a bien un mouvement perpétuel d’interactions entre les individus et les cadres collectifs dans lesquels ces individus s’insèrent, ce mouvement ne part pas initialement de l’individu. Maurice Godelier ajoute alors, quelques pages plus loin:

Les humains ne sont pas seulement une espèce de primates vivant en société. Il s’agit d’une espèce qui produit de la société pour vivre, c’est-à-dire qui a la capacité de modifier ses formes d’existence sociale en transformant les rapports des hommes entre eux et avec la nature. Et si les hommes ont cette capacité, c’est parce qu’ils peuvent se représenter de façon abstraite, à l’aide de concepts et de symboles, les rapports qu’ils entretiennent entre eux et la nature, et savent agir de façon consciente et organisée pour les transformer[14].

Le rôle de la subjectivité des individus, des représentations constituées et en évolution dans le processus de l’action intentionnelle, s’affirme alors comme la contrepartie de ce primat du social. On comprend alors pourquoi Keynes fut tant attiré par les travaux des économistes institutionnalistes américains qui s’inspiraient de DEWEY.

Les conséquences dans le statut social du droit.

On peut trouver un exemple de cette détermination sociale des institutions, mais aussi du rôle des structures juridiques dans la gestion des fleuves aux Etats-Unis. Dans la loi américaine, la tradition veut qu’une inondation soit un “ennemi commun” et que tout riverain ait le droit de construire une digue pour protéger sa propriété. Dans la mesure où la construction de digues par un propriétaire privé équivaut à accroître la pression de l’eau sur les riverains de l’autre berge, mais dans la mesure où, pour chaque berge, les riverains sont liés par une solidarité de fait (si l’un est inondé, les autres le sont aussi), on montre dans le cadre d’une rationalité standard que les formes spontanées de coordination sont inefficaces. L’existence de visions différentes de l’intérêt personnel conduit à des stratégies individuelles qui ne sont pas compatibles. L’existence d’accords locaux ne fait que renvoyer le problème vers l’aval de la rivière, tout en soumettant les participants à cet accord au bon vouloir des propriétaires situés en amont. Le problème réside ici dans l’impossibilité de traduire en équilibre global des solutions d’équilibre local. La solution réside alors dans une règle générale, une coordination formelle organisée par l’État. Un jugement de 1923, qui a fait jurisprudence, a ainsi établi que:

La seule méthode adéquate pour prévenir ce résultat (l’inefficacité des coordinations locales) a été l’unification des efforts individualistes et antagoniques des propriétaires terriens des rives opposées de la rivière en un plan coordonné global visant au contrôle des crues de la rivière sur son entièreté.[15]

La notion de gestion d’une rivière à l’échelle du bassin, et l’importance des agences publiques ou semi-publiques pour réaliser ce projet, se retrouvent d’ailleurs dans de nombreux pays. En fait, le problème ici discuté rassemble deux problématiques distinctes, l’incapacité de la coordination spontanée à fournir une solution socialement efficace et satisfaisante et le fait qu’une action globale peut être moins coûteuse que des actions locales (économie d’échelle).

On peut en tirer la leçon que si dans une situation de risque collectif l’exposition des agents à ce risque n’est pas parfaitement symétrique, les logiques spontanées aboutissent à des équilibres non-coopératifs avec un coût social élevé. Ces situations peuvent être transformées de manière efficace par une intervention publique indirecte, laissant à l’agent la responsabilité des travaux, et combinant soit la règle coercitive (obligation de réalisation des travaux sous menace d’amende) soit une incitation (subvention pour couvrir le coût des travaux). Guillaume Garreta, dans la présentation qu’il fait du texte[16], insiste alors sur le fait que cela conduit DEWEY à adopter une position très différente sur la démocratie de celle des « consensualiste » ou d’Habermas et de ses disciples. Pour DEWEY on a différents publics participants à des actions collectives dans le cours desquelles se déploient de nombreuses nouvelles possibilités politiques. Ce déploiement se fait avant tout par le conflit.

L’engendrement des institutions.

Il faut donc ici revenir sur la notion de conflit qui est centrale tout comme l’est celle de contexte ou d’environnement. À cet égard peut-être pourrait-on conseiller aux économistes tentés par le fonctionnalisme de relire ce que François Guizot écrivait en 1828:

…la lutte des classes…remplit l’histoire moderne. L’Europe moderne est née de la lutte des diverses classes de la société…Aucune des classes n’a pu vaincre ni assujettir les autres; la lutte, au lieu de devenir un principe d’immobilité, a été cause de progrès; les rapports des diverses classes entre elles, la nécessité où elles se sont trouvées de se combattre et de céder tour à tour, la variété de leurs intérêts et de leurs passions, le besoin de se vaincre sans pouvoir en venir à bout, de là est sorti peut-être le plus énergique, le plus fécond principe de développement de la civilisation européenne[17].

Ce texte, on le sait sans doute, est l’origine de la théorie de la lutte des classes chez Karl Marx. Ce dernier indiquait qu’il n’avait ajouté qu’une chose à la démarche de Guizot, c’est que la lutte de classes mettrait fin à la lutte des classes, par la victoire finale du Prolétariat. Si on se dégage de cette vision utopique[18], le texte de Guizot garde sa formidable capacité à fournir une intelligibilité globale à l’engendrement des institutions. Il est alors extrêmement intéressant de constater la convergence entre Marx et DEWEY, mais aussi entre DEWEY et Guizot. Cela conduit à réfuter tant la vision de l’engendrement des institutions qui est celle de Hayek[19], inspirée par Menger, et qui ne résiste pas à la critique du spontanéisme que l’on trouve dans la démarche anthropologique de DEWEY, que la vision transactionnelle, celle de Rawls ou d’Habermas. Il faut encore ici citer Guillaume Garreta :

« Les publics sont pour Dewey des entités relationnelles construites dans le conflit. On le voit, Dewey n’est pas du côté des délibérativistes ou des consensualistes »[20].

La notion de remplois, qui fut proposée par Bernard Lepetit il y a près de vingt ans à partir de plusieurs exemples empruntés tant à l’histoire sociale qu’à l’histoire urbaine, permet de mieux cerner la mise en action des processus de changement et d’engendrement de configurations institutionnelles[21]. Lepetit montre que “l’établissement d’un usage” prend le plus souvent la forme de la restauration d’un usage ancien, tout en ne pouvant s’y réduire[22]. Les ressemblances ne sont point des identités, mais signifient un réinvestissement de formes existantes dont le remplacement supposerait un coût (économique, social, symbolique)”[23].

On est ainsi en mesure d’appréhender de manière différente cette inévitable présence au présent d’un passé en se situant dans une démarche inaugurée par R. Kosellek[24]. Cette démarche présente l’immense mérite d’offrir une rupture concrète avec une vision de l’histoire qui se focalise sur les “temps nouveaux” et la notion d’accélération du temps[25]. Le changement social peut alors être saisi non plus comme un phénomène global et cumulatif, mais au contraire hétérogène et discontinu. Il faut donc prêter la plus grande attention aux refigurations au présent d’un passé, car elles expriment l’existence d’un projet :

…par laquelle les groupes requalifient pour de nouveaux emplois, les objets, les institutions et les règles qui dessinent ensemble l’espace d’expérience dont ils disposent  [26]

Pour autant, il est illusoire de croire que tous les groupes sociaux ont la même capacité à requalifier des objets, à reconfigurer le passé. La présence de rapports de forces est aussi un élément de la réalité sociale, qui détermine les plus ou moins grandes plages de liberté d’action des groupes, comme des individus. Ce qui est en jeu n’est pas la refiguration du passé, mais la refiguration d’un passé, qui valide certains équilibres en faisant disparaître l’origine de l’objet requalifié.

On mesure alors, par la richesse et l’ampleur des thèmes brassés, l’actualité de DEWEY aujourd’hui, mais aussi la centralité des problèmes posés. Les questions mises au jour intéressent non seulement les économistes, mais l’ensemble des chercheurs en sciences sociales. Il faut remercier Guillaume Garreta d’avoir rendu accessible cette pensée tant par son travail de présentation que par son travail d’édition.


[1] Dewey J., Après le Libéralisme ? Ses impasses, son avenir, traduit par Nathalie Ferron, présenté et édité par Guillaume Garreta, Climats, Flammarion, Paris, janvier 2014, publication originelle en 1935.

[2] On notera à ce sujet la remarquable présentation qu’en donne Guillaume Garreta dans son introduction.

[3] H.A. Simon, “Rationality as Process and as Product of Thought”, in American Economic Review, vol. 68, n°2/1978, pp. 1-16

[4] M. Allais, “Le comportement de l’homme rationnel devant le risque. Critique des postulats de l’école américaine” in Econométrica, vol. 21, 1953, pp. 503-546. Voir aussi M. Allais et O. Hagen (edits.) Expected Utility Hypotheses and the Allais Paradox, Reidel, Dordrecht, 1979.

[5] S. Lichtenstein et P. Slovic, “Reversals of Preference Between Bids and Choices in Gambling Decisions” inJournal of Experimental Psychology, n°86, 1971, pp. 46-55. A. Tversky et D. Kahneman, “Rational Choice and the Framing of Decisions” in Journal of Business , vol. 59, n°4/1986, part-2, pp. 251-278. P. Slovic, D. Griffin et A. Tversky, “Compatibility Effects in Judgement and Choice”, in R.M. Hogarth (ed.), Insights in Decision Making: Theory and Applications , University of Chicago Press, Chicago., (1996).

[6] D.M. Hausman, The inexact and separate science of economics, Cambridge University Press, Cambridge, 1992,

[7] Scientisme dont un bon exemple est M. Olson, The logic of collective actions, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1965 et 1971

[8] Sapir J., Quelle économie pour le XXIè siècle?, Odile Jacob, Paris, 2005. Idem, “ Ekonomika Informatsii : novaja paradigma i ee granitsy ” (L’économie de l’information: un nouveau paradigme et ses limites) in Voprosy Ekonomiki, n°10/2005.

[9] Dewey J., Après le Libéralisme ? Ses impasses, son avenir, op.cit., p. 69.

[10] Idem. P. 70.

[11] Idem p. 79.

[12] Idem, p. 112.

[13] M. Godelier, Métamorphoses de la Parenté, Fayard, Paris, 2004, p. 469.

[14] Idem, p. 477.

[15] Court Suprème de Californie, Sutter-Butte By-Pass assessment n°6/191 cité in D.G. Baird, R.H. Gertner et R.C. Picker, Game Theory and the Law, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1994, p. 34.

[16] Garreta G., « Présentation » in Dewey J., Après le Libéralisme ? Ses impasses, son avenir, op.cit., pp. 10 à 54, p. 47.

[17] F. Guizot, Histoire de la civilisation en France depuis la chute de l’Empire Romain, Didier, Paris, 1869. Texte tiré de la 7ème leçon, de 1828, et cité depuis A. Guerreau, Le Féodalisme – un horizon théorique, Le Sycomore, Paris, 1980, p. 44.

[18] Voir B. Chavance, Marx et le capitalisme , Nathan, Coll. Circa, Paris, 1997, pp. 167-170.

[19] R. Bellamy, “Dethroning Politics: Liberalism, Constitutionalism and Democracy in the Thought of F.A. Hayek”, in British Journal of Political science, vol. 24, part. 4, Octobre 1994, pp. 419-441.

[20] Garreta G., « Présentation » in Dewey J., Après le Libéralisme ? Ses impasses, son avenir, op.cit., p. 48.

[21] B. Lepetit, “Le présent de l’histoire”, in B. Lepetit, (sous la direction de), Les formes de l’expérience, Albin Michel, Paris, 1995, pp. 273-298.

[22] Idem, p. 289.

[23] Idem, p. 282.

[24] R. Kosellek, Le Futur Passé : contribution à la sémantique des temps historiques, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, Paris, 1990 (première édition en allemand en 1979).

[25] A. Burguière, “Le changement social: brève histoire d’un concept”, in B. Lepetit, (sous la direction de),Les formes de l’expérience, op. cit., pp. 253-272.

[26] B. Lepetit, “Le présent de l’histoire”, op. cit., p. 256.

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